Dessein intelligent : Faut-il avoir peur?
par Yvon Paillé
(Enseignant retraité, Cégep de
Trois-Rivières)
Un tribunal américain
s'est penché, l'hiver dernier, sur une théorie dite du « dessein
intelligent » et il a statué qu’elle ne devait pas être enseignée dans les
cours de sciences naturelles à l'école, parce que cela constituerait de la
propagande à caractère religieux. Précisons que cette théorie met en évidence
un fait qui, pour ses tenants, oblige à remettre en cause la théorie de
l'évolution issue de Darwin.
Celle-ci, bien sûr, se passe entièrement de Dieu et conduit sans doute de
nombreux élèves vers l'athéisme.
Le tribunal a
probablement raison et cette théorie, apparemment, n'est pas vraiment
scientifique, car elle ne respecterait pas le critère de réfutabilité établi
par Karl
Popper. Il est cependant étonnant que, dans tout le débat qui
s'est tenu autour de cette affaire, au Québec particulièrement, personne n'ait
songé à la présence d'un troisième joueur aux côtés de la science et de la
religion, qui ici s'opposent radicalement. Je veux parler de la philosophie. À mon avis, ce
n'est pas sur le terrain de la science qu'il faut poser le problème d'un
éventuel « acteur » intelligent à l'œuvre dans la nature, mais sur
celui de la philosophie.
Il est en effet très
préoccupant que le système éducationnel actuel favorise l'implantation d'une
culture scientifico-technique foncièrement athée. Mais la stratégie qui
consiste à déformer ou pervertir la méthode scientifique pour parer à cette
situation, n'est pas acceptable. Il vaut mieux faire porter son action sur le
terrain souvent abandonné de la philosophie. Il importe aussi d'établir
clairement que si la raison est la seule faculté vraiment commune à toute
l'humanité, celle-ci ne produit pas qu'un seul et unique discours permettant de
pénétrer au-delà des apparences que nous présente la réalité.
En effet, il
n'y a pas qu'un seul discours rationnel possible sur le monde, la vie et l'être humain,
celui de la science expérimentale. Il y a également un discours plus général, à
caractère philosophique, qui est rationnel et qui nous contraint, non pas à
adopter une hypothèse particulière, formulée avec rigueur et cohérence,
lorsqu'elle est confirmée par l'expérience, mais plutôt à nous doter d'une
représentation globale du monde, qui soit logique et qui satisfasse aux
exigences de notre esprit. Son but est de nous permettre de situer et de penser
notre existence, afin de pouvoir orienter nos actions individuelles et
collectives dans le sens de notre plus parfaite réalisation comme êtres
humains.
Ici se présente le problème des
valeurs, sur lesquelles le discours proprement scientifique a peu de chose à
dire, si encore il peut dire quoi que ce soit, et qui est pourtant d'importance
capitale, tant pour la vie des individus et des sociétés que pour la vie même
des sciences et des techniques. Car sciences et techniques sont
dépendantes des sociétés, qui veillent à leur développement, en les finançant à
coups de subventions plus ou moins généreuses. Or, dans toutes les sociétés,
les décisions ne sont jamais prises à la lumière de considérations
scientifiques seulement, mais dans un contexte beaucoup plus large, où des
considérations éthiques, politiques, religieuses, philosophiques et
idéologiques jouent un rôle de premier plan.
Il est bon de se rappeler
que le travail scientifique part de l'observation du monde et cherche, en
l'analysant minutieusement, à mieux le percevoir, à mieux le connaître, tel qu'il
est réellement – et non pas tel qu'il devrait être! Son outil est la raison, on
le sait, mais munie d'une méthodologie très précise qui lui assure sa rigueur
et son efficacité. Cette méthodologie, dans un véritable processus dialectique
où analyse et synthèse se conjuguent, l'oblige à fabriquer des théories
toujours plus vastes et plus complexes, qui en intègrent de plus petites, et cela en nombre le plus grand
possible. Ainsi se crée une représentation du monde qu'on estime toujours plus
fidèle à ce qui est réellement. Telles sont, par exemple, les théories de la
relativité et de l'évolution, qui chapeautent un nombre considérable d'autres
théories, et qui reçoivent d'elles indirectement une confirmation. Toutefois
ces grandes théories (on les appelle aussi des paradigmes) n'acquièrent pas le
statut de « philosophies », elles ne peuvent pas s'universaliser et
inclure en elles-mêmes l'être humain pris dans toutes ses dimensions, notamment
en sa qualité de sujet raisonnable et libre, faisant lui-même de la science, de
la philosophie et de la religion, inséré dans une histoire, une culture, des
traditions.
