Philo5
Personne ne peut vous enlever votre liberté de penser. Vous pouvez être conseillé, éclairé par d'autres, mais ne laissez jamais quelqu'un penser pour vous.
Simonne Chartrand [2]
Vous avez des opinions et vous en êtes très fier. Vous pensez avoir raison. Que ce soit sur la peine de mort, l'avortement ou l'euthanasie, ... l'homosexualité, la pédophilie ou l'abus sexuel, ... la légitimité des impôts, le vol à l'étalage ou le Bien-être Social, ... la mode punk, la musique classique ou la beauté de Woody Allen, vous avez une opinion personnelle. Les médias, chaque jour, nous disent ce qu'il faut penser de ces questions et peut-être n'êtes-vous pas toujours d'accord avec ces pensées « prêtes à porter ». Peut-être aussi ne savez-vous pas trop quoi penser si ces sujets ne vous touchent pas de près.
Essayons de voir, à partir de l'exemple de la peine de mort, comment nous pourrions nous faire notre propre idée en tenant compte des cinq arguments philosophiques de base :
1.
Efficacité
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2.
Rentabilité
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3.
Éthique
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4.
Logique
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5.
Esthétique
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* * *
Mon sentiment premier approuve la peine de mort. J'ai une pulsion instinctive de vengeance (douce au cœur de l'Indien...) à faire disparaître l'ignoble qui, pour des raisons apparemment sordides a enlevé la vie. Par contre, quelque chose me retient, j'hésite. Pour y voir plus clair, analysons le pour et le contre de chaque argument. Peut-être serai-je mieux éclairé pour fonder ma position.
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POUR |
CONTRE |
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Je dis par exemple : je suis pour la peine de mort parce que c'est une sanction dissuasive. Comme tout être humain a peur de la mort, c'est par cette menace qu'il faut intimider celui qui veut tuer. Aux USA, on a constaté que les bandits vont dans les États où elle a été supprimée. Un seul hésitant évitera une victime... J'argumente ainsi l'utilité de la peine de mort, son efficacité pour la paix sociale. On peut qualifier cet argument de type technique, car cherchant à résoudre un problème pratique (Comment éviter les assassinats révoltants?), il trouve ce qui lui paraît le meilleur moyen. L'utile, c'est « ce qui a sa valeur non pas en soi-même, mais comme moyen d'une autre fin jugée bonne » (Lalande). L'efficacité, c'est la pertinence du moyen utilisé par rapport à l'objectif poursuivi, celui qui produit l'effet visé. |
Pourtant certains diront que ces arguments ne sont pas complètement convaincants puisque d'autres études ont démontré que le taux de meurtres n'était pas nécessairement moindre dans un pays où la peine de mort est en vigueur. Peut-être alors que la peine de mort n'apporterait pas l'efficacité recherchée. |
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POUR |
CONTRE |
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Je peux soutenir maintenant que la peine de mort coûte moins cher au contribuable que d'entretenir des délinquants en prison : moins de bouches à nourrir, de cellules à construire, de gardiens à payer, donc moins d'impôts. J'argumente ici sa rentabilité, je me situe au niveau financier, celui du meilleur coût d'une solution à un problème. Il s'agit d'un argument de type économique. La rentabilité, c'est ce qui permet d'abaisser le prix et de dégager des bénéfices. |
Je peux aussi soutenir que le nombre de meurtriers gardés en vie n'est pas si élevé qu'il puisse représenter une charge significative à comparer avec le PNB d'un pays? De plus, un prisonnier peut faire un travail lucratif et ainsi subvenir à ses propres besoins. On pourrait même rentabiliser le travail des prisonniers de telle sorte qu'ils produisent davantage que ce qu'ils coûtent à la société. Ce serait alors économiquement nuisible de tuer un meurtrier. |
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POUR |
CONTRE |
