par Isabelle Sorente
Je ne suis pas née femme, je ne deviendrai pas homme, je suis une créature
qui parfois se travestit en femme.
Il n'est pas question de nier la singularité ;
il est impossible de la réduire au genre. Je ne suis pas née femme, je ne
deviendrai pas homme, je suis une créature. Aussi me semble-t-il intéressant de
poser un regard recréaturant, un regard au-delà des
genres, sur la littérature dite féminine.
Car la créature parfois se travestit en
femme. Parfois elle écrit sur la jouissance,
Le genre est fait pour jouir et jouer, toutes les créatures le savent depuis la
cour
Même trouble identitaire à la lecture du
Prix Pulitzer Nathalie Angier. Dans Femme![4], la
Au fond, les créatures le savent depuis
qu'elles jouaient les X-men, les requins blancs et
les cavaliers. C'est la métamorphose qui fait l'humain, notre ludique
monstruosité, le passage jouissif d'un pôle à l'autre, non un pôle
ou l'autre.
Quand je voyage, quand je marche, quand je respire, suis-je une femme? Suis-je une femme
quand je pense? Suis-je moins femme parce que j'aime les sciences, parce que je
m'intéresse aux mathématiques, par exemple? Des études ont beau parler des
différences de cerveaux féminins et masculins, de lobes plus ou moins
développés, je ne crois pas que ces différences, comme la différence de sexe,
indiquent autre chose que ce qu'elles sont, une différence physiologique. Oui.
Et ensuite? Donner un sens social au fait physique, c'est croire en la femme,
comme hier aux races. Il a fallu le XXe siècle et ses massacres pour
qu'on cesse de croire aux races. N'attendons pas un jour de plus pour balayer
le genre et ses superstitions.
La femme n'existe pas. Le genre
n'existe pas. L'humain est au-delà des genres, au-delà des sexes, des races,
au-delà de l'ego, vivant en métamorphose. C'est dans cette fluidité, dans cette
faculté de métamorphose qu'est, ou plutôt que marche, que glisse, que court,
que se meut, se transforme l'humanité.
Nous ne naissons pas femmes, nous ne
naissons pas hommes et surtout ne le devenons pas.
Si Despentes,
Millet, Angier manifestent à leur façon le besoin de
métamorphose et d'exubérance propre à une humanité déployée, où chercher,
alors, la femme et la littérature féminine?
Le succès de la gentille
Bridget Jones [5] ,
qui cherche un mari avec un acharnement
La femme n'existe pas, le genre
est une arme et une arme économique à très gros calibre.
De la femme à l'homme féminisé,
le féminin est une industrie. La femme est une industrie qui va de L'Oréal à la
branche diététique de Danone et traverse toute la mode. La femme est aussi un
formidable outil d'urbanisme. La vraie femme aime faire du shopping, c'est
connu. L'homme convaincu d'accepter sa féminité aussi. Alors en avant pour les
rues piétonnes et les galeries marchandes, les aérogares de Heathrow ou de
Hong-Kong, les palais des congrès, les Disneyland.
Le genre n'existe pas, il paye. Un certain
schéma de consommation/production, n'est-ce pas en fin de compte le seul
élément tangible de ce genre, autrement si insaisissable?
Avec son plan de carrière, son régime
amaigrissant, ses projets de mariage et ses problèmes de garde-robe, Bridget
Jones est à la fois familière et vaguement inquiétante. Elle nous ra
[1]
Extrait de La Très grande bibliothèque
- 50 idées, 200 livres qui ont frappé le monde, Actuel, Éditions de la Martinière © 2005, pages 141-143.
[2]
Virginie Despentes, Baise-moi, Florent Massot,
1993.
[3] Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., Seuil, 2001.
[4] Nathalie
Angier, Femme! De la biologie
à la psychologie, Laffont.
2000.
[5]
Helen Fielding, Le Journal de Bridget Jones, 2 vol.,
J'ai lu, 2001.