ou
Le triomphe de la Médecine
par Jules Romains
Éditions Gallimard - © 1924
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[Au début du siècle, le docteur Knock pense que « les gens bien portants sont des
malades qui s’ignorent ». Ce nouveau médecin, vient s'établir dans le
ACTE III
SCÈNE
IV
PARPALAID, MOUSQUET [le
pharmacien]
MOUSQUET, dont
la tenue est devenue fashionable.
Le docteur n'est pas encore là? Ah? le docteur Parpalaid! Un revenant, ma
foi. Il y a si longtemps que vous nous avez quittés.
LE DOCTEUR
Si longtemps? Mais non, trois mois.
MOUSQUET
C'est vrai! Trois mois! Cela me semble prodigieux. (Protecteur.) Et
vous êtes content à Lyon?
LE DOCTEUR
Très content.
MOUSQUET
Ah! tant mieux, tant mieux. Vous aviez peut-être là-bas une clientèle toute
faite?
LE DOCTEUR
Heu... Je l'ai déjà accrue d'un tiers… La santé de Mme Mousquet est
bonne?
MOUSQUET
Bien meilleure.
LE DOCTEUR
Aurait-elle été souffrante?
MOUSQUET
Vous ne vous ra
LE DOCTEUR
Ah ! Elle ne souffre plus ?
MOUSQUET
De ses anciennes migraines, plus du tout. Les lourdeurs de tête qu'il lui
arrive encore d'éprouver proviennent uniquement du surmenage et n'ont rien que
de naturel. Car nous sommes terriblement surmenés. Je vais prendre un élève.
Vous n'avez personne de sérieux à me recommander?
LE DOCTEUR
Non, mais j’y penserai.
MOUSQUET
Ah! ce n'est plus la petite existence calme
d'autrefois. Si je vous disais que, même en me couchant à onze heures et demie
du soir, je n'ai pas toujours terminé l'exécution de mes ordonnances.
LE DOCTEUR
Bref, le Pérou.
MOUSQUET
Oh! il est certain que j'ai quintuplé mon chiffre
d'affaires, et je suis loin de le déplorer. Mais il y a d'autres satisfactions
que celle-là. Moi, mon cher docteur Parpalaid, j'aime mon métier; et j'aime à
me sentir utile. Je trouve plus de plaisir à tirer le collier qu'à ronger mon
frein. Simple question de tempérament. Mais voici le docteur.
SCÈNE V
LES
MÊMES, KNOCK
KNOCK
Messieurs.
Bonjour, docteur Parpalaid. Je pensais à vous. Vous avez fait bon voyage?
LE DOCTEUR
Excellent.
KNOCK
Vous êtes venu avec votre auto?
LE DOCTEUR
Non. Par le train.
KNOCK
Ah bon! Il s’agit de l’échéance, n’est-ce pas?
LE DOCTEUR
C’est-à-dire que je profiterai de l’occasion…
MOUSQUET
Je vous laisse, messieurs. (À Knock) Je monte au 15.
SCÈNE
VI
LES MÊMES MOINS
MOUSQUET
LE DOCTEUR
Vous ne m'accusez plus maintenant de
vous avoir « roulé »?
KNOCK
L'intention y était bien, mon cher confrère.
LE DOCTEUR
Vous ne nierez pas que je vous ai cédé le poste, et le poste valait quelque
chose.
KNOCK
Oh! vous auriez pu rester. Nous nous serions à peine
gênés l'un l'autre. M. Mousquet vous a parlé de nos premiers résultats?
LE DOCTEUR
On m'en a parlé.
KNOCK, fouillant dans son
portefeuille.
À titre tout à fait confidentiel, je puis vous
communiquer quelques-uns de mes graphiques. Vous les rattacherez sans peine à
notre conversation d'il y a trois mois. Les consultations d'abord. Cette courbe
exprime les chiffres hebdomadaires. Nous partons de votre chiffre à vous, que
j'ignorais, mais que j'ai fixé approximativement à 5.
LE DOCTEUR
Cinq consultations par semaine? Dites le double hardiment, mon cher
confrère.
KNOCK
Soit. Voici mes chiffres à moi. Bien entendu, je ne
compte pas les consultations gratuites du lundi. Mi-octobre : 37. Fin
octobre : 90. Fin novembre : 128. Fin décembre : je n'ai pas
encore fait le relevé, mais nous dépassons 150. D'ailleurs, faute de temps, je
dois désormais sacrifier la courbe des consultations à celle des traitements.
Par elle-même la consultation ne m'intéresse qu'à demi : c'est un art un
peu rudimentaire, une sorte de pêche au filet. Mais le traitement, c'est de la
pisciculture.
LE DOCTEUR
Pardonnez-moi, mon cher confrère : vos chiffres sont rigoureusement
exacts?
KNOCK
Rigoureusement.
LE DOCTEUR
En une semaine, il a pu se trouver, dans le canton de Saint-Maurice, cent
cinquante personnes qui se soient dérangées de chez elles pour venir faire
queue, en payant, à la porte du médecin? On ne les y a pas amenées de force, ni
par une contrainte quelconque?
KNOCK
Il n'y a fallu ni les gendarmes, ni la troupe.
LE DOCTEUR
C’est inexplicable.
KNOCK
Passons à la courbe des traitements. Début
d'octobre, c'est la situation que vous me laissiez ; malades en traitement
régulier à domicile : 0, n'est-ce pas? (Parpalaid esquisse une
protestation molle.) Fin octobre : 32. Fin novembre : 121. Fin
décembre… notre chiffre se tiendra entre 245 et 250.
