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Deux
contrevérités ressurgissent dans le sillage de la récente flambée des prix
pétroliers : nos ressources de matière première se raréfient et l’épuisement
des réserves pétrolières est inéluctable à long terme. Derrière ces idées
partagées quasi-unanimement se profile une idéologie culpabilisatrice.
Aussi
aberrant que cela puisse paraître, la vérité est que nos ressources naturelles
ne sont pas limitées et que les stocks pétroliers ne vont pas s’épuiser.
Chaque
époque connaît une hantise des limites. Rappelons nous de cette peur médiévale
des navigateurs s’éloignant à plus de quelques encablures des côtes
atlantiques. Malheur aux aventuriers, disait-on : eux et leur navire se
précipiteront dans un gouffre rempli de monstres divers. Chaque époque
également se clôture par un déplacement des limites.
Les ressources naturelles sont-elles limitées ? Cette question
est bien plus complexe qu’on ne se l’imagine. C’est tout l’intérêt de la
réflexion de Julian L. Simon dans son livre remarquable : The Ultimate Resource[2], ouvrage dont Friedrich
von Hayek se
disait, selon ses propres termes, « fan » car il confirmait toutes
les conclusions de son travail. On a tort, dit Julian Simon, de considérer les
ressources naturelles comme des matériaux clairement définis dont on pourrait
dresser l’inventaire comme on le fait pour des boîtes de conserve dans une
étagère. Les ressources naturelles sont illimitées et comprennent l’ensemble –
mouvant – des matières premières qui, prises séparément, sont, quant à elles,
limitées. Une matière première ne devient telle qu’à partir du moment où le
besoin s’en fait sentir. On ne peut pas dire qu’elle « existe » au
sens plein et entier du terme avant son extraction. Pourquoi ? C’est
l’esprit humain qui nomme et délimite les choses. Il procède à un découpage à
même la matière pour n’en soutirer que la partie totalisant un certain nombre
de propriétés jugées intéressantes pour une utilisation possible correspondant
à l’état de la technique à tel ou tel moment. En ce sens, c’est l’homme qui
« constitue » la matière première. La « ressource naturelle »
est une réalité conceptuelle. Pas une donnée brute. Or, une quantité
conceptuelle n’est finie, affirme l’économiste Julian Simon[3], que si l’on délimite de manière
extrêmement étroite l’objet qu’elle désigne : telle ou telle matière
première à tel moment d’avancement de la technique.
Cela
explique la difficulté de quantifier l’objet : c’est chose coûteuse,
malaisée voire souvent impossible. Nous devons, au mieux, nous contenter
d’estimations. Dans l’inventaire du cuivre, doit-on comptabiliser les sels de
cuivre dissous dans la mer ? Cet objet est mouvant : nous pouvons
aujourd’hui exploiter du minerai de cuivre de qualité inférieure jugé
inutilisable avant. La définition d’une matière première est, on le voit,
opérationnelle.
Ces considérations philosophiques visent à montrer que la
notion mathématique de « limite » est impropre au regard du concept
de ressource naturelle. Délimiter les ressources naturelles, c’est confondre le
registre (statique et descriptif) de l’ingénieur avec celui de l’économiste
(dynamique et prospectif). La plupart des choses composant notre quotidien sont
chiffrables et quantifiables. On s’imagine qu’il en est de même à l’échelle de
la planète. Or, ce faisant, on s’interdit de comprendre cette chose tout à fait
surprenante : le coût et la rareté des matières premières diminuent au fur
et à mesure que ces dernières sont consommées. Voilà pourquoi la loi des
rendements décroissants (établissant que le coût d’exploitation augmente au fur
et à mesure que la ressource devient moins accessible) ne trouve pas à
s’appliquer ici car elle présuppose que l’élément à exploiter est fixe et que
la technologie reste inchangée. Or, on découvre de nouveaux filons et la
technologie évolue, raisons pour lesquelles les coûts de production n’ont
jamais cessé de diminuer.
