par Léo-Paul Lauzon[2]
Pour
certains, le principal fléau au Québec qui nous afflige et qui nous empêche
tous d’être heureux et de nous épanouir, c’est depuis toujours les cols bleus
de la ville de Montréal.
Tout
le monde sait ça, qu’à côté des cols bleus, les terroristes américains sont des
enfants de cœur et les Hells Angels
des boys scouts. Par exemple, les éditorialistes et les chroniqueurs de La Presse sont littéralement
hantés et obsédés par les Cols bleus de Montréal, comme François Cardinal,
cette guirlande intellectuelle, qui, lors de son éditorial du 21 octobre
intitulée « Laissez-les
hurler! », s’est déchaîné sur les Cols bleus de Montréal en
terminant son texte ainsi : « Il
est grand temps de donner la priorité au bien commun plutôt qu’à une poignée de
privilégiés ».
Si
jeune et à la fois si lamentable et si pitoyable. Pour lui et ses acolytes, les
pétrolières, les banques, SNC-Lavalin, Air Canada,
Bombardier et Power Corp., qui est à la fois dans le
pétrole, l’eau, la santé, l’électricité, les autoroutes représentent le zénith
en termes de bien commun.
Si les cols bleus sont des privilégiés à 35 000$ l’an, que sont
alors les dirigeants d’entreprises avec un salaire moyen de 4,5 millions$ en
2003, les juges à 250 000$, les médecins spécialistes à 400 000$ et les
journalistes de La Presse qui
gagnent au moins le double des cols bleus, qui ont la semaine de quatre jours,
qui ont un horaire de travail très flexible et qui ont des avantages sociaux à
faire rêver tous les travailleurs de la terre, incluant les cols bleus?
Je
sais bien que je ne devrais pas, mais je me surprends parfois à rêver au jour où
Power Corp. remplacera, au nom du « bien commun », ses
journalistes par la sous-traitance, par des pigistes, juste pour voir les
moyens de pression que ces « privilégiés »
utiliseraient et juste pour avoir l’immense plaisir de les entendre « hurler ».
D’ailleurs,
ils pourraient difficilement critiquer la sous-traitance, la privatisation, les
fameux partenariats public-privé et le dégraissage,
car tout cela est fait au nom du bien commun, comme nous le disent nos élus et
nos journalistes, et surtout pas au nom du bien très personnel de nos
affairistes. Ben non, ce sont des amis qui nous veulent tous beaucoup de bien.
C’est pourquoi ils veulent gérer en notre nom nos prisons, nos hôpitaux, nos
écoles, nos aqueducs, nos autoroutes, nos garderies, notre électricité, notre
transport en commun, etc.
C’est
quoi le problème au juste avec les cols bleus? Leur salaire annuel moyen est
d’environ 35 000 $. Est-ce vraiment exagéré? Naturellement, pour certains
politiciens, journalistes, affairistes et économistes, c’est définitivement
trop, même s’ils seraient eux-mêmes incapables de vivre avec un tel salaire
annuel.
Il
faudrait les ramener à 20 000$ par année. Après tout, pensent-ils, ce ne sont
que des travailleurs ordinaires qui n’ont pas étudié longtemps et il est
injuste de les payer 35 000$ par année alors que les pigistes de La Presse, les « associés » de Wal-Mart, les sous-traités de Bombardier et de Bell Canada,
et les esclaves modernes qui peinent dans les soins à domicile, les garderies,
les stations-service d’Esso, dans le textile et dans l’entretien ménager font à
peine 20 000$ par année.
Voilà,
en termes d’équité avec les autres travailleurs exploités et avec les
générations futures, normalisons vers le bas et surtout pas vers le haut, vers
le salaire des médecins, des juges, des dirigeants et des administrateurs
d’entreprises, des politiciens et des journalistes.
Alors
que l’on connaît, depuis 1990, une croissance économique fulgurante, qui ne
s’est jamais vue depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, que la richesse
collective nous sort par toutes les extrémités du corps humain, que nos
gouvernements se sont privés volontairement de recettes fiscales au profit des
dodus de la société et qu’il les a inondé de baisses d’impôts et d’abris
fiscaux tout en se faisant complices de leurs fraudes fiscales généralisées
dans les paradis fiscaux, voilà que pour solutionner la précarité permanente
des finances publiques créée et entretenue de toutes pièces par ces derniers,
voilà qu’ils s’en prennent et s’acharnent sur les travailleurs du réseau public
en les diabolisant, en les ridiculisant, en les méprisant et en les faisant
passer pour des profiteurs et des gras durs du système.
Que
des lâches, comme le ministre libéral des affaires municipales Jean-Marc Fournier
qui, dans un article du Journal de Montréal, daté du 17
avril 2004 et intitulé « Le
ministre Fournier veut examiner les salaires plus élevés au municipal »
a invité les élus municipaux à couper les salaires de leurs employés à défaut
de verser aux municipalités plus d’argent ou de leur fournir de nouvelles
sources de revenus.
Imaginez,
faut couper dans le gras du salaire des cols bleus à 35 000$ par année. Non, il
est bien plus facile de s’en prendre aux travailleurs les plus vulnérables de
la société plutôt qu’aux notables à qui il a versé récemment de plantureuses
augmentations de salaires, comme les juges et les médecins spécialistes.
Dans
un article, signé Michel Larose, paru dans le Journal
de Montréal du 6 octobre et intitulé « Hausses de 8,5% sur six
ans », le journaliste écrit : « L’arbitre
Gilles Lavoie a consenti des augmentations salariales
de 8,5% aux cols bleus de Montréal réparties sur six années ». Sacramouille, faudrait donner un cours d’économie de base
au dit journaliste, car avec des taux d’inflation qui oscillent entre 2,5% et
3% l’an, ce n’est pas une augmentation de salaire qui a été consentie aux cols
bleus, mais bel et bien une importante diminution de salaire qui leur a été
imposée. 8,5% d’augmentation sur 6 ans, ça fait, si mes calculs sont bons, 1,4%
par année alors que le taux d’inflation annuel est le double. Ça prend pas la tête à Papineau pour comprendre que c’est
une diminution de salaire réelle que l’on veut imposer aux cols bleus et que,
dans six ans, à l’expiration de leur contrat de travail, ils deviendront alors
des « working
poors ». Pour que le néolibéralisme
fonctionne à leur goût, cela est non seulement souhaitable, mais bel et bien
nécessaire.
Il
est espérer que les cols bleus n’accepteront pas cette forme d’exploitation que
l’on veut leur imposer. Pas seulement en leur nom, mais pour les milliers
d’autres travailleurs syndiqués ou non qui seront affectés négativement dans
leurs propres conditions de travail. En fait, c’est au nom du « bien commun » qu’ils
doivent résister, ce qui les rendra encore plus honorables.
[1] Texte publié Sur le site de l’aut’JOURNAL ici :
[2] Léo-Paul Lauzon. M.B.A. Fin. (H.E.C.), docteur en sciences de la gestion (Université de Grenoble), C.A. (troisième au Canada et premier au Québec), C.M.A., (premier au Canada), est professeur de comptabilité a l'École des sciences de la gestion de l'Université du Québec à Montréal depuis la fin de ses études. Il a également travaillé dans divers cabinets d'experts-comptables et publié plusieurs articles et volumes.