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Par contre je peux affirmer que la société, et l'État qui organise sa vie en commun, a le devoir de protéger ses membres : c'est de la légitime défense que de prévoir dans la loi la suppression des assassins. Je change ici de registre, je me place d'un point de vue juridique, politique, plus largement éthique, parce que je pose un problème de légitimité, ici d'une sanction pénale, au nom d'un certain nombre de valeurs ; par exemple le respect de l'intégrité physique des individus, la cohésion sociale, l'ordre public, etc. |
N'y a-t-il vraiment pas d'autres moyens de sauvegarder efficacement la sécurité des citoyens d'un pays que de tuer les assassins? C'est à en douter puisqu'on peut construire des pénitenciers à sécurité maximum. Dans le même registre, on peut dire que le meurtrier est un produit de la société, que c'est la société qui l'a créé et que celle-ci est donc aussi coupable que lui. Tuer l'assassin serait passer à côté de l'objectif si cette société peut en fabriquer d'autres. De plus l'erreur judiciaire, toujours possible, peut envoyer un innocent à l'échafaud. |
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POUR |
CONTRE |
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Il est logique de tuer quelqu'un qui a supprimé la vie d'un autre, puisqu'il ne l'a pas respectée : la loi du talion rétablit l'équilibre rompu, en proportionnant la sanction à la faute. |
« Oeil pour oeil est une loi qui finira par rendre le monde aveugle » disait le Mahatma Gandhi. En toute logique, cette loi fait de nous, collectivement, des meurtriers. (le bourreau en premier, ensuite le juge, le policier, la victime qui s'est plainte, les ministres qui ont voté la loi et, pour finir, le peuple entier qui a élu ces ministres) Pour poursuivre la logique de « qui a tué doit être tué », on devrait donc envoyer tout le monde à la peine de mort. Cette logique nous montre l'absurdité de la peine de mort. Tuer collectivement un meurtrier me semble justifier son meurtre alors que son geste est une injustice qui doit rester une injustice pour être condamnable. Si nous sommes contre le meurtre, nous devons donc, logiquement refuser de tuer un être humain. |
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POUR |
CONTRE |
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Maintenant, si je prétends que la peine de mort, par son caractère exemplaire, donne à réfléchir aux éventuels candidats au crime, j'en appelle à l'efficacité. Mais si j'ajoute qu'il faut rétablir les exécutions publiques, pour que cette dissuasion s'enracine dans la vue horrible de la tête qui tombe, je suis dans le registre de la sensibilité, et par exemple de l'esthétique (au sens large). |
La tête sanguinolente du condamné va aussi, pour d'autres assouvir leurs bas instincts esthétiques. Ils vont y prendre plaisir. À l'encontre du but recherché, ce spectacle va plaire et attirer des foules qui vont en redemander. Les erreurs judiciaires seraient alors facilitées pour obtenir les exécutions recherchées. Peut-être même que le désir du meurtrier d'être montré en public le motiverait à tuer. |
Allez donc dire à un père dont la jeune fille vient d'être assassinée dans des conditions ignobles qu'il doit prendre sur lui et réfléchir philosophiquement sur la question de la peine de mort... Léo Ferré, malgré toute la poésie où il exprime sa compassion pour les prisonniers disait que si jamais on s'attaquait à ses enfants, il se ferait justice lui-même. Mon vieil ami Jean Paquin avait coutume de dire : « Je suis contre l'avortement jusqu'à ce que je sois personnellement concerné ». Et il a eu la chance, ajoutait-il, de ne jamais avoir été personnellement concerné. Qui pourrait nous dire ce qu'il faut véritablement en penser?
La peine de mort fut d'abord remise en question à la suite d'erreurs judiciaires. Avant la Révolution française, c'est de droit divin qu'on condamnait un assassin à mort. Après, le peuple est devenu pleinement responsable des lois qu'il édictait à travers ses élus. Les électeurs sont alors devenus la voix de Dieu (vox populi, vox dei). Peut-on penser que c'est à ce moment que le peuple a commencé à s'humaniser puisqu'il ne pouvait plus se cacher derrière Dieu. Devant assumer la pleine responsabilité de ses lois, la peine de mort est devenue pour l'homme un enjeu moral inévitable alors qu'avant, cette question était l'affaire de Dieu.