Considérons par exemple les
questions suivantes : le monde que nous connaissons est-il
« le » monde ou « un » monde parmi d'autres, aussi bien
dans l'espace que dans le temps? A-t-il eu un commencement ou est-il éternel?
Est-il fini ou infini? A-t-il été créé ou non? A-t-il une cause? Intelligente
ou non? Libre ou non? Pour répondre à ces questions, et à de nombreuses autres
concernant l'homme lui-même, sa place, son statut et son rôle dans l'univers –
questions qui ne sauraient être dissociées des premières – il faudrait à la
science être beaucoup plus libre quelle ne l'est étant donné sa méthode.
Pourtant, ces questions se posent à tout être intelligent, mais ne peuvent pas
recevoir un traitement scientifique
au sens strict. Un autre discours est par conséquent nécessaire pour leur
donner une réponse, laquelle ne sera prise au sérieux que si elle est cohérente
et repose sur des arguments logiques pouvant être critiqués et contestés. Ce
discours est précisément celui de la philosophie, et c'est pour lui que l'idée d'un être intelligent à l'oeuvre
dans la nature présente un sens, s'impose même comme une hypothèse de choix.
Certes, il n'est pas
correct de laisser entendre qu'il n'y a qu'un seul discours de « la »
science expérimentale. En réalité il y a « des » sciences, qui toutes
ont des méthodologies différentes adaptées à leur objet. Par exemple, la
biologie et la psychologie tiennent des discours bien différents, tout comme
l'histoire et 1'astronomie. Néanmoins, dans tous les cas on analyse toujours ce
qui se donne à penser, ce qui se livre à nous dans des phénomènes que nous
pouvons observer et jusqu'à un certain point contrôler. Or, pour répondre aux questions
de principe énumérées plus haut, il
faut un discours d'un autre type, doté d'une tout autre
méthodologie. La préciser exactement n'est pas possible, car la philosophie
elle aussi, à 1'instar de la science, s'ouvre à la multiplicité. Chaque grande philosophie
est comme une science en elle-même, différente de toutes les autres, et elle
élabore sa propre méthodologie. De plus, à côté des variations dans la
méthodologie, il y a des postulations de départ qui varient aussi
considérablement. Ainsi il ne faut pas s'attendre à ce qu'un discours
philosophique fasse jamais l'unanimité parmi les philosophes.
Quant aux religions,
elles ont elles aussi des discours portant sur les questions de principe, des
discours qui dépendent de leurs visions du monde particulières et de leurs
systèmes de croyances. Certains philosophes pourront éventuellement être
d'accord avec telles ou telles d'entre elles, ils pourront même s'inscrire dans
les traditions qu'elles ouvrent et maintiennent dans l'histoire. Cela ne
signifiera pas qu'ils auront abandonné la raison et accepté des conceptions
irrationnelles, car – et il est important de le souligner – le
tout premier acte de l'esprit, pour quelque humain que ce soit, en est un de
croyance [2].
Cette croyance première peut avoir
une dimension religieuse, si elle consiste à se rattacher consciemment et
librement à un être suprême, à une tradition religieuse ou plus simplement au
témoignage d’une personne hautement estimée, Bouddha, Jésus, Mahomet,
etc. Mais si quelqu'un désire rompre au contraire avec toute espèce de religion
et même de mythologie, il sera encore dans l'obligation de faire un acte de
croyance. Je ne pense pas ici à la croyance en l'existence du monde qui – souvenons-nous de Descartes – ne
peut pas être tenue pour une certitude absolue, mais je pense à la croyance
en la raison elle-même. Cette croyance aura
nécessairement une dimension mythique, parce que la raison ne peut pas se
justifier elle-même rationnellement, elle ne peut être juge et partie dans un
procès où elle se proclamerait seule habilitée à juger.
