Texte référence 040823

Entrevues censurées [1]

d'Alain Soral

En exclusivité, deux belles interviews censurées d'Alain SORAL

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Interview commandée par le magazine CITRON, finalement censurée par le rédac chef, monsieur TÉTINGER, un ami du peuple!

  1. Tu fais quelque bruit depuis quelques années, en pointant une à une les petites et grandes misères de notre époque confuse. Avant d'entrer dans le vif du sujet, peux-tu te présenter succinctement à nos lecteurs : tes origines sociales et intellectuelles, ta vie, ton œuvre.

Je suis un déclassé de la moyenne bourgeoisie de province qui a eu la chance, sur le plan de l'éveil et de l'apprentissage, de rencontrer beaucoup de malheurs : ruine familiale, violences parentales, études écourtées chez les bons pères, mère suicidaire, père en prison, montée à Paris, solitude, petits boulots... Je raconte un peu tout ça dans mes divers bouquins : "Sociologie du dragueur", "La Vie d'un vaurien"... Quant à ma formation, elle est purement de terrain, beaucoup de lectures, de rencontres... Mon seul diplôme à ce jour étant celui "d'instructeur fédéral de boxe"!

  1. Ton dernier livre, Misères du Désir, décrit les ravages du marché de la libido sur les "jeunes", les banlieues, les pauvres, les hommes et, bien sûr, et finalement, les femmes... Brièvement, quelle est la genèse économique et sociologique de cette misère libidinale exponentielle?

Sur ce sujet, je reprends la thèse du trop méconnu Michel Clouscard dont j'avais préfacé "Néo-fascisme et idéologie du désir"; la voici : après guerre, les capitalistes marchands, pour étendre le marché fatalement saturé de l'utilitaire, ont eu l'intelligence de lancer, en surfant sur le vent de liberté venu d'Amérique, le "marché du désir". Un marché de l'inutile dont le mécanisme fonctionne comme suit : un, réduire la liberté au désir, deux, réduire le désir à l'acte d'achat. Achat de quoi? Des objets de désir promus par la mise en scène permanente du corps de la femme... Voilà en bref comment nous en sommes arrivés là : partout des gadgets inutiles et pour nous pousser à les acheter, des photos de femmes nues à côté!

  1. Le cul serait le ressort de l'individu en société, conditionnant toutes ses démarches. Kissinger disait que le pouvoir est le véritable aphrodisiaque? Mais vu de plus bas dans l'échelle sociale, la séduction serait le véritable pouvoir? Celle de la femme sur l'homme moyen, celle de l'argent sur la femme moyenne?

Le lecteur post-adolescent le sait, ce qui le meut d'abord, c'est son désir d'être aimé, de posséder des femmes... Mais pour arriver à cette fin, sa stratégie se doit d'être indirecte : se faire une place dans la société, s'enrichir, accéder à un certain standing culturel pour optimiser son potentiel de conquête. Ce qui implique deux choses pas très belles à dire : un, que c'est plus dur de trouver la femme de ses rêves quand on est pauvre, et ce, quelles que soient nos qualités d'âme ; deux : que les femmes ne sont pas insensibles au charme du prestige social et de l'argent!

  1. Le sexe est donc le marché des marchés, sur lequel s'est plaqué le masque idéologique de la transgression : en quoi le mythe d'une "pornocratie" transgressive - pour parler comme mamie Breillat - n'est-il qu'une stratégie des leurres, visant à escamoter le sérieux du système, par la systématisation du frivole?

Le sexe est aujourd'hui ce qui meut le marché et aussi l'objet de consommation ultime, soit la photo de la mannequin en attendant la mannequin en chair et en os! (En os surtout d'ailleurs). Pour se cacher la médiocrité de cette course à la fesse dans un monde ou tout nous y pousse, le tartuffe s'est inventé la "transgression". Au lieu d'avouer sa médiocrité de baiseur, de conquérant à la petite semaine, il prétend braver l'"interdit"... Ce fameux interdit judéo-chrétien dont il ne reste plus rien depuis au moins 20 ans... D'où ce côté un peu risible, effectivement, quand la mère Breillat monte sur ses grands chevaux pour nous raconter ses banales histoires d'adolescentes à problèmes, aussi risible que le vieux Cohn-Bendit nous parlant avec des trémolos dans la voix de sa révolution de 68! La seule chose que l'on doit reconnaître c'est que cette révolutionnette du "désir 68" est effectivement ce qui a le mieux protégé la bourgeoisie de tout risque de révolution sur le plan autrement sérieux de la production et de la gestion ; d'autant plus que ce désir était, comme nous l'avons dit, le moteur même de la société de consommation!

