Rire et s'attendrir 

Yves Pelletier

100617

 

[1]

C'est mon opinion

 

Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. (Wittgenstein)

Il faut que je vous donne mon opinion. Malheureusement, je n'en ai pas. Niet. Rien qui ne me fasse réagir.

Même la pire des catastrophes me laisse béat de placidité. Comme certains cidres, je reste de glace. Je n'ai même pas d'opinion sur l'opinion. Du moins, c'est mon opinion.

Ce n'est pas que je ne veux pas en avoir. J'aimerais bien. Malheureusement, je suis souvent informé plus vite sur la façon de réagir à un événement que sur l'événement lui-même. Tant de colonnes, de billets, d'éditos ! Nous vivons une époque pamphlétaire.

Dans nos journaux, à la radio, à la télé, sur Fakebook, sur Twittie, sur Swiffer, une multitude d'opinions contradictoires fusent et sèment la confusion dans mon cerveau. C'est intimidant. Comment ensuite se forger sa propre (ou malpropre) opinion ?

C'est rendu qu'il y a plus de commentateurs que de sujets à commenter. Ces observateurs sagaces de l'actualité sont des maîtres dans l'art de promouvoir leurs opinions. En particulier, l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. Qui suis-je, moi, pour me mesurer aux Jean-Luc Martineau, Denise Lagacé, Paul Petrowski ? Leurs humeurs sont si séduisantes ! Et leur ton si convaincant !

Mais on ne se contente pas de me bombarder d'opinions. On veut connaître la mienne à tout prix. Les maisons de sondage sont à l'affût de la moindre de mes réactions. Les réseaux sociaux réclament mes interactions ; les tribunes téléphoniques, mon point de vue sur la question. « Aucune de ces réponses » n'est plus une réponse valable. L'abstention aux élections ou le fait de raccrocher au nez de M. Léger sont considérés comme des actes de désobéissance civile.

Non contents de me gaver de leurs opinions, ils veulent que je les régurgite.

Je n'en peux plus. Je refuse désormais de prêter l'oreille ou de formuler une opinion. Si nous faisions tous de même, le concept d'opinion lui-même disparaîtrait. Nous en serions à jamais débarrassés. Nous formerions alors une majorité silencieuse, mais aussi sourde, aveugle, apathique. Une force d'inertie irrépressible. L'Éden de l'abdication satisfaite. Tous derrière moi ! Sus aux commentaires ! Démantelez les tribunes ! Bâillonnez les polémistes ! À bas l'opinion !

Bon, je dis ça de même, mais ce n'est que mon opinion.

[1] Yves Pelletier, C'est mon opinion, Journal Métro © 14 juin 2010, page 20.

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