Nous revenons ainsi au problème de Dieu. La science ne
sait pas s'il existe ou non, et elle ne le saura jamais. Elle n'étudie que le
monde ou la nature et Dieu par définition n'en fait pas partie. Elle n'est donc
pas athée, elle est et doit demeurer agnostique. Or, les hommes de science,
eux, ne sont pas seulement des hommes de science, ils sont aussi des hommes
tout court, et s'il arrive qu'ils se fassent une philosophie en généralisant
simplement leur agnosticisme scientifique, ils deviennent des tenants d'une
philosophie positiviste. De plus, s'ils adoptent cet
agnosticisme comme allant de soi, sans examen réfléchi des enjeux que soulève
la question de Dieu pour la vie humaine, ils deviennent en plus des scientistes. J'entends ici par
« scientisme » une idéologie qui fait de la science la seule voie
d'accès à la vérité, ou encore, qui fait de la science la seule autorité
intellectuelle pouvant se prononcer sur n'importe quel sujet.
Concernant la théorie dite du
« dessein intelligent » évoquée au début, si cette affaire a soulevé tant de passion et est allée jusqu'à
provoquer un procès chez nos voisins du sud, ce n'est pas seulement parce que
ces mêmes voisins ont des groupes de citoyens particulièrement bornés, les
intégristes chrétiens, qui cherchent à promouvoir leur conception dépassée de
la religion chrétienne. C'est parce qu'on touche avec cette affaire, qui
renvoie à la grande théorie de l'évolution, à un problème de fond : celui
des relations entre la science et le reste de la culture, dans laquelle se trouvent, avec la
philosophie, la religion et la morale, ainsi que de nombreuses idéologies qui dérivent plus ou moins directement d'elles trois et qui
toutes impliquent des croyances, des convictions, des choix de valeurs et des
options métaphysiques. Or c'est ici que le débat sur Dieu et son rôle éventuel
dans l'univers doit se produire et, ajoutons aussi, qu'une position
claire doit être prise.
Pourquoi sommes-nous forcés de
prendre position sur Dieu? Parce que toute philosophie est toujours confrontée
à ce problème. Si la science, par principe, en est exemptée, la philosophie,
elle, par principe doit l'affronter. C'est le premier et le dernier de ses
problèmes, celui qu'elle ne peut jamais éviter. Mais elle ne le résout pas
toujours de la même façon, parce qu'aucune preuve absolument convaincante ne
peut être donnée pour l'existence de Dieu, si on le considère comme
transcendant au monde. Par définition alors il échappe à nos prises. Là-dessus
les plus grands philosophes et les plus grands théologiens de toutes les
religions s'entendent. Mais cela ne veut pas dire que la seule attitude
rationnelle soit l'agnosticisme. À défaut d'une démonstration parfaite, on peut
se contenter d'une démonstration imparfaite ; à défaut d'une certitude, on
peut se faire une idée plus ou moins probable. Et de toute façon, il peut
apparaître comme plus « raisonnable » d'adopter telle position plutôt
que telle autre.
Toute personne qui adhère au
positivisme athée, qu’elle exerce un métier scientifique ou non, doit être
consciente qu'elle fait un choix – fût-ce en refusant obstinément de choisir! –
et qu'elle opte pour une certaine philosophie. Elle en fait son système de
référence, elle y adhère avec tout son esprit, c'est en lui qu'elle pense sa
situation existentielle et que, à l'occasion, elle prend des décisions qui
orientent toute sa vie. Ce faisant elle se rapproche de certaines personnes qui
partagent sa conviction et se distancie de celles qui pensent autrement.
Laquelle de ces deux attitudes, athéiste ou théiste, est rationnelle? Laquelle est irrationnelle? On ne peut le dire a priori. Mais une chose
est certaine : le type de rationalité qui caractérise le
discours scientifique ne peut pas s'universaliser ; il doit absolument se
prolonger dans un discours d'un autre type, qu'on pourrait qualifier de
« raisonnable », et qui est celui d'une philosophie.
Sur la question des valeurs,
nous avons dit déjà que la science a peu à dire. En
fait, elle ne les connaît pas directement. Étant ordonnée essentiellement à
découvrir ce qui est, elle ne peut dire ce qui doit être. Elle ne peut se
prononcer sur les valeurs qui dictent aux hommes ce qu'ils doivent faire, dans
quel sens ils doivent essayer de transformer leur existence et le monde
lui-même. Comme pour Dieu (auquel le problème des valeurs est lié d'ailleurs
étroitement), la science ne peut pas ici se prononcer. Une valeur n'est pas une réalité connaissable par expérimentation, ni
par raisonnement. À la limite, si l'on supposait qu'il puisse y
avoir une sorte de vouloir ou de visée dans la science elle-même, la seule
valeur qui mériterait son attention serait sa propre augmentation comme savoir
et son prolongement dans la technique, parce que cette dernière est susceptible
de l'aider en retour à se déployer davantage comme savoir. Quant à la
technique, la seule valeur qu'elle
aussi, à la limite, pourrait vouloir cultiver, serait son propre
perfectionnement, ainsi que la transformation de toute matière en outil ou en
instrument pour le savoir qui la fait évoluer.
