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« Le cynique, disait Oscar
Wilde, est celui qui connaît parfaitement le prix de chaque chose mais la
valeur d'aucune. » La formule convient au terroriste
islamiste : il connaît extrêmement bien le prix de la vie mais son action
prouve qu'il en ignore la valeur.
À l'ère du virtuel – les jihadistes l'ont
compris – il est possible, sans pour autant conquérir territoires et marchés,
de peser sur le cours des choses en influant, par la terreur, sur l'opinion
publique mondiale. D'où l'importance de fra
Que la vie revête ce statut primordial,
cela ne va pas de soi et cela n'a pas toujours été le cas. Les valeurs du clan,
Dieu, l'honneur, la Nation et bien d'autres choses ont longtemps occupé cette
place insigne. Témoin cette scène antique où une mère spartiate, s'enquérant de
l'issue de la bataille, se voit répondre que ses cinq fils sont tombés sur le
champ d'honneur : « Ce n'est pas ce que je demande. Les spartiates
sont-ils victorieux ? Oui ? Alors remercions les dieux ».
Apprenant qu'une partie de son armée avait été décimée, Napoléon aurait
déclaré : « Une nuit à Paris repeuplera tout cela ». On voit
mal, à l'heure actuelle, un président américain faire une déclaration similaire
lors d'un rapatriement de corps de GI's. Nous sommes moins aguerris que nos
ancêtres face à la souffrance, la douleur et la mort. Depuis plus de 50 ans, la
démocratie libérale - douce et pacificatrice - a fait son oeuvre. C'est
incontestablement un gain civilisationnel.
En terre d'islam, l'extrémisme religieux
exalte une culture de guerre et de mort. La fièvre suicidaire qui enflamme un
certain nombre d'âmes crédules et d'esprits illettrés est un phénomène, certes,
minoritaire mais qui s'appuie sur un ethos religieux qui place Dieu bien
au-dessus de la vie humaine. L'asymétrie est totale entre, d'un côté, le monde
occidental, prompt à s'émouvoir de toute atteinte à la vie et, de l'autre, une
pratique religieuse radicale subordonnant l'existence de l'homme aux décrets du
divin fût-ce au prix du sacrifice de la première. Par le spectacle télévisé des
décapitations, l'Occident replonge dans un pathos qui était le sien il y a
encore deux siècles et demi - et sur lequel Michel Foucault a écrit des pages
scintillantes - un spectacle dont nous faisions alors nos délices et qui
maintenant nous répugne : le supplice. À contrario, le monde islamique -
on l'a encore vu récemment en Iran lors de la pendaison publique à une grue d'une
jeune femme adultère, pratique courante dans ce pays - croit encore à la vertu
du supplice.
Quelle est la valeur de la vie
humaine ? Cette question n'a aucun sens. C'est la vie qui confère valeur
aux choses. La vie - prise comme concept abstrait - ne peut donc être évaluée
elle-même. Quel poids pèse un kilo ? Combien mesure le mètre ? Quelle
valeur a la vie ? Celle qui est en dehors, au-delà de toute évaluation.
Tel est, selon nous, le sens de la chanson d'Alain Souchon : « La vie
ne vaut rien. Rien ne vaut la vie ».
Nous pouvons maintenant distinguer entre
les deux ordres de grandeur de Wilde : la valeur et le prix. Dans
l'absolu, toute vie humaine a objectivement la même valeur : c'est la
chose la plus précieuse sur terre, celle dont tous les hommes sont également
pourvus. Toute vie a la même valeur mais pas forcément le même prix.
Que veut-on dire ici ? Ceci :
les circonstances nous contraignent parfois à estimer l'inestimable et à
établir une hiérarchie de préférence voire à consentir à certains « sacrifices »
consécutifs à nos choix optimisateurs. Cela n'a rien de choquant : nous
accordons tous plus de prix à la vie de nos proches qu'à celle de parfaits
étrangers. Toute compagnie d'assurance-vie se dote nécessairement de tables, de
critères et d'échelles pour estimer financièrement le prix d'une vie. Même
problème pour les politiques publiques : pour financer un projet
améliorant la sécurité routière, on opte pour celui qui conduit, à dépense
égale, au gain le plus important en vies humaines. Encore faut-il - c'est la
« valeur marginale » de la vie sauvée - que la vie économisée soit au
même coût partout : si on va au-delà, l'argent dépensé ici pour sauver x vies humaines en sauverait davantage
ailleurs. Théoriquement, il est toujours possible de faire baisser le nombre
d'accidentés mortels sur la route mais c'est alors au détriment d'autres postes
budgétaires de l'État comme, par exemple, la santé publique.