L’étude de l’histoire du marché des matières premières confirme
cette loi. Les matières premières (bois, métaux, etc.) coûtent en moyenne à
peine le cinquième du prix qu’elles valaient il y a un siècle. Comment
expliquer cela ? Lorsqu’elles se raréfiaient, les prix ont monté, ce qui a
poussé à inventer des substituts qui se sont vite avérés plus performants que
la ressource en question dont le prix a, dès lors, chuté. Entre-temps, l’optimalisation de la
production et de la consommation desdites ressources a permis d’augmenter le
stock dans des proportions appréciables. Production et consommation pétrolières
se sont accrues mais le stock disponible a augmenté dans des proportions encore
plus considérables. Ainsi qu’en attestent les chiffres officiels du ministère
américain du commerce et en dépit de l’hallucinante voracité taxatoire de l’État, le prix du pétrole relativement aux salaires et à l’indice des prix
à la consommation a chuté de manière spectaculaire de 1870 à nos jours[4] : les quelques
« pics » (1973, 1980, etc.) sont imputables à des causes politiques
(OPEP) et n’affectent pas, à long terme, cette tendance à la baisse.
En 1980, désireux de démontrer publiquement l’absurdité des thèses
relatives à la raréfaction des ressources et à la hausse de leur prix, Julian
Simon paria 10.000 dollars avec Paul Ehrlich - alors l’écologiste le plus connu
de la planète - et plusieurs professeurs de Princeton que la valeur d’un panier
composé de 5 matières premières - dont le choix était laissé aux opposants -
baisserait après une période de dix ans. C’est ce qui advint pour chacune des
matières sélectionnées et, en 1990, les écologistes durent signer le chèque. On
aurait pu espérer voir s’effondrer le mythe de la raréfaction. Il n’en fut
rien. On continue à répéter sottement que nos ressources s’épuisent. Un ouvrage
baptisé Halte à la croissance [publié en 1974][5] promu à grand frais par le Club
de Rome – qui l’a pourtant désavoué depuis – a contaminé les esprits. Le
fondateur du Club, Aurelio Peccei,
a reconnu que ce livre alarmiste trompait intentionnellement le public de
manière à le « sortir de l’illusion que la croissance est infinie ».
Vendu alors à 4 millions d’exemplaire, ses thèses erronées sont devenues
indétrônables. Le public a la mémoire courte. Halte à la croissance
prévoyait l’épuisement des ressources (pétrolières et bien d’autres) pour 1992.
En 1992, justement, paraissait Beyond the Limits, l’édition
révisée de l’ouvrage qui annonce la pénurie pétrolière pour 2031 et de gaz pour
2050. Inutile de dire qu’on attend avec impatience l’édition de 2050…
Les
producteurs, finançant la plupart des recherches, ont également intérêt à
accréditer cette idée. C’est une vieille loi de marketing : dépêchez vous
d’acheter, les stocks sont limités ! « Miraculeusement », les
réserves restent constamment légèrement supérieures à la demande.
D’accord,
dira-t-on, les estimations étaient erronées et peut-être le seront-elles
encore. Mais n’y a-t-il pas forcément un moment où le stock de ressources sera
épuisé ? Et bien non. Certes, les ressources sont « limitées »
au sens où leur masse n’excède évidemment pas celle de la terre mais sont
illimitées au même titre que le nombre de points dans un segment de droite de 3
cm. Non pas – évidemment - que la matière elle-même soit illimitée mais bien le
nombre de combinaisons dans lesquelles peuvent entrer ses composantes ultimes.
Au plus ces ressources sont exploitées, au plus l’homme accroît sa marge de
manœuvre pour « inventer » de nouvelles ressources plus
rentables. Il n’y a, dès lors, plus de limites ainsi qu’en témoigne, par
exemple, l’explosion des biotechnologies.
Ainsi,
le fait que les réserves connues s’épuisent ne signifie pas que nous allons
rester démunis.
Non,
les réserves de pétrole ne vont pas s’épuiser et nous contraindre à vivre dans
des cavernes ainsi que l’espèrent beaucoup d’écologistes. Certes, rares sont
les écologistes qui aspirent à revenir en arrière (il y en a pourtant) mais
nombreux sont ceux qui prônent l’adoption des mesures qui, pensent-ils,
accroîtront la qualité de vie alors qu’en réalité, ces dernières risquent tout
à la fois d’enrayer le salvateur processus de mondialisation et
d’entraîner des conséquences catastrophiques.
