La Fin du monde

 Spéculations philosophiques 

 

François Brooks

2004-06-12

Essais personnels

 

La Fin du monde

 

Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance, nous nous démenons, rescapés qui essaient de l'oublier. La peur de la mort n'est que la projection dans l'avenir d'une peur qui remonte à notre premier instant.

Cioran, De l'inconvénient d'être né, 1973, p. 10.

Météore dinosaurien, bombe atomique, attaque d'extra-terrestres, pluies acides, disparition de la couche d'ozone, réchauffement climatique, pollutions diverses et autres cataclysmes variés, à la suite de Jean l'apôtre, d'aussi loin que je me souvienne, les journalistes n'ont jamais cessé d'agiter le spectre de la fin du monde. Rivalisant de reportages « scientifiques » — donc irréfutables — nous présentant des « faits » tous plus crédibles les uns que les autres, ils nous avertissent constamment de l'imminence de la fin des temps. Écrasant la Bible dont ils dénoncent depuis toujours les incohérences mythiques, ils ont pourtant repris le discours apocalyptique.

Mais voilà, je roule ma bosse depuis un demi-siècle sur cette planète en sursis, et la fin du monde n'est toujours pas advenue. Bientôt décédé, j'aurai été angoissé toute ma vie pour rien. Je ferais un grand pied de nez aux oiseaux de malheur, mais, qui sait ?, peut-être les mises en garde ont aidé à repousser l'échéance. Alors, merci à eux, mais c'est à mon tour de leur adresser une mise en garde. Peut-on être prophète de malheur impunément ? À tant prédire la fin de la biosphère, n'instaure-t-on pas la résignation qui l'appelle ?

Prenons le réchauffement climatique. C'est l'alarmisme qui semble le plus ridicule. On nous met en garde contre les méfaits de l'usage des carburants fossiles. En même temps, l'industrie automobile multiplie les publicités. Ancrés dans nos habitudes de vie centrées sur la voiture, nos cerveaux à compartiments étanches soutiennent le discours écologique pendant le week-end Nouvel-Âge à la campagne, pour ensuite retourner chez soi sans gêne au volant de l'instrument apocalyptique. L'absurdité humaine ne cessera jamais de m'étonner. La confession du dimanche blanchit les péchés, et tout recommence comme si de rien n'était. Nos habitudes catholiques ont la vie dure : péché hebdomadaire et rémission dominicale bouclent interminablement. Le monde occidental oscille dans la logique dichotomique de prévention des cataclysmes et d'incitation à y participer.

Le plus aberrant dans tout ça c'est que la faute d'incohérence est celle qui nous mortifie le plus. Les gens qui discutent ne font rien d'autre qu'agir en chiens de garde de la cohérence du discours d'autrui.

Chacun pense que son argent mérite des services et une marchandise irréprochables, mais qui pense que son salaire nécessite un travail impeccable ?

La vérité c'est que nous détestons le travail que la vie exige. La fin du monde est la porte de secours qui rassure : tout cela va bientôt finir. Mais la fin n'existe que pour celui qui est dans le temps : le vivant. Une fois mort, ce n'est plus la fin : c'est le « RIEN » ineffable.

En fait, la mort personnelle est impossible pour un être vivant. Ne pas être n'est pas une question, mon cher Hamlet ; pour se questionner, il faut être. Mais puisque nous sommes en vie pour de bon, bien en vie, bien emprisonnés dans la vie avec jamais — pour aucun être vivant — ne pouvoir être mort. Pourquoi ne pas s'installer pour vivre ensemble dans les meilleures conditions possibles ? Puisque je n'ai pas le choix d'être en vie, pourquoi ne pas choisir d'être meilleur, plus cohérent, intègre ? À quoi bon une vie laissée au hasard des cataclysmes qu'on invite ? La liberté n'est-elle pas plus intéressante à exercer qu'à subir ?

Et si la fin du monde était impossible !? Je ne dis pas « cataclysmes impossibles » ; je dis que l'être n'a aucune autre condition d'existence que la vie. La fin est impossible. Quand la terre sera anéantie et le Soleil éteint, ce moment sera pour vous et moi nul, puisque nous ne serons pas en vie pour y assister. L'Univers se dirigera vers d'autres Big Crunches et d'autres Big Bangs, et se repositionnera quelque part pour générer encore la vie — ou non —, mais nous n'en saurons rien ; vie qui, si elle m'a appelé une fois — comptant sur l'éternité — a toutes les chances de me rappeler à nouveau. Entre l'instant de ma mort et ma réapparition à l'existence, si cela devait se reproduire — mort — je ne me serai pas ennuyé une seule seconde, puisque pour s'ennuyer, il faut être en vie [1].

[1] Voir le texte Quand on est mort, le temps passe vite.

Philo5
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