par Jean-
trouvé sur http://www.drogue-danger-debat.org/enjeux/enjeuxsplash.htm#Domenach
L'idée que l'information,
en guérissant de l'ignorance, viendrait à bout de toutes les pathologies
sociales est un produit de l'utopie progressiste du XIXe siècle.
« Quand on ouvre une école, disait Victor Hugo, on ferme une
prison ». Hélas, aujourd'hui, tout le monde va à l'école mais on continue
de construire des prisons. Le savoir est indispensable, mais contrairement à ce que croient encore des idéalistes irréductibles, à lui
seul, il ne suffit pas à guérir. Il arrive même qu'il fasse
autant de mal que de bien. Pourquoi?
D'abord parce qu'il sert
trop souvent d'alibi. Dire qu'on fait le mal, ou qu'on est malade, parce qu'on
ignore le bien ou qu'on ignore les causes de la maladie, c'est une façon
commune de sous-estimer le mal et de vouloir ignorer sa relation avec une
civilisation. C'est ainsi que l'enseignement, la formation, la vulgarisation
sont devenus la panacée d'une société qui redoute de se regarder en face et qui
manque de l'énergie suffisante pour affronter les forces de mort qu'elle
recèle. Les parents qui n'ont plus le courage d'élever leurs enfants s'en
remettent aux enseignants. Et si leurs enfants se droguent, ils s'en prendront
plus volontiers aux enseignants qu'à eux-mêmes. Cette utopie
informationnelle ignore ce qu'est l'information, car diffuser des informations
ne suffit pas il faut d'abord savoir si elles sont reçues, et comment. On ne
distribue pas des informations comme des vivres ou des médicaments. Il faut les
coder de telle manière qu'elles puissent être décodées, ce qui suppose déjà un
minimum de vouloir, ou du moins de consentement mutuel.
D'autre part, l'émission peut
être brouillée par des interférences, mais elle peut aussi être affaiblie et
même pervertie par des facteurs internes. Une information répétitive se
dégrade, devient entropique, c'est-à-dire qu'elle ne communique plus rien, ou
que, pis encore, elle finit par se retourner contre elle-même, engendrant la
saturation et même le rejet. Enfin, elle peut être parasitée, déviée,
retournée, et c'est ce qu'on a
Si l'on se place du point de vue
du récepteur, ce que l'on fait rarement, on s'aperçoit qu'il est bombardé de
messages dont il ne perçoit qu'une petite partie. […] Or,
la capacité du sujet à recevoir et assimiler l'information ne s'est pas étendue
à proportion. Il se trouve donc débordé, noyé sous l'excès des messages, et ce
d'autant plus que les normes traditionnelles qui l'aidaient à les trier
s'écroulent. Surabondance des signes et pénurie des significations, il s'ensuit
que l'information se déréalise. Ce qui, naguère, faisait choc, se banalise, et
d'autant plus que ces images, ces chiffres, cette masse formidable
d'informations est livrée par les médias, c'est-à-dire par un appareil
technique qui, comme le mot l'indique, introduit, entre le fait et le receveur,
des médiations, des intermédiaires qui cadrent le fait et déjà l'interprètent.
La réalité du monde prend place dans un spectacle permanent dont la majorité
des gens ne saisissent que des lambeaux. […]
Si nous remontons du receveur à
l'émetteur, un message doit être autorisé. Or, force est de reconnaître que les
autorités sont de plus en plus contestées, et de moins en moins sûres
d'elles-mêmes. L'autorité médicale n'écha
Ainsi, l'un de mes élèves de
Polytechnique me soutenait qu'il n'y a aucune raison de condamner le génocide,
puisque c'est une pratique « humaine »… Il est donc naïf d'imaginer
que l'information entraîne de soi proscription ou prescription. L'information
ne convainc que si elle charrie avec elle une conviction qui suscite d'autres
convictions. On connaît certes des exemples de campagnes d'information qui ont
entraîné des modifications de comportement (aux États-Unis, en particulier).
C'est qu'elles s'inscrivaient dans un contexte global d'intervention et
qu'elles étaient soutenues par une conviction sociale, relayées par de
multiples actions éducatives et thérapeutiques. […]
Plus subtilement comment une
société qui me tient sous sa dépendance (et Dieu sait si elle abonde en
contraintes de toutes sortes) ose-t-elle me prêcher l'indépendance? Ce qu'elle
me prêche, en vérité, seul un pouvoir spirituel, une autorité morale aurait le
droit de le dire… Nous touchons ici la fragilité de toute
action publique engagée par l'État si les autorités intellectuelles et morales
ne s'y associent pas (enseignants, prêtres, savants, intellectuels, etc..). Ce
qu'on a
Si l'on veut combattre
efficacement la toxicomanie, il faut admettre qu'elle a des liens profonds avec
notre culture actuelle, en particulier avec cette oscillation de
l'individualisme exaspéré au conformisme pour être « soi », on fait
comme les autres, on imite les autres. La pathologie est
collective, elle est mimétique, même si chaque cas est particulier et relève d'un
itinéraire personnel. Il s'ensuit qu'on ne peut se borner à opposer une
« information » à ce qui exprime un désir, ou un manque à désirer, ce
qui revient au même, et des faits, des chiffres, des explications techniques à
ce qui est négation de la réalité. […] Certes, la propagande contre la
toxicomanie sera négative ; mais le refus de la drogue n'aura d'impact
véritable que s'il engage des autorités collectives et individuelles non
seulement le corps enseignant. Le corps médical et tout ce qu'on a
[1]
Jean-
Références :
DOMENACH J.-M. Le Retour du Tragique, Seuil, 1967.
PERRIN M. Point de vue anthropologique
sur les drogues toxicomanogènes, Drogue
et civilisation, Refus social ou
acceptation, Pergamon Press, 1982, pages l27-138.