Au
XIXe siècle, Stanley Jevons, un scientifique de premier ordre, pensait avoir
démontré que la croissance anglaise, dépendante du stock de charbon, ne pourrait
se poursuivre indéfiniment vu que ce dernier était épuisable. On sait que, non
seulement des sources alternatives d’énergie ont pris le relais mais que le
charbon est resté surabondant : on a du fermer des mines produisant un
charbon dont plus personne n’a besoin. Il en sera de même pour le pétrole. Il
sera déclassé. Pas nécessairement parce que son prix augmentera mais parce que
d’autres sources énergétiques assurant les mêmes services s’avèreront plus
avantageuses et nous resterons avec de gisements gigantesques. Des sources
alternatives d’énergie – les schistes bitumineux – sont déjà exploitées
depuis 30 ans à un coût de production encore supérieur au pétrole. Certes, nul
n’est devin et il serait déraisonnable d’affirmer que jamais nous ne manquerons
de ressources. Les potentialités sont infinies mais encore faut-il trouver, en
un laps de temps restreint, les techniques permettant de rendre – ainsi
que le disait Aristote –
« actuels » ces « possibles ». Ce point est
important : illimitation ne signifie pas disponibilité : des facteurs
de tout ordre - principalement politiques - peuvent affecter le processus
d’exploration, d’extraction, de production, de transport, de transformation et
de distribution de ces ressources infinies mais ces pénuries artificielles ne
résultent pas de l’épuisement des ressources proprement dites. Aucune
contrainte naturelle ne nous limite (si ce n’est la bêtise de certains).
Nous
pensons qu’une double exigence morale nous enjoint à maintenir notre croissance.
D’abord, nous sommes responsable envers les plus démunis. Si, égoïstement, nous
estimons – à tort d’ailleurs – que les impératifs de la croissance nous
détournent d’une meilleure qualité de vie, il faut savoir que le rattrapage
économique des populations du tiers-monde dépend essentiellement de notre
croissance et de ses retombées (scientifiques, technologiques, médicales,
etc.). Ce n’est pas ici une question d’états d’âme mais de survie. Comment, par
exemple, sans les biotechnologies de type OGM, envisager de nourrir 9 milliards
d’individus d’ici 2050 ? Notre second devoir concerne les générations
futures. Ce que nous devons leur léguer, c’est un capital et des connaissances
leur permettant de tirer le meilleur parti de l’environnement et non pas des
stocks de matière première dormant dans le ventre de la terre : cette
dernière idée, partagée par les adeptes de la sobriété énergétique, est inepte
car, à suivre cette logique et à supposer même que nous ne consommions plus
qu’un seul baril de pétrole par an, viendra fatalement un moment où une
génération X n’en aura plus du tout. Il est vrai, néanmoins, que limiter les
dépenses énergétiques permet aux entreprises de diminuer les coûts de
production. Il faut néanmoins garder à l’esprit que si le souci d’économiser
l’énergie l’emporte sur l’impératif de la croissance, le calcul est désastreux
car tout ralentissement s’en ressent directement sur le financement de la
recherche et, donc, sur le rythme du progrès scientifique. Or – comme nous
l’avons dit – nous ne disposons pas d’un temps infini pour trouver de nouvelles
solutions.
En définitive, ce débat oppose les tenants – majoritaires – de la
conception du monde comme système fermé et ceux, parmi lesquels nous comptons,
qui estiment vivre dans un système ouvert et qui prisent avant tout les
ressources inépuisables du génie humain.
[1] Corentin de Salle est docteur en philosophie, licencié en droit, assistant à l'Université Libre de Bruxelles, chroniqueur à La Libre Belgique et directeur de l'Atlantis Institute.
[2] J.L.Simon, The Ultimate Rersource II, Princeton University Press, 1996, 734 p. Il ne s’agit pas d’un simple acte de foi libéral dans le progrès humain mais d’une oeuvre scientifique de très grande ampleur. La réédition a réactualisé tous les chiffres et procédé à une refonte en profondeur de la présentation des analyses empiriques sur les ressources naturelles. Ces données collectées, comparées et interprétées avec soin, travail considérable d’une vie entière, constituent l’armature majeure de ce livre de près de 750 pages.
[3] J.L.Simon, The
Ultimate Rersource II, Princeton University
Press, 1996, p.67.
[4] J.L.Simon, The
Ultimate Rersource II, Princeton University
Press, 1996, pp.168-169.
[5] [Halte à la croissance, co-rédigé par Dennis Meadows, Paris : Fayard, © 1974. (La seconde partie de ce volume est la traduction intégrale de l'ouvrage de langue anglaise The limits to growth)].