Texte référence 040407

Un gars, une fille... deux avenirs [1]

par Martine Turenne

À elle l'application et les diplômes, à lui le décrochage et les meilleurs salaires! Pourquoi s'inquiète-t-on pour l'avenir des garçons?

Paul Martin était un cancre à l'école. Enfin presque, a-t-il avoué lorsqu'il a été nommé premier ministre. Cela ne l'a pas empêché de devenir un brillant homme d'affaires, un éminent ministre des Finances, puis d'atteindre le plus haut sommet de l'appareil gouvernemental.

On a tous côtoyé à l'école de nombreux Paul Martin. Des gars que leurs piètres résultats n'ont pas empêché de devenir hommes d'affaires, informaticiens, ébénistes... et de gagner fort bien leur vie, merci.

À l'inverse, beaucoup de filles qui ont obtenu haut la main leur DEC ou leur baccalauréat n'ont ensuite jamais «décollé» financièrement. Les statistiques le démontrent: les Québécoises gagnent toujours 64% du revenu des hommes, pourcentage qui stagne depuis 20 ans!

Les femmes de 25 à 34 ans, pour qui on se serait attendu à des changements majeurs en raison de leur plus grande scolarisation, sont loin de la parité elles aussi: de 1990 à 2001, leur salaire annuel a augmenté de... 83 dollars. Oui, oui, 83 dollars! Pendant ce temps, celui des hommes augmentait de 407 dollars. (Elles ont gagné en moyenne 23 300 dollars en 2001, eux 34 500.)

«La réussite scolaire indéniable des filles depuis 25 ans ne s'est pas transformée en réussite professionnelle et sociale», constate Pierrette Bouchard, professeure de sciences de l'éducation à l'Université Laval et titulaire de la chaire d'étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes.

Pourtant, ces jours-ci, le Québec n'en a plus que pour les problèmes des garçons à l'école. «Comme s'il s'agissait là d'une nouveauté! dit en rigolant Pierrette Bouchard. En réalité, les garçons n'ont jamais si bien fait dans leur scolarité qu'aujourd'hui.» Le taux de décrochage à 17 ans n'a jamais été aussi bas: 12,4% en 2002. C'est moins de la moitié du taux d'il y a 25 ans.

Les jeunes Québécoises sont certes parmi les plus scolarisées des pays membres de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), mais leur belle victoire ne signifie rien d'autre que ceci: elles ont une scolarité longue et réussie. Sur le marché du travail, les hommes continuent de gagner davantage qu'elles, peu importe le groupe d'âge, la scolarité ou le secteur d'activité.

«L'indignation première des débuts du mouvement féministe est tombée; on s'insurge moins», constate Francine Descarries, professeure de sociologie à l'UQAM et membre de l'Institut de recherches et d'études féministes (IREF). Ce qui ne veut pas dire que rien n'a changé. «On peut comparer la situation à celle d'un verre à moitié vide», poursuit la sociologue. Par exemple, les femmes de 45 à 54 ans ont fait des gains substantiels: elles gagnaient en 2001 près de 30 500 dollars, soit quelque 7 000 dollars de plus qu'en 1990. (Tous les chiffres sont en dollars constants.)

«Les choses ont progressé», confirme Madeleine Gauthier, chercheuse à l'INRS-Urbanisation, Culture et Société. De 1976 à 1995, les femmes ont raflé les deux tiers des nouveaux emplois créés. «Ce qui, dit-elle, a permis un certain rattrapage.»

La chercheuse fait cependant ressortir un fait troublant: les petits gains réalisés depuis 30 ans par les femmes l'ont été au détriment de l'ensemble des salariés. «Leur entrée massive sur le marché du travail a eu pour effet de baisser les revenus de l'ensemble de la population», constate-t-elle — l'abondance de main-d'œuvre ne favorisant pas la hausse des salaires. Ainsi, depuis trois décennies, la rémunération a stagné au Québec (en dollars constants). Le salaire annuel moyen des hommes de 35 à 44 ans a même diminué de 2 300 dollars en 10 ans (40 578 dollars en 2001); celui des femmes a augmenté de seulement 200 dollars (27 054 dollars).

«En fait, les deux tiers des gains des femmes sont attribuables à la baisse de salaire des hommes», dit Ruth Rose-Lizée, professeure de sciences économiques à l'UQAM et membre de l'IREF. «L'érosion des revenus s'est généralisée pour tous.» La mondialisation des marchés, dit-elle, provoque une pression à la baisse sur les conditions salariales. Tout comme le plus faible niveau de syndicalisation des jeunes travailleurs.

