À quoi bon être père ?

 Féminisme-Masculisme 

 

François Brooks

2004-06-20

Essais personnels

 

À quoi bon être père ?

 

Lorsque les pères s'habituent à laisser faire leurs enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus au-dessus d'eux l'autorité de rien et de personne, alors c'est là en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie.

Platon, La République.

Bravo mon fils! Tu auras bientôt 29 ans. L'adolescence pour toi s'achève. Ce n'est pas de ta faute ; je suis loin de te blâmer. Quand tu étais prêt à devenir un homme, l'État a refusé que tu travailles, préférant embaucher un Mexicain pour l'emploi en agriculture qui t'aurait pourtant été formateur. C'est un fonctionnaire d'origine africaine qui nous avait dit que tu n'avais pas le droit de travailler avant l'âge de 16 ans, même si à 15 ans, tu mesurais déjà six pieds un pouce et que tu avais les mains aussi fortes que les miennes. Notre bon gouvernement préférait te voir flâner tout l'été prétextant qu'il est « inhumain de faire travailler des enfants ».

Malgré tout, tu avais eu la débrouillardise de dénicher un petit boulot de vendeur de glaces sur triporteur. Travail, cette fois-ci, doublement interdit puisqu'en plus de ton « trop jeune âge », la Ville de Montréal n'émettait pas de permis pour ces petits jobs de sollicitation dans les endroits publics. On t'avait même arrêté sur le Mont-Royal, et tu étais passé en cour. Bien sûr, le juge t'avait acquitté, mais combien de tourments inutiles pour t'empêcher de devenir un homme !

Il est vrai qu'à t'attacher de force sur les bancs d'école, tu faisais vivre, avec tes camarades, une armée d'enseignants qui, de toute façon, ne t'apprenaient pas grand-chose, et surtout pas à devenir un homme. Je ne peux à présent te blâmer d'avoir tout fait depuis pour vivre à la charge de l'État. Après tout, le message était clair : lorsque tu étais en âge, l'État t'interdisait de travailler. Tu as obéi. Que pourrait-on te reprocher ?

Mine de rien, la dernière fois que l'on s'est vu, je t'ai demandé si tu pensais un jour devenir père. Tu m'as confié avec un demi-sourire que l'idée te plairait. Je t'ai écouté sans rien dire parce que je sais que tu ne veux pas savoir ce que j'en pense. Aujourd'hui, un père n'a plus le droit de donner des conseils. Les enfants ont le droit de faire ce qu'ils veulent ; les pères n'ont qu'à les regarder se casser la gueule sans rien dire.

La paternité m'a coûté si cher, et il m'en reste si peu ; je me demande bien pourquoi le jeune homme d'aujourd'hui voudrait la charge du titre.

Anciennement, les enfants à naître représentaient la richesse de la famille : des bras pour la ferme, une sécurité pour les vieux jours, une continuité par delà la mort. Rien de tout ça ne subsiste. Au contraire. Chaque enfant coûte maintenant 200 000 $ à élever jusqu'à l'âge de 18 ans sans retour sur l'investissement. Ils exigent la présence constante du père, sans même garantir qu'ils portent son nom. Il les logera, les nourrira, les habillera, les soignera, les éduquera, mais quoi qu'il fasse, à 20 ans ils iront vivre leur vie comme bon leur semble, avec peut-être un coup de téléphone pour le « bonne fête, papa », deux fois par année.

Pire, s'il manque un tant soit peu à ses devoirs, il sera vomi de ses enfants qui trouveront mille psys pour les encourager à médire. On les aura d'ailleurs tellement encouragés à détester le père — et l'idée même du père — qu'ils seront incapables de prononcer le petit vocable « papa » en s'adressant à l'auteur de leurs jours. On croirait vivre encore sur la lancée de la Révolution française qui décapita le roi et conspua Dieu. C'est au tour du père maintenant de disparaître. Naître de soi-même, et surtout ne rien devoir à qui que ce soit de masculin dans notre genèse : ni Dieu, ni roi, ni père.

Devenir père coûte si cher et rapporte si peu ; je me demande bien quel intérêt tu pourrais y trouver. Enfin, pour moi, le problème fait partie du passé. Malgré tout, j'en suis réchappé. Mais pour toi, il fait maintenant partie d'un avenir possible. À toi de choisir. Au moins, tu sais à quoi t'attendre tandis que moi, je me suis senti trahi tout au long du périple ; tu as la chance d'esquiver le rôle en toute conscience.

Quoi que tu décides, bonne chance !

Papa.

Philo5
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