LE DOCTEUR
J'ai l'impression que vous abusez de ma crédulité.
KNOCK
Moi, je ne trouve pas cela énorme. N'oubliez pas que
le canton comprend 2 853 foyers, et là-dessus 1 502 revenus réels qui
dépassent 12 000 francs.
LE DOCTEUR
Quelle est cette histoire de revenus?
KNOCK, il se dirige vers le lavabo.
Vous ne pouvez tout de même pas imposer la charge
d'un malade en permanence à une famille dont le revenu n'atteint pas douze
mille francs. Ce serait abusif. Et pour les autres non plus, l'on ne saurait
prévoir un régime uniforme. J'ai quatre échelons de traitements. Le plus
modeste, pour les revenus de douze à vingt mille, ne comporte qu'une visite par
semaine, et cinquante francs environ de frais pharmaceutiques par mois. Au
sommet, le traitement de luxe, pour revenus supérieurs à cinquante mille
francs, entraîne un minimum de quatre visites par semaine, et de trois cents
francs par mois de frais divers : rayons X, radium, massages électriques, analyses, médication courante, etc. …
LE DOCTEUR
Mais comment connaissez-vous les revenus de vos clients?
KNOCK, il commence un lavage de mains
minutieux.
Pas par les agents du fisc, croyez-le. Et tant mieux
pour moi. Alors que je dénombre 1 502 revenus supérieurs à 12 000
francs, le contrôleur de l'impôt en compte 17. Le plus gros revenu de sa liste
est de 20 000. Le plus gros de la mienne, de 120 000. Nous ne
concordons jamais. Il faut réfléchir que lui travaille pour l'État.
LE DOCTEUR
Vos informations à vous, d'où viennent-elles?
KNOCK, souriant.
De bien des sources. C'est un très gros travail. Presque
tout mon mois d'octobre y a passé. Et je révise constamment. Regardez
ceci : c'est joli, n'est-ce pas?
LE DOCTEUR
On dirait une carte du canton. Mais que signifient tous ces points rouges?
KNOCK
C'est la carte de la pénétration médicale. Chaque point
rouge indique l'emplacement d'un malade régulier. Il y a un mois vous auriez vu
ici une énorme tache grise : la tache de Chabrières.
LE DOCTEUR
Plaît-il?
KNOCK
Oui, du nom du hameau qui en formait le centre. Mon
effort des dernières semaines a porté principalement là-dessus. Aujourd'hui, la
tache n'a pas disparu, mais elle est morcelée. N'est-ce pas? On la remarque à
peine.
Silence.
LE DOCTEUR
Même si je voulais vous cacher mon ahurissement, mon cher confrère, je n'y
parviendrais pas. Je ne puis guère douter de vos résultats : ils me sont
confirmés de plusieurs côtés. Vous êtes un homme étonnant. D'autres que moi se
retiendraient peut-être de vous le dire : ils le penseraient. Ou alors,
ils ne seraient pas des médecins. Mais me permettez-vous de me poser une
question tout haut?
KNOCK
Je vous en prie.
LE DOCTEUR
Si je possédais votre méthode… si je l'avais bien en main comme vous… s'il
ne me restait qu'à la pratiquer…
KNOCK
Oui.
LE DOCTEUR
Est-ce que je n'éprouverais pas un scrupule? (Silence.) Répondez-moi.
KNOCK
Mais c'est à vous de répondre, il me semble.
LE DOCTEUR
Remarquez que je ne tranche rien. Je soulève un point excessivement
délicat.
Silence.
KNOCK
Je voudrais vous comprendre mieux.
LE DOCTEUR
Vous allez dire que je donne dans le rigorisme, que je coupe les cheveux en
quatre. Mais, est-ce que, dans votre méthode, l'intérêt du malade n'est pas un
peu subordonné à l'intérêt du médecin?
KNOCK
Docteur Parpalaid, vous oubliez qu'il y a un intérêt
supérieur à ces deux-là.
LE DOCTEUR
Lequel?
KNOCK
Celui de la médecine. C'est le seul dont je me
préoccupe.
Silence. Parpalaid médite.
LE DOCTEUR
Oui, oui, oui.
A partir de ce moment et jusqu'à la fin de la pièce, l'éclairage
de la scène prend peu à peu les caractères de la Lumière Médicale, qui, comme
on le sait, est plus riche en rayons verts et violets que la simple Lumière
Terrestre…
KNOCK
Vous me donnez un canton peuplé de quelques milliers
d'individus neutres, indéterminés. Mon rôle, c'est de les déterminer, de les
amener à l'existence médicale. Je les mets au lit, et je regarde ce qui va
pouvoir en sortir : un tuberculeux, un névropathe, un artério-scléreux, ce
qu'on voudra, mais quelqu'un, bon Dieu! quelqu'un! Rien ne m'agace comme cet
être ni chair ni poisson que vous a
LE DOCTEUR
Vous ne pouvez cependant pas mettre tout un canton au lit!
KNOCK, tandis qu’il s’essuie les
mains.
Cela se discuterait. Car j'ai connu, moi, cinq personnes
de la même famille, malades toutes à la fois, au lit toutes à la fois, et qui
se débrouillaient fort bien. Votre objection me fait penser à ces fameux
économistes qui prétendaient qu'une grande guerre moderne ne pourrait pas durer
plus de six semaines. La vérité, c'est que nous manquons tous d'audace, que
personne, pas même moi, n'osera aller jusqu'au bout et mettre toute une
population au lit, pour voir, pour voir! Mais soit! