par Jacqueline Remy
Le
pédiatre Aldo Naouri lance cet appel en forme de mise en garde dans son
nouveau livre, assez provocateur, Les
pères et les Mères (Odile Jacob).
Il y exhorte les parents à jouer chacun son rôle, sans confusion des sexes. Il
y va de l'équilibre de l'enfant, explique-t-il à L'Express.
Il y a de la
jubilation chez ce pédiatre-là. De la jubilation dans la provocation. Une fois
de plus, Aldo Naouri va agacer et désarmer, tant son propos est iconoclaste,
bien que nourri d'arguments puisés dans la psychanalyse et l'anthropologie. Le
livre touffu et passionnant qu'il publie ces jours-ci aux éditions Odile Jacob
s'intitule Les Pères et les Mères,
mais c'est à ces dernières qu'il s'attaque d'abord. Les mères sont toutes-puissantes, martèle-t-il, il
faut les arrêter. Sauvons les enfants de la fusion inquiète dont elles
les accablent: «La maladie la plus grave qui puisse affecter un être humain
(surtout masculin) en devenir, c'est d'être encombré d'une telle mère.» Il en
appelle aux pères, sommés de se comporter en hommes.
Il n'est jamais
très réjouissant de se voir tancer : les pères et les mères d'aujourd'hui,
tout occupés qu'ils sont à inventer de nouvelles figures de parentalité,
très créatives et joliment postmodernes, se font fermement ra
Ce pédiatre, qui prétend
préférer parler aux parents que s'adresser directement aux enfants, leur
explique qu'ils ont oublié d'où ils venaient. D'un fond des âges où la première
sépulture servit à enterrer, pour prévenir sa vengeance, le mâle dominant que
ses jeunes rivaux venaient d'assassiner. D'un passé où l'on redoutait la mort,
où seules les mères avaient le pouvoir d'apaiser cette angoisse, où peu à peu
des systèmes de parenté se sont élaborés autour d'interdits pour régler la vie
sociale et désamorcer les peurs. Aldo Naouri exhorte aussi les parents à se
souvenir qu'ils sont différents, depuis la nuit des temps, et il oppose la
«logique de la grossesse», celle des femmes, à la «logique du coït», celle des
hommes. De quoi exaspérer les féministes qui, dans le passé déjà, taxaient le
célèbre pédiatre de misogynie. De quoi choquer, aussi, tous ceux qui croient ou
espèrent relever d'une espèce plus sophistiquée que le genre animal. Personne
n'aime être ramené si brutalement à son sexe et à ses angoisses archaïques.
Pourtant, la démonstration d'Aldo Naouri vaut la peine d'être écoutée. Car cet
homme qui sait faire parler les mythes raconte à sa façon, poétique, généreuse,
convaincante, et parfois discutable, comment l'histoire de l'humanité nous a
amenés là où nous sommes aujourd'hui, pris dans ce triangle éternel - le père,
la mère, l'enfant - dont nous ne savons plus équilibrer les forces.
Aldo Naouri a
toujours exercé son métier de pédiatre, en s'intéressant aux ressorts de
l'inconscient
Aldo Naouri affirme que les pères et les mères
flottent, égarés dans la confusion des rôles. Il soutient que les uns et les
autres doivent retourner chacun à sa place, l'enfant itou. Et, s'il insiste sur le pouvoir des mères,
ce n'est pas pour les blâmer. Il est bien normal, explique-t-il, que la mère
soit en prise directe sur son petit, qu'elle fasse la pluie et le beau temps
sur le berceau, qu'elle le protège de tout son être, jusqu'à lui cacher le
père. Mais, gronde-t-il, où est-il donc passé, celui-là?
Aldo Naouri se
défend d'être rétrograde et conservateur. Il explique qu'il n'est pas contre le
partage des rôles et le pouvoir des femmes. «Cela n'a rien à voir», dit-il. Que
les hommes fassent la vaisselle, c'est une chose. Mais il faut qu'ils jouent
leur véritable rôle de père. Pas celui des sitcoms et des poncifs à la mode.
Celui qui s'interpose entre la mère et l'enfant. Ce n'est pas en maternant ce
dernier qu'ils y parviendront, précise Aldo Naouri avec une moue légèrement
dubitative. Le pédiatre ne combat pas la toute-puissance des mères. Au
contraire, il la célèbre. Mais à une condition : que les pères ne cessent
de ra
C'est à ce moment
de la démonstration qu'Aldo Naouri glisse un sourire séraphique et se tait. Il
prévoit parfaitement les réactions qu'il ne manquera pas de susciter. «J'ai
quarante ans de métier, dit-il, et je sais de quoi je parle. Je n'ai pas de
position idéologique. Je veux juste faire de la prévention.» Il a l'habitude de
susciter des polémiques. Les Pères et les
Mères est son dixième livre, dit-il. On ne le fera pas taire. D'abord, cet
auteur fécond a de la faconde. Ensuite, c'est ainsi qu'il a toujours exercé son
métier de pédiatre, en s'intéressant aux ressorts de l'inconscient. «Sinon,
précise-t-il, je serais devenu vétérinaire.» En 1985, ce médecin formé à la
psychanalyse dans les groupes Balint - comme Martin Winckler,
l'auteur de La Maladie de Sachs - a prescrit à la société Une place pour le père (Seuil) : «J'ai ressuscité un personnage exécuté, c'était perçu comme
réactionnaire.» Il était juste un peu en avance. Les Filles et leurs mères (Odile Jacob), son ouvrage le plus célèbre, a rencontré un succès extraordinaire.
Déjà, il y expliquait comment une tierce personne, le père, doit empêcher la mère de se livrer à un
abus de pouvoir. Cette fois, dans son nouvel ouvrage, il distribue
solennellement les rôles. Il ne faut pas arracher les enfants aux mères, mais
arracher ces dernières à leur enfant. Les mères comptent plus que les pères. Il
explique pourquoi.