Les logiques d'évaluation dont il est ici
question ne sont pas dénuées de pertinence mais se déploient en dehors du champ
moral. Il est question ici du prix de la vie et non de sa valeur. Il y a donc
un « marché de la vie humaine ». Toute vie a une valeur boursière et
les critères cyniques mobilisés par les terroristes sont ceux d'une agence de notation.
Ainsi, selon cette échelle, la vie d'un Américain - on l'a bien vu dans l'écart
entre les montants des dédommagements versés par la Libye aux familles des
passagers américains et français des deux attentats aériens commandités par
Kadhafi - a plus de prix que celle d'un Européen.
Si ces cotations existent, c'est aussi, il
faut bien l'avouer, parce que, aux yeux de l'opinion publique occidentale,
toute victime n'est pas mise sur le même pied. Nous fonctionnons au sentiment.
Deux jeunes et jolies Italiennes ont plus de prix que le chauffeur syrien de
deux reporters français. Ces derniers, à leur tour, émeuvent infiniment plus -
mais on se lasse de tout - que les quelque 3.000 otages (civils dans la plus
grande majorité) détenus depuis des années dans la jungle par les guérilleros
des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) et ce en dépit du fait
que Ingrid Betancourt en fasse partie. La durée de détention, le sexe, l'âge
(des écoliers à Beslan constituent un excellent placement à condition de se
montrer assez adroit pour maintenir en vie cette prise dont les cours
s'effondrent au moment même où cette dernière expire), la nationalité (le cours
palestinien est mieux coté en Europe que le cours israélien), la race (le
rating de l'interprète de Florence Aubenas est meilleur que celui d'un
Soudanais du Darfour), la religion, la proximité (qui se soucie des quinze
Népalais exécutés en Irak ?), l'identité de l'agresseur (un Irakien tué
par un GI a infiniment plus de prix qu'un Irakien tué par Saddam Hussein),
autant de paramètres déterminant le cours sinistre de ces actions.
Néanmoins, l'opinion publique en Occident
est sensible à la valeur et pas seulement au prix de la vie. Les exécutions
publiques la meurtrissent au plus profond d'elle-même. Les terroristes le
savent et, soucieux de fra
Kant
avait imaginé l'hypothèse cauchemardesque d'un « peuple de démons »
rabaissant la vie humaine au statut d'ustensile et menant la société à
l'autodestruction et à l'absurdité. Les terroristes, prônant attentats suicides
ou prises d'otages, se rapprochent assez fort de ces êtres démoniaques en ce
qu'ils instrumentalisent la vie humaine, réduisant cette dernière à un simple
outil au service de la volonté divine. Dans une démocratie libérale, la vie
humaine, valeur suprême est évidemment hors commerce. En réaction, le
terroriste combattant la société libérale en son coeur, utilise cet outil comme
une marchandise. Le lexique des prises d'otages s'abreuve de métaphores
économiques : « monnaie d'échange », « gage de bonne
foi », « négociation », « traiter »,
« conditions », etc. Mais cette relation ne met pas aux prises deux
partenaires économiques. Ce rapport pathologique n'est économique que par sa
forme. Dans toute logique du chantage, un des protagonistes détient quelque
chose qui n'a pas de prix aux yeux de l'autre (la vie d'un proche). Celui qui
paye une rançon se met au-dessus de celui qui l'exige. Il prouve que ce qu'il
veut sauver est au-delà de tout prix alors que le ravisseur s'avilit en faisant
passer cette valeur fondamentale au second plan. Les preneurs
d'otages ont beau mépriser la vie humaine, leur action tire paradoxalement sa
force de cette valeur qu'ils ignorent et dénient, la seule qui, si elle était
célébrée, pourrait conférer un sens à leur rapport au divin. C'est, au fond, un
hommage indirect que le terroriste témoigne à la valeur de la vie
humaine : celui que, pour reprendre une formule consacrée, le vice rend à
la vertu.
[1] Corentin de Salle est docteur en philosophie, licencié en droit, assistant à l'Université Libre de Bruxelles, chroniqueur à La Libre Belgique et directeur de l'Atlantis Institute.