  1. D'un tel système d'échanges, tu affirmes que, par nature, la femme est prédisposée à être le meilleur opérateur, avant d'être la victime suprême. Tu prends l'exemple de l'affaire Trintignant/Cantat, que les féministes désignent comme une simple conséquence du machisme ordinaire et toi, plutôt comme une conséquence symbolique du nouveau matriarcat des séductrices. En quoi les mouvements féministes (et leurs amis d'Act Up, etc.) sont-ils les meilleures courroies de transmission de cet ordre établi de l'économie libidinale?

Je tente d'expliquer dans mon bouquin que le phallus c'est bien sûr la violence, mais c'est aussi sa sublimation historique dans le politique, la science, la métaphysique... Toutes disciplines qui ont tendance à éloigner de la consommation, tandis que le féminin a tendance à y ramener par le "psy-cul"... Ce qu'on comprend très bien en lisant ELLE, le magazine pour ménagères embourgeoisées à prétention culturelle : recherche du confort et déco d'intérieur, prime à l'amour et régimes amaigrissants... Bref, le marché, et qui plus est le marché du désir, préfère la vision féminisée des choses, c'est pourquoi il nous dit que la femme et le gay sont notre avenir... Ce qui n'est pas sans lien avec cette actuelle arrogance des séductrices et des gays qui se savent, plus ou moins consciemment, les chouchoux du système!

  1. La mobilité sociale apparente générée par cette exogamie libérale-libertaire n'est donc qu'une manière d'apartheid fondée sur l'argent des uns d'une part, et sur l'éphémère capital de séduction des autres, seule force de production économique et sociale de ceux qui n'ont rien, d'autre part. La promotion canapé comme inévitable chemin vers le célibat sur tard dans une banlieue pourrie?

Je raconte là, revisitée et remise à la sauce actuelle, la plus vieille histoire du monde, ce que la sociologie appelle "circulation des femmes et reproduction sociale". Les belles filles échangent leur jeune physique contre leur promotion mondaine, les privilégiés se payent ainsi des filles au-dessus de leurs moyens physiques, les pauvres se branlent en banlieue et les vieilles belles finissent seules, chassées par les plus jeunes, et ce malgré l'illusion de la chirurgie esthétique! Pour rendre encore plus crédible la démonstration, dans le livre je donne en plus des exemples et des noms!

  1. Morale de l'affaire, donc : désir et misère ne font qu'un. Le salut érotique et affectif du couple serait dans une chasteté progressive, affirmes-tu comme Jean-Paul 2. L'amour, comme du temps de Rimbaud, est à réinventer.

C'est la conclusion inévitable de l'essai ; une conclusion qu'on ne doit tirer, bien sûr, qu'à la fin du processus, sinon ce qui se prétend sagesse ne serait, en fait, que de la frustration déguisée! Oui, le but n'est pas de se soumettre à la tyrannie du désir, ce qui est le contraire de la souveraineté et de la liberté, mais de la domestiquer, progressivement, notamment par le couple, afin de pouvoir s'adonner adulte à ces passions autrement valorisantes que sont la culture, la science, la politique... Quant à l'amour, il n'est pas à réinventer, mais plutôt à libérer des violents mensonges du Marché!

Alain SORAL


Une autre interview non publiée en janvier 2004 (pas par Citron)

  1. 1- Suite à la sortie de votre dernier livre, Socrate à Saint-Tropez, un commando d'Act Up a brûlé les fonds de votre éditeur. Fait divers ou signe grave?

Malgré le côté ridicule de folles dévastant à 20 le bureau d'un éditeur en hurlant des slogans débiles (genre les livres d'Alain SORAL propagent le Sida!), malgré l'appellation "zapping" pour tenter d'euphémiser une opération d'intimidation par la violence tombant sous le coup de la loi, les descentes d'Act Up à trois reprises (chez mon éditeur, au journal où je travaille, chez l'un des rares animateurs à me recevoir) pour bien leur faire comprendre ce qu'il en coûte de ne pas s'associer au boycott de mes livres et de mes idées... me rappellent un peu les années 30, l'affaissement de la démocratie sous le coup des milices ; milices fascistes hier, milices communautaires aujourd'hui dont l'attitude même valide mes thèses sur la régression intellectuelle et démocratique qu'engendre ce reflux de l'universalisme...

  1. Justement, vos livres tournent tous autour de l'attaque du communautarisme. Celui-ci n'est-il pas pourtant un moyen de lutter contre l'uniformisation?