On objectera que l'usage
des sciences et des techniques dans les décisions qui affectent les humains et
la société est de plus en plus grand et évident. Cela est vrai, mais leur rôle
dans ce cas est clairement subalterne. Plus précisément, une étude à caractère
scientifique et technique peut dire, et dans une certaine mesure seulement, ce
qui va arriver si telle ou telle décision est prise. Elle ne pourra jamais dire
qu'il faut prendre telle ou telle décision. Ici il y va de la
vie humaine individuelle ou sociale, qui est
orientée par des valeurs n'appartenant pas comme telles à
l'ordre du réel donné ou historique.
Les valeurs ne sont pas comme des choses dans la nature,
elles sont plutôt comme des idées dans l'esprit ou des phantasmes dans
l'imagination. Et je n'entends pas ici fixer leur
statut ontologique, mais fournir seulement une analogie. Par ailleurs, il
ne faut jamais les confondre avec les buts visés par nos actions, ce qui est
une faute des plus courantes. Une valeur est en réalité un motif secret qui
fait que tel but nous apparaît bon et doit être voulu ou recherché. L'être des
valeurs est en réalité d'une extrême complexité. Celles-ci n'existent que pour un être
libre, doté d'une volonté capable de décider et le faisant toujours dans le cadre d'une certaine
conception d'ensemble qu'il se fait de l'être humain et de son destin – ou plus
concrètement encore de son
« avenir » – où se mêlent des idéologies, des philosophies, des croyances à
caractère mythique ou religieux, sans parler des sentiments ou de certaines
intuitions tout à fait spécifiques. C'est pourquoi il convient d'aborder
l'étude des valeurs par le biais de la philosophie et non par celui de la
science.
En conclusion, puisque
nous avons une intelligence, nous, êtres humains, nous devons insérer cette
intelligence dans notre vie individuelle et collective. Il nous faut aussi, en
même temps, y insérer des valeurs morales, au nombre desquelles se trouve la vérité, qui a une connivence certaine
avec notre intelligence. Or, cet apport de sens, que l'humain doit fournir
impérativement au monde, comment comprendre qu'il doive s'insérer dans un
univers que régiraient en dernier ressort
Méfions-nous de l'argument
disant : depuis des siècles les hommes ont cru en Dieu et ils se sont fait la
guerre, ils n'ont pas pu ou su instaurer la justice sur la terre et ils n'ont
connu qu'un bonheur passager et précaire, réservé de surcroît à un petit nombre.
Cet autre argument a davantage de chances d'être vrai : c'est
parce qu'ils n'ont pas cru véritablement en un Dieu d'amour et de justice
qu'ils ont construit des sociétés aussi imparfaites et aussi violentes ;
c'est parce que leur foi a été trop superficielle ou trop hypocrite, qu'ils
n'ont pas mieux réussi dans leur effort de construire des cités et une
civilisation vraiment humaines pour tous, procurant le bonheur au plus grand
nombre.
Il reste vrai que la
science naturelle comme telle doit ignorer Dieu. Elle n'a pas le choix. Mais l'être
humain est plus que l'homme de science. Sa vie comporte des dimensions qui
échappent entièrement à cette dernière. Philosophiquement, nous avons et nous aurons toujours le choix, soit de
penser et de vivre avec Dieu, soit de penser et de vivre sans Dieu. Il
faut respecter ceux qui font le deuxième choix, mais ceux-ci devraient aussi
respecter ceux qui font le premier et qui se sentent obligés, en vertu de
ce choix, de travailler d'arrache-pied pour introduire plus de vérité, de
justice et d'amour dans l'existence commune, désormais planétaire, et cela le
plus souvent au détriment de leur confort, de leur tranquillité et même de leur
bonheur.

[1] Yvon Paillé, Enseigner Dieu dans nos écoles?, Publié dans le 1er numéro
du Magazine
philosophique québécois Médiane © 2006, pages 78 à 80.