« L'écart salarial entre hommes et femmes diminue, mais très lentement: de 0,5% par année depuis 30 ans. Et à l'avenir, le rythme pourrait être encore moins rapide », dit l'économiste Paul Beaudry. Car le sentiment d'urgence en vue d'un rattrapage est moins criant aujourd'hui qu'il y a 40 ans.

Professeur invité cette année à l'Université de Montréal, cet économiste de l'Université de Colombie-Britannique est aussi directeur d'une chaire de recherche en macroéconomie. Les tracés de ses plus récents graphiques, illustrant les salaires des cohortes de travailleurs depuis 40 ans, sont d'une stabilité déconcertante, hormis l'érosion généralisée des revenus. « Les gens veulent que tout évolue rapidement, mais en économie, ce n'est jamais le cas. »

Il y a même, parfois, régression. Ainsi, aux États-Unis, l'écart salarial séparant les femmes des hommes a diminué d'une dizaine de points de 1960 à 1990. Puis, au cours de la décennie suivante, il s'est stabilisé. Cet écart a même reculé d'un point (à 76,4%) pour les 25-34 ans. Les Américaines de 45-54 ans, elles, qui gagnaient 58% du salaire des hommes en 1960, en étaient à 59,6%... 40 ans plus tard!

Paul Beaudry a décortiqué chaque dollar perdu par les femmes sur le marché du travail. Ses données confirment que les Canadiennes et les Québécoises gagnent toujours 64% du salaire des hommes, mais 80% si on prend plutôt comme mesure le taux horaire — la base de comparaison que choisissent en général l'ensemble des pays de l'OCDE. « À cause de leurs obligations familiales, entre autres, les femmes font moins d'heures, même lorsqu'elles travaillent à temps complet. » (À peine plus de une sur dix a un emploi à temps partiel chez les 25-54 ans.)

Chez les professionnels en début de carrière, l'écart salarial se situe entre 10% et 15%. Il se creuse davantage après cinq ans et atteint son apogée après sept autres années. C'est là que joue à plein « l'effet enfant ». « Les mères travaillent en moyenne quatre ans de moins que les hommes », évalue Paul Beaudry. Et pour chacune de ces années, l'écart salarial augmente de 1%. « Pour les femmes, l'arrivée des enfants est le début de la stagnation ou, pire, du déclin professionnel », dit Pierrette Bouchard.

Les mères au travail ne rattraperont jamais les revenus des femmes qui n'ont pas eu d'enfants, soutient Daniel Parent, professeur au Département de sciences économiques de McGill et spécialiste de l'économie du travail. « Et on ne parle pas de l'écart qui les sépare des hommes! La situation est pire lorsqu'elles ne sont pas syndiquées, pire dans le secteur privé que public. Les femmes paient pour leur maternité. Souvent, elles abandonnent certains avantages salariaux pour obtenir plus de flexibilité. »

L'engagement des femmes envers leurs enfants est encore prioritaire, dit Francine Descarries. « Elles font 8 heures de moins de travail rémunéré par semaine, les hommes, 10 heures de tâches domestiques de moins. On n'arrive pas à provoquer un véritable changement de mentalité, même si les pères en font davantage pour les enfants. »

Une autre partie de l'écart salarial — 4%, peut-être 5% — s'explique par le choix de carrière des femmes, poursuit Paul Beaudry. Les goûts des garçons pour les secteurs techniques s'avèrent beaucoup plus payants que ceux des filles pour les soins et les services.

Ainsi, en électricité industrielle (secteur à 98,8% masculin), un diplômé du secondaire gagne en moyenne 48 500 dollars par année. Dans le secteur de l'échographie (où près de neuf employés sur dix sont des femmes), une technologue reçoit, après trois ans de cégep, 12 000 dollars de moins que lui! En métallurgie (à 91% masculin), un manœuvre peut espérer un revenu légèrement au-dessus de 31 000 dollars ; une réceptionniste-standardiste (poste occupé à 93% par des femmes), 22 000 dollars, même si elle a une formation de durée équivalente.

La liste pourrait s'allonger. Les secteurs dits «mous», qui font appel à des aptitudes comme l'écoute et l'empathie, sont moins valorisés que ceux dits «durs», qui sollicitent la rationalité et la technique. Construire un pont, réparer des fils électriques ou des tuyaux gelés, créer un logiciel ou opérer à cœur ouvert est plus valorisé que conseiller des gens dépressifs, apprendre à des enfants trisomiques à lacer leurs souliers ou intervenir auprès de familles dysfonctionnelles.