Chaque fois que nous prenons position, si nous voulons ancrer celle-ci solidement, nous devons tenir compte des 5 types d'arguments philosophiques suivants et analyser le pour et le contre. Sinon, notre position risque d'être considérée comme une opinion sans valeur.
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Argument |
Je suis POUR |
Je suis CONTRE |
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Technique (efficacité) |
Ça sert, ça marche, ça fonctionne, c'est utile, efficace, performant, réalisable. |
C'est inutile, inefficace, inadapté, nuisible, dépassé, impossible. |
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Économique (rentabilité) |
C'est gratuit, économique, rentable, du meilleur coût, bon rapport qualité-prix, temps-argent. |
Trop cher, coûteux, d'un mauvais rapport effort-résultat. |
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Éthique (bonté) |
C'est bien, vrai, moral, correct, légitime, légal, raisonnable, un droit, un devoir, une vertu, une sagesse. |
Mal, faux, illégitime, illégal, irrespectueux, injuste, inégalitaire, dominateur, exploiteur, aliénant, égoïste, péché, infraction, agression. |
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Logique (sens) |
C'est logique, cohérent, rationnel, prouvé, démontré, vérifié, compatible. |
Illogique, incohérent, contradictoire, indémontrable, invérifiable, hypothétique, imaginaire, illusoire. |
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Esthétique (beauté) |
C'est beau, agréable, plaisant, alléchant, délicieux, confortable, harmonieux, élégant, propre, doux. |
Laid, désagréable, déplaisant, dégoûtant, répugnant, inconfortable, cacophonique, disgracieux, sale. |
Nombre d'arguments s'appuient sur des explications, des analyses, des appels à des connaissances pour détruire des préjugés. Ils vont plus loin qu'une simple logique, et s'appuient sur des faits, des hypothèses, des lois. Ils en appellent à des vérités établies : révélées dans une perspective religieuse, ou vérifiées d'un point de vue scientifique. Ces arguments sont appuyés par une connaissance qui sort du cadre strictement philosophique.
Exemple : Condamnez-vous l'homosexualité?
Celle-ci vous apparaît-elle illégitime parce qu'elle est minoritaire? L'hétérosexualité, majoritaire, ne serait donc qu'une norme sociale, c'est-à-dire un conformisme. (Argument de type sociologique). Sachez qu'elle fut par exemple chez les soldats spartiates, réputés pour leur endurance et leur vaillance, une initiation valorisée et obligatoire. L'amour grec ― et la Grèce n'est-elle pas le berceau de notre culture? ― était homosexuel, reléguant les relations conjugales à une fonction secondaire, domestique et reproductrice. Ce qui montre la relativité de la notion de virilité. (Argument de type historique, débouchant sur un relativisme culturel, de type sociologique). De plus on peut penser que l'agressivité contre les homosexuels est d'autant plus forte chez un homme qu'il supporte mal en lui sa part de féminité. (Argument introduisant le soupçon par une explication psychologique) etc.
À partir de ces critères, libre à vous maintenant d'appuyer vos
arguments ... et ne vous en laissez plus imposer. Vous avez maintenant les outils
qu'il vous faut pour construire vos opinions. Elles seront peut-être mieux
étayées que celles de celui qui essaie de vous imposer la sienne... Cependant,
n'oubliez jamais que l'opinion de celui qui a du pouvoir a toujours plus de
poids que l'opinion de n'importe quel quidam, aussi étayée soit-elle. C'est mon
opinion, vous pouvez la contester. ![]()
[1] Inspiré de Michel Tozzi, Penser par soi-même (Initiation à la philosophie), Éditions de la Chronique Sociale © 1996 (page 128)
[2] Chartrand et Simonne, série télévisée diffusée par Radio-Canada © 2000, mettant en scène le couple Michel Chartrand et Simonne Monet.
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