Un point de vue scientifique [voir
Karl Popper]
Paru dans le Bulletin de la Société Philosophique du
Québec Vol.30, # 3, Automne 2004
par Pierre Phili
philippp@sympatico.ca ou pierre.philippe@umontreal.ca
http://mapageweb.umontreal.ca/philippp/profactivities.html
Professeur titulaire
d’épidémiologie
Faculté de médecine
Université
de Montréal
On
ne peut pas choisir plus mauvais moment pour se questionner sur l’opportunité
de l’enseignement de la philosophie dans les collèges. La philosophie, parce
qu’elle met l’étudiant en contact avec les grands penseurs, précurseurs de la
culture, permet d’acquérir les habiletés de penser le monde et d’examiner la
rigueur de la pensée d’autrui. La philosophie est importante parce que notre
vie s’inscrit désormais dans un monde où la connaissance scientifique prend le
pas sur le savoir traditionnel ; cette science requiert qu’elle soit
décodée et évaluée par le citoyen du XXIe siècle. Les décisions politiques qui
seront prises dans les années à venir auront un impact incommensurable sur nos
vies. Ces décisions se doivent de refléter les valeurs de notre société et non
seulement les velléités des groupes d’experts.
L’activité
scientifique a de plus en plus besoin d’être évaluée. Or, nos écoles, du primaire
jusqu’à l’université, qui ont pour mission de former les esprits, semblent
paradoxalement exclure toute possibilité d’évaluation des objets même de
l’apprentissage. Je suis toujours surpris de constater, chez les étudiants aux
études supérieures de l’université, où il importe d’avoir une tête bien faite,
que peu d’entre eux ont une approche épistémologique des connaissances qu’ils
acquièrent. Nos étudiants – et à cet égard ceux de la planète – sont
profondément rattachés à la pensée positiviste du XVIIe siècle, celle des Newton et Descartes,
comme si le paradigme qu’ils incarnent était universel et incontournable. Ce
paradigme vise la recherche de lois universelles qui, par définition, ne
souffrent pas d’exceptions, excluant par le fait même toute modulation par les
contextes. Ce paradigme n’est pas faux puisqu’il est à l’origine de notre monde
technologique, mais il n’est pas le seul, ni le plus approprié dans toutes les
circonstances. Si les lois universelles existent en physique, il n’est pas
certain que le paradigme positiviste soit celui dont nous avons besoin pour
penser les problématiques médicales, écologiques, sociales et humaines de notre
temps.
Le
paradigme cartésien est particulièrement inefficient lorsqu’il est confronté
aux problèmes complexes, ceux dont l’explication nécessite d’intégrer
l’environnement, le mode de fonctionnement en société, et les valeurs des
personnes. Or, une approche philosophique, présentée avec lucidité et
pertinence, peut offrir des voies alternatives au paradigme positiviste.
Goethe, naturaliste, littéraire et philosophe récusait, dès la fin du XVIIIe
siècle, le paradigme positiviste quand il écrivait qu’on « ne peut pas comprendre la fleur en retirant ses pétales ». Goethe
voulait dire que tout ne peut pas être analysé, décortiqué comme s’il
s’agissait d’une « machine » cartésienne. Dans une machine cartésienne, conçue
par l’homme, chaque pièce a une fonction donnée dans un cadre limité,
prédéterminé et connu ; on peut donc l’analyser sous toutes ses coutures
comme une idée abstraite issue d’un dispositif de laboratoire. Nous pouvons,
bien sûr, nous dispenser des lumières de la philosophie si tout doit être
consommé comme une certitude ou si tout est linéaire et cartésien. Émuler les
conditions du laboratoire suffit alors à trouver les réponses à nos questions.
Mais les problématiques du monde moderne ne peuvent plus être analysées comme
s’il s’agissait de machines, fonctionnant en vase clos, sans perturbations par
le monde extérieur. Tout n’est pas simple et linéaire. Est linéaire ce qui
n’est pas contré par des forces antagonistes. Il est difficile d’imaginer une
problématique du monde moderne dont les tenants ne sont pas issus d’un rapport
de forces.
Incidemment,
faire le procès de l’enseignement de la philosophie au collège est une occasion
privilégiée de remettre en question l’approche pédagogique globale à tous les
niveaux du curriculum. Nous sommes arrivés à une étape de l’évolution des
sciences où le positivisme doit être questionné. Certains estiment que les
solutions aux grandes problématiques de notre temps sont transdisciplinaires,
c’est-à-dire qu’elles ne peuvent pas faire abstraction des contextes qui
donnent sens à leur compréhension. Aussi est-il légitime de se poser des
questions telles que : doit-on continuer d’enseigner des certitudes dans
les écoles, des certitudes déconnectées des véritables problèmes? Nos
mathématiques reflètent-elles notre monde ou donnent-elles de ce monde une
vision partielle réductionniste? Ne devrait-on pas cultiver le doute
scientifique chez les élèves et les instruire à l’aune de la mise en contexte?
Ces questions relèvent d’un paradigme bien différent de celui auquel on est
habitué, et tiennent d’une réflexion philosophique.
La
philosophie est importante pour la société du XXIe siècle parce que l’ère des
certitudes est révolue. Les problématiques auxquelles nos sociétés font
régulièrement face sont caractérisées par une incertitude profonde. À titre
d’exemples, mentionnons le réchauffement de la planète, les vaches « folles »,
la résistance des bactéries aux antibiotiques, les maladies nosocomiales, les
OGM, les hormones de substitution pour la ménopause, etc. Au siècle dernier, il
pouvait sembler suffisant pour le citoyen de s’en remettre aux experts, sans se
soucier d’une réflexion personnelle responsable pour régler les problèmes de
santé et de vie en société. Avec le siècle qui s’amorce, une mutation profonde
des mentalités et des pratiques est désormais indispensable. Le citoyen du
monde de demain doit être habilité au même titre que le scientifique ou le
politique. Il doit avoir appris à penser par lui-même
et non à consommer des truismes ou des solutions irréalistes toutes faites,
dont la rigidité appartient à un monde fictif. Prenons l’exemple du SIDA dont
la cause est bien connue. Il s’agit là d’une certitude cartésienne et linéaire.
Pouvons-nous, pour autant, le contrôler? La réponse est non. Pourquoi? Parce
que la connaissance des certitudes cartésiennes est insuffisante si l’on ne
prend pas en compte le contexte environnemental et social dans lequel la
problématique prend toute sa signification. Le contexte c’est, entre autres,
ici, la manière dont les personnes à risque forment des réseaux de contacts qui
propagent et consolident la transmission du virus. On parle également beaucoup
ces temps-ci de la problématique de l’obésité ; des solutions seront sans
doute proposées, issues d’une conceptualisation de type rationaliste et
linéaire. Comme on peut le constater, la pensée contextuelle est radicalement
différente de la pensée cartésienne traditionnelle. Celle-ci excelle dans les
domaines de causalité simple ; même le « compliqué », dans la mesure où il
est compris et isolé du reste du monde, peut se réduire à des solutions
linéaires pertinentes. Mais le « complexe » résiste à l’appropriation, car il
comporte des interrelations multiples avec des contextes divers qu’on ne
maîtrise, ni d’emblée ni rationnellement.
Dans
le monde démocratique de demain, le citoyen devra faire équipe avec les
experts. C’est le défi du XXIe siècle. Le contexte de complexité croissante
rend impensable, pour une société, d’entretenir l’approche naïve du siècle
dernier. Les choses ont changé, et un nouveau type de participation des
citoyens doit naître. Cette participation ne peut s’actualiser sans le secours
d’une formation à une pensée rigoureuse et d’une pédagogie du contextuel à tous
les niveaux du curriculum.