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La paranoïa

dossier coordonné par David Rabouin

paru dans Le Magazine Littéraire No.444, Juil-août 2005
condensé et annoté par F.B.

Dans le Magazine littéraire de juillet-août 2005, on nous présente un dossier complet sur la paranoïa. Onze articles couvrant tous les aspects de ce phénomène. Captivant !

 Serions-nous tous paranos ? Et s'il ne pouvait en être autrement ? L'idée n'est pas si folle : en mettant l'individu au centre de nos préoccupations, nous avons fabriqué une société paranoïaque.[1]

 Le Petit Robert nous apprend que jusqu'en 1920, ce mot désignait un délire systématisé avec conservation de la clarté de la pensée, ou délire d'interprétation. Ensuite, on modifia cette définition pour la suivante : Troubles caractériels (orgueil démesuré, méfiance, susceptibilité excessive, fausseté du jugement avec tendance aux interprétations) engendrant un délire et des réactions d'agressivité.

 Mais à l'époque de cette redéfinition, le mouvement surréaliste revendiqua ce comportement comme un moyen d'exprimer son inspiration artistique. En 1938, Lucien Bonnafé – psychiatre qui interroge ses idées et sa pratique – rédige à l'avance son propre certificat d'internement à l'Infirmerie spéciale pour cause de « maladie surréaliste », et fantasme de se laisser enfermer en simulant les symptômes de celle-ci, tels que décrits à la nosographie. Mais se ravisa ensuite : « il était trop imprudent d'infliger au système l'affront qui se paierait trop lourdement, appuyé d'ON NE SIMULE PAS CE QUE L'ON A ».[2]

Ian Hacking [3], S'est particulièrement intéressé au cas des épidémies de folie où l'apparition d'une nouvelle catégorie semble déclencher par contagion la prolifération des victimes. « Les manières de cataloguer les êtres humains interagissent avec les humains catalogués » comme un effet de boucle. On pense entre autre au « harcèlement » ou à l'épidémie des Child Abuse aux États-Unis. Ces cas font penser à des histoires célèbres comme [Aurore l'enfant martyre] ou la « chasse aux sorcières ».

François Roustang nous dit qu'un paranoïaque, c'est quelqu'un qui est enfermé sur lui-même et dans son propre système il considère que tous les autres sont des ennemis et entre en conflit avec eux. Il n'est pas fait pour l'échange. C'est un procédurier qui doit sans cesse se défendre, donc attaquer. Il propose l'humour comme antidote. L'assurance de détenir la vérité, c'est la principale caractéristique de la paranoïa. Nietzsche disait « Ce n'est pas l'incertitude qui rend fou, c'est la certitude ». L'humour défini par Kierkegaard s'oppose à l'ironie : L'humour manifeste une certaine sympathie alors que l'ironie expulse celui qui en est l'objet.[4]

Dominique Colas [5] nous parle de la paranoïa de Jean-Jacques Rousseau : Le complot dont est victime Rousseau est d'autant plus terrifiant qu'il est « secret ». Le paranoïaque fait le malheur qu'il dénonce.

Bernard Granger [6] nous parle de l'érotomanie dans un portrait d'Adèle Hugo : Le « cas » d'Adèle Hugo possède plusieurs caractéristiques de l'érotomanie, cette forme de délire paranoïaque décrite par Gaëtan Gatian de Clérambault au début du 20e siècle : la conviction d'être en communion amoureuse avec une autre personne, qui la première a été éprise, et la première a fait des avances ; puis, devant les refus de ce partenaire, la conviction que tout en paraissant haïr, il aime encore ; les voyages, les poursuites et le harcèlement. [...]

Dans son article United States of paranoïa, (page 56) Béatrice Pire écrit : « [...] c'est un conflit intérieur qui est retracé : la tension intolérable entre un moi idéal, en possession de toutes les perfections et un autre moi, déchu et coupable, donc méconnu et localisé à l'extérieur, attribué à l'entourage. Selon l'expression de Freud, "ce qui a été aboli au-dedans revient du dehors" » [...] Le sentiment de danger par rapport au monde extérieur, toujours potentiellement hostile, entraîne ici une angoisse d'intrusion, de pénétration par effraction, de dépossession par l'objet, caractéristiques du patient paranoïaque.

François Forestier [7] nous décrit la triste histoire d'Howard Hugues, richissime paranoïaque célèbre qui mourut seul, enfermé, sale, drogué, coupé de tout et de tous. Sa paranoïa l'avait transformé en clochard milliardaire.

Dans Les psychoses du futur, (page 58), Philippe Curval note qu'au sentiment d'hypertrophie du moi, succède fréquemment celui d'atteinte du moi, que renforce l'impression de lucidité commune aux vrais paranoïaques.

 Dans La théorie du complot mondial, (page 62) Antoine Viktine résume ce phénomène ainsi :« Tout ce qui arrive est causé par ceux qui semblent en bénéficier. [...] et conclut : Certes, la théorie du complot tire sa force de séduction de l'existence de complots réels, certes le doute est consubstantiel à la démocratie, mais en postulant le secret et la malfaisance comme étant la règle du pouvoir, elle enferme ses adeptes dans un huis clos sans issue, les privant paradoxalement du moindre pouvoir. Ainsi est-elle une complainte impuissante. »

Mais l'article qui me semble le plus fascinant est celui de Paul Virilio [8] qui nous démontre que la paranoïa peut aussi être une vocation d'avenir louable. Cet auteur de nombreux ouvrages le démontre dans ses propos recueillis par Thierry Paquot : Paul Virilio, parano ?

Ce dossier se termine avec un article de Marcela Iacub [9] intitulé Flagrants délits de Harcèlement, (page 65) elle explique comment les paranoïaques sont passés du divan de psychanalystes au bureau d'avocat : « Dans son souci de protéger toujours plus les individus, la justice crée de nouvelles infractions, censées répondre aux agressions qui échappaient jusqu'ici au code pénal : harcèlement moral, sexuel, violences psychologiques, etc. Une extension du domaine de la loi qui nous transforme en irresponsables paranos... Ces ennemis qui vous persécutent sont souvent des gens tout à fait ordinaires : vos collègues de travail, votre psychothérapeute, le membre d'une Église non officielle, et bientôt votre partenaire amoureux, si la proposition de loi que l'on discute à ce sujet aboutit. Vos persécuteurs ne tentent ni de vous frapper, ni de vous voler, ni de vous violer. Leur but est de s'emparer de votre appareil psychique afin de le saccager et de le gouverner selon leurs desseins pervers. Vos persécuteurs sont des « manipulateurs » qui connaissent des techniques licites et secrètes pour vous amener à vous comporter selon leurs souhaits. Tandis que dans votre naïveté ou dans votre ignorance vous croyez que vous avez la malchance de vous porter mal, le pervers, lui, en profite pour mener à terme ses desseins et vous faire croire que c'est vous, l'acteur de ces désastres.

[...]

Le juge est invité à valider le complot afin de libérer la victime de ses maux. Car s'il n'y met pas fin, laissée entre les mains du pervers, elle peut non seulement tomber dans de graves déprimes, mais même se suicider et développer des maladies [psychosomatiques] mortelles. La peine est censée rompre ce circuit infernal, permettre au sujet d'abord de prendre conscience qu'il n'est pas responsable, qu'il est, lui, complètement innocent. C'est dans ce mouvement paradoxal par lequel il met à l'extérieur de lui-même sa liberté, en attribuant au pervers ses comportements autodestructeurs, qu'il peut être libre. Il pourra dire désormais « je n'étais pas maître de moi, j'ai été manipulé par le pervers, je n'étais qu'une pauvre marionnette pensant être sujet de mes propres actes et pensées ». Lorsque le juge valide ces énoncés, dans la solennité d'un tribunal, c'est la société dans son ensemble qui valide la théorie du complot, qui donne un sens commun et officiel aux pensées paranoïaques de la victime et la rassure, la libère de son mal de vivre. [...]

[...] Dans ce contexte, la liberté de disposer de soi-même semble une arme de subversion de l'ordre social très dangereuse. Quoi de mieux que de rendre l'État garant de nos relations interpersonnelles non institutionnalisées transformant notre fascination pour autrui en violence ? Le problème étant que ces dispositifs de « protection » risquent d'être parfaitement réversibles. Les rapports de pouvoir sont duels et, comme le disent certains spécialistes, l'hypnotiseur est aussi esclave de l'hypnotisé que celui-ci du premier et cela peut donner lieu à des procès en miroir. On peut donc s'attendre à ce que nous finissions par nous faire tous des procès et par devenir aux yeux des juges une population de pervers. »


[1] David Rabouin, page 32.

[2] Voir l'article de Paolo Scopelliti, Une maladie surréaliste, en page 38.

[3] Ian Hacking est titulaire de la chaire de « Philosophie et histoire des concepts scientifiques au collège de France ». Il a engagé depuis plusieurs années un vaste programme d'étude des classifications humaines. Voir les propos recueillis par David Rabouin en page 40.

[4] François Roustang est philosophe et psychalalyste de formation. Voir l'article d'Aliette Armel, Le signe d'une société qui se ferme, en page 44.

[5] Dominique Colas est professeur de sciences politique à l'Institut d'études politiques. Voir son article Un complot universel, en page 47.

[6] Voir l'article de Bernard Granger, Une érotomane sans repos, page 50.

[7] Voir l'article de François Forestier, La passion du soupcon, page 57.

[8] Paul Virilio, parano ?, propos recueillis par Thierry Paquot, page 64.

[9] Marcela Iacub est chercheur au CNRS et juriste de formation. Elle a notamment publié L'empire du ventre, Fayard 2004 et Bêtes et victimes et autres chroniques de Libération, Stock 2005.


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