Dans uniformisation il y a uniforme, or qu'est-ce que le communautarisme sinon le port obligatoire de l'uniforme communautaire? La panoplie gay pour l'homosexuel, le voile pour le maghrébin, la kippa pour le juif... Autant l'universalisme ouvre à la personnalité : à la diversité et aux choix individuels, parfois paradoxaux, autant le communautarisme produit des stéréotypes collectifs qui restreignent l'espace de liberté. Demain, si ça continue, un juif ne pourra plus mettre les pieds en banlieue, un arabe sera en danger rue des Rosiers, un hétéro obligé de contourner le ghetto du Marais... Les seuls qu'intéresse réellement ce marquage rétrograde ce sont les commerçants et les publicitaires pour qui ces nouvelles communautés constituent autant de marchés "captifs" facilement traçables. La juxtaposition de communautés, dans laquelle certains snobs ne voient qu'un patchwork haut en couleur, nous ramène en réalité au monde insécure du Moyen Âge et de l'octroi, en attendant, vue la montée des tensions, les ambiances de guerre civile qui ont détruit le Liban et la Yougoslavie... Pour voir un progrès dans cette régression, il faut être sacrément pervers ou très con...

  1. De quand datez-vous l'émergence du communautarisme?

Difficile à dire, c'est un processus qui s'accélère... sans doute nous vient-il de notre imitation de plus en plus serrée de la société néo-libérale américaine, une imitation qui s'est accélérée durant les années 90 avec les cultures de ghettos du rap et des gays...

  1. Comment expliquez-vous que, vous réclamant de la gauche, celle-ci vous reproche à l'inverse d'être poujadiste?

Je ne me réclame pas de la "gauche" au sens actuel du mot mais du marxisme, et la gauche ayant tourné le dos, depuis 1983 et la rigueur, à tout ce qui faisait son sérieux : rapports de classe, raison universaliste... a beau jeu de traiter de poujadiste, de populiste, de "réactionnaire de gauche" (cf. Libé) quiconque la rappelle à sa mission historique.

  1. Parallèlement, le Fig Mag lui aussi vous colle cette étiquette...en même temps qu'à Isabelle Alonso, une de vos têtes de turc favorite!

Le dossier du Fig Mag sur les "nouveaux poujadistes" était particulièrement incohérent, la présence d'Alonso, surtout, pour qui "poujadiste" est encore un compliment! Dans notre social-démocratie néo-libérale en crise, très peu de choses séparent désormais les socio-démocrates libéraux de Libé (les fameux libéraux libertaires), des néo-libéraux d'ouverture du Fig-Mag (la droite branchée). Tout autant maastrichtiens et atlanto-sionistes, ils finissent fatalement par avoir les mêmes ennemis qu'ils désignent à la vindicte - à défaut d'argumentation - par les mêmes qualificatifs. Au passage m'est-il permis de faire remarquer qu'il est pour le moins contradictoire de traiter de "pétomane" un intellectuel dont on ne partage pas les idées, tout en prétendant que c'est l'autre - comme dirait Finkielkraut - qui est poujadiste?

  1. Vos deux ABCdaires critiquent un grand nombre de personnes. Si vous deviez établir un podium des personnalités qui vous agacent le plus?

Sans réfléchir pour être sûr d'exprimer la vérité je "nominerai" en 1) Bernard-Henri Lévy dont toute la pseudo-pensée de Khâgniard à brushing s'articule sur la haine du peuple de France et la défense inconditionnelle d'un mythique Israël, en 2) Philippe Sollers qui est le plus pitoyable exemple de la déliquescence où peuvent mener 30 ans d'intrigues culturo-mondaines et germanopratines 3) pour mettre une femme : Elisabeth Lévy, qui incarne tristement la tartuferie de la pseudo relève morale face à ces deux colosses de la trahison de l'intelligence : passée en moins d'un an de la critique des maîtres censeurs et de Marianne à l'atlanto-sionisme de Jean-François Revel au Fig Mag.

  1. Et les trois personnalités que vous admirez?

Pour ne citer que des contemporains : Emmanuel Todd, pour le sérieux matérialiste de ses analyses socio-économiques et sa capacité de vision globale, Serges Halimi pour son attachement sans faille au rôle traditionnel du clerc, Jean-Claude Michéa pour sa très bonne connaissance de l'histoire du libéralisme libertaire comme du populisme américain.

  1. Vos idées depuis quelques années semblent de plus en plus mainstream. À tel point que Daniel Lindenberg a cru devoir publier un livre sur les néo-réacs. Vous sentez-vous des points communs avec Nabe, Dantec, Camus ou Houellebecq?