Johanne Boisclair, 40 ans et mère de trois enfants, est titulaire d'un bac « mou » en travail social (moyenne salariale autour de 38 000 dollars, personnel aux trois quarts féminin). Son mari, Jean-Paul, est ingénieur en informatique (moyenne de 71 000 dollars, personnel masculin à 92%). « Quand j'ai choisi ma carrière, je voulais faire quelque chose que j'aimais. Mon mari, quelque chose de payant. Je ne regrette pas mon choix, mais ce n'est pas moi qui peux doubler mon salaire en cinq ans parce que j'ai eu de bons résultats. »

La technique est davantage valorisée, confirme Daniel Parent, de McGill. « Question d'influence. La société voit davantage l'influence d'un médecin que d'un physicien, ce qui fait que ce dernier gagne moins, même si les deux ont la même scolarité. C'est le marché qui détermine les salaires. »

Les femmes sont de plus en plus nombreuses à se diriger vers des secteurs offrant de meilleures conditions salariales et professionnelles. Dans les écoles de génie du Québec, près de un étudiant sur cinq est une fille, contre un peu plus de un sur dix il y a 15 ans. En sciences appliquées, cependant, leur présence stagne à près de un sur trois, et elle régresse en informatique (de 30% à 28%) tout comme en mathématiques appliquées (à peine un étudiant sur cinq, contre plus de un sur trois en 1991).

Il ne suffit pas d'encourager les filles à se dédier à une carrière scientifique ou technique, mais il faut aussi inciter les secteurs où elles se dirigent à mieux payer, s'insurge Claudine Baudoux, professeure à la faculté des sciences de l'éducation de l'Université Laval. « Il faut améliorer l'évaluation des tâches. Et la solution passe par les programmes d'accès à l'égalité », dit-elle.

C'est le cheval de bataille de Jeannine David-McNeil, professeure honoraire d'économie à HEC Montréal. Depuis quelques années, elle est consultante auprès d'entreprises qui doivent revoir leurs échelles de rémunération. « C'est partout pareil, toujours les mêmes variables », dit-elle. Récemment, Provigo lui a demandé de redéfinir les échelons salariaux de l'entreprise. « La discrimination est subtile. La valeur des emplois des femmes, sous-estimée. L'effort mental n'est pas reconnu comme l'effort physique. Or, c'est plus épuisant de regarder un écran toute la journée que de mettre des conserves sur des étagères. »

Les situations sont parfois incompréhensibles. « Je connais une entreprise pharmaceutique où les gars qui font l'emballage dans l'entrepôt sont bien mieux payés que les femmes qui surveillent l'étiquetage des médicaments et leur étanchéité sur la chaîne de montage, dit Jeannine David-McNeil. Les deux tâches ont la même importance. Si l'équité salariale est bien faite, ça va aider. Mais dans les petites et moyennes entreprises non syndiquées, les femmes n'osent pas se plaindre. »

Même dans les très grosses boîtes, syndiquées et étatisées, ce n'est guère facile. Jeannine David-McNeil vient de terminer la rédaction d'une étude commandée par le syndicat des employés et la direction de Radio-Canada. Les présentateurs de nouvelles gagnent annuellement près de 21 000 dollars de plus que les présentatrices. Certains animateurs, 27 000 dollars de plus que les animatrices.

Les attitudes masculines sont plus payantes sur le marché de l'emploi, constate l'architecte Anne Cormier, associée de BigCity. Professeure à l'Université de Montréal, elle assiste depuis plusieurs années à une féminisation de sa profession. Les filles sont majoritaires dans ses cours. Studieuses, minutieuses, appliquées. « Les gars sont souvent bien moins concentrés et leurs travaux, moins bien fignolés. Mais ils sont baveux, ils ont de la drive, une assurance à toute épreuve. Ce sont des généralités, bien sûr, mais sur le marché de l'emploi, ils réussiront mieux que l'étudiante qui vise toujours la perfection. » En 2001, une architecte gagnait en moyenne 34 500 dollars, soit 7 800 de moins que son collègue.

Cette différence d'attitude coûte entre 10% et 15% des revenus, calcule Paul Beaudry. C'est la discrimination sourde, subtile, peu visible. L'économiste Pierre Fortin, professeur à l'UQAM, arrive à une pénalité similaire. « La profession est la même, le diplôme, le nombre d'heures travaillées, l'employeur, tout est identique, dit-il. Et persiste cette différence de 10%. C'est l'inexplicable après que tout a été expliqué.» Et c'est ce qu'il qualifie d'«élément de discrimination résiduel ».


[1] Article de Martine Turenne paru en avril 2004 dans le magazine L'actualité. (Page consultée le 7 avril 2004 :
http://www.lactualite.com/homepage/article.jsp;jsessionid=BLBIHKLCKMDD?content=20040407_144621_5444
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