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Paul Virilio, parano? [1]

propos recueillis par Thierry Paquot

Le Magazine Littéraire © 2005

 

Architecte, urbaniste, philosophe, Paul Virilio [2], certes volontairement inclassable, ausculte attentivement les « progrès » des sciences et des techniques et les « accidents » qui les accompagnent. Pour ses détracteurs, il sombrerait purement et simplement dans la parano et entretiendrait, avec délectation, une sorte de catastrophisme mâtiné de pessimisme. Réactions de l'accusé : 

« II y a quelque chose d'extraordinaire dans notre époque, c'est qu'on ne peut plus exagérer, il faut ingérer! Regardez l'échec de la science-fiction, quand j'étais jeune, la SF était l'équivalent du polar actuel, on avait la liberté d'exagérer la tendance, comme pour une expérience de pensée où l'on franchit la limite afin de vérifier l'hypothèse. On n'a plus ce droit. On est immédiatement considéré comme pessimiste.

Depuis 1975, je travaille sur la vitesse, c'est-à-dire sur la perte de contrôle. Je vous rappelle que l'obtention du permis de conduire exige la maîtrise de son véhicule, or des constructeurs proposent dorénavant des régulateurs de vitesse ce qui par conséquent déresponsabilise le conducteur. Il en est de même pour celui qui travaille sur la vitesse, il n'a pas le droit d'évoquer l'accident. La vitesse est emblématique du Progrès, c'est même sa mesure. Je suis progressiste! Mais je me refuse à demeurer béat devant le Progrès, car je constate qu'il s'accompagne toujours d'un accident qu'il génère, d'où ma volonté d'expliquer à la fois le Progrès et son accident.

À l'accident ancien qui est local, nous sommes en phase de voir surgir l'accident intégral qui ne se déroule pas seulement dans l'espace réel mais dans le temps réel, celui de l'immédiateté. L'accident intégral déclenche en chaîne d'autres accidents, et fait système. C'est pour cela que je suggère l'ouverture d'un musée des Accidents et la création d'un Conservatoire des catastrophes, à côté du Palais de la découverte ou du Conservatoire des arts et métiers, non pas pour entretenir le sentiment de la peur, mais parce qu'ils sont le pendant l'un de l'autre. J'irais même plus loin, je suis persuadé qu'il est impératif d'ouvrir une Université des désastres. D'où vient la catastrophe? Elle procède du succès des technosciences. C'est l'accident de la réussite, pas celui de l'échec. Cette université devra mesurer et prévenir l'accident du succès technique. Cela ne me paraît pas fou, c'est même la base du bon sens!

Il y a un autre élément qui peut expliquer mon soi-disant pessimisme, c'est que l'Humanité s'approche de deux singularités, au sens mathématique : la finitude de la terre et la probabilité de la fin de l'unité du genre humain. Nous avons vécu le monde comme fin dans le futur, or avec les technologies nouvelles nous avons contracté ce monde pour en faire quelque chose de fini. Nous vivons en temps réel la fin du monde, pas sa fin apocalyptique mais eschatologique. Je ne suis pas le seul à penser ainsi, c'est aussi la thèse de l'astrophysicien Martin Rees [3]. Nous risquons, à terme, de vivre ensemble ce sentiment d'incarcération. C'est le monde qui s'enferme dans ses propres limites et qui produit un individualisme de masse. Cette perte des limites, je l'appelle " l'écologie grise ", la pollution des distances. L'autre singularité, c'est la probabilité de la fin de l'unité du genre humain – je dis bien "probabilité", ce qui montre que je ne suis pas pessimiste! Même pour le raciste de base, un homme est un homme, une femme est une femme. Or la biotechnologie propose avec le clonage une confusion des genres, en quelque sorte. L'ouvrage récent d'Henri Atlan [4] confirme et précise cette possibilité. Traiter de ces deux singularités ne conduit pas à l'optimisme, je vous l'accorde, mais les ignorer serait plus que désinvolte, imprudent. À partir de ces singularités, c'est le devenir du politique qui se pose. »


[1] Paru dans Le Magazine Littéraire, No. 444, juillet-août 2005. (Dossier spécial La Paranoïa : Psychanalyse, littérature, politique, philosophie, le bonheur de se croire persécuté. 11 articles couvrant tous les aspects de ce « phénomène ».)

[2] Paul Virilio est l'auteur de nombreux ouvrages, dont Ce qui arrive, Naissance de la philofolie (éd. Galilée. 2002), Ville panique, Ailleurs commence ici (éd. Galilée, 2004), L'Accident originel (éd. Galilée. 2005) etc.

[3] Cf. Notre dernier siècle? Martin Rees, éd. Jean-Claude Lattes, 2004.

[4] Cf. U.A. L'Utérus artificiel. Henri Atlan, éd. du Seuil, 2005.


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