Des points communs sans doute par le refus du fatalisme euro-social-démocrate... mais, malgré son courage sur l'affaire Irakienne, je trouve Nabe trop ado littéraire pour être vraiment crédible, Dantec, beaudruche déjà dégonflée par son mentor Sollers, n'est qu'un graphomane fumeux, au style nouveau riche, dont la référence à Joseph de Maistre sent plus le meurtre du père chez le fils de coco d'Ivry que la culture historique, Renaud Camus, même si sa persécution par les juifs me le rend d'emblée sympathique est quand même un peu bête : il parle de génie de la race, croit encore au dandysme... quant à Houellebecq, trop de célébrité l'ont rendu ces derniers temps plus calculateur que talentueux : sa mini-fatwa provoquée, quand on connaît le rapport de force entre pro-arabe et pro...israélien dans le milieu du livre, relevait moins du courage que du teasing... Même si c'est au départ le plus doué de tous, j'ai peur que le meilleur de l'œuvre soit déjà derrière lui... Je tiens par ailleurs à préciser que je me sens tout le contraire d'un nouveau réactionnaire, "nouveau réactionnaire" c'est aussi con que" nouveau philosophe" ou "beaujolais nouveau", ça pue le marketing... Moi je suis un vieux progressiste, lecteur assidu de Marx, de Lukacs, de Goldmann, de Piaget, de Clouscard, de Leroi-Gourhan, de Wallon... Je n'ai pas encore renoncé au bien sur cette terre...

  1. Si oui, pensez-vous que cela aura une influence sur l'évolution politique et idéologique dans les années à venir, comme les idées 68ardes ont influencé les trente années qui suivirent mai?

Ça aura surtout une influence sur les nouvelles promotions de journalistes politiques accrédités : les "nouveaux réactionnaires" c'est Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy du Figaro Magazine qui prennent le relais des Cohn-Bendit et autres Annette Lévy-Villard de Libé... Pour le reste, le sérieux, ces gens là ont bien pris soin de ne jamais parler gestion, en fait - hormis leur défense inconditionnelle d'Israël, ce qui est nouveau pour des intellectuels se réclamant des valeurs de la République - ils ne font pas de politique, mais de l'animation, ce que Finkielkraut appelle pompeusement de la "métaphysique"! La seule date historique que l'on peut comparer à mai 68, parce qu'elle annonce d'inéluctable, c'est le 21 avril 2002, qui inaugure, non pas la montée médiatique des "nouveaux réactionnaires", dont il n'y a pas plus à attendre que les li-li-bo-bos qui les ont précédés, mais la saine et légitime colère du peuple, ce que tout ces professionnels du commentaire tarifé s'accordent à appeler "nouveau poujadisme" pour essayer encore et toujours, de le faire taire...

  1. Que vous inspirent les difficultés américaines en Irak?

Beaucoup de satisfaction... La satisfaction d'abord d'être de ceux qui ont eu finalement raison contre tout les va-t-en guerre, dont le minuscule Romain Goupil qu'on n'entend plus beaucoup d'ailleurs (sans doute son chèque encaissé est-il retourné rater un nouveau film?). La satisfaction ensuite de voir enfin les américains punis par là où ils ont pêché. Depuis le retrait soviétique d'Afghanistan, ils n'avaient fait que garder la main en jouant partout le chaos, en Russie, en Afrique, en ex-Yougoslavie... À chacun son tour de payer pour ses fautes, c'est moral, sinon où irait le monde?

  1. Vous étiez où, le 11 septembre 2001?

J'étais chez moi à mon bureau en train d'écrire une pige de psy-cul sous pseudo pour un magazine féminin afin de gagner ma vie, le téléphone a sonné et un vieux pote avec qui j'étais fâché depuis plusieurs années, un vieux pote qui fait le même boulot débilitant sous un autre pseudo, dans un autre magazine, m'a crié dans le combiné : "allume la télé c'est génial!". J'ai allumé, c'était si beau que nous nous sommes réconciliés ; du coup j'ai appelé un autre ami réfugié en Espagne avec qui j'étais fâché aussi, toujours pour des conneries politiques, et sur les mêmes images, par la même communion, nous nous sommes réconciliés aussi... Tout les gars du monde qui partagent la même sensibilité, celle des humiliés, ont ressenti ce même sentiment d'euphorie en voyant ces images bibliques de justice et de châtiment! Pour moi le 11 septembre c'est la réconciliation sur l'essentiel avec tous ceux que la vie médiocre m'avait forcé à détester pour des broutilles... Un beau moment d'amour en vérité, c'est vous dire si je m'en souviens!


[1] Source : http://alainsoral.free.fr/ITW_NP.htm (page consultée le 23 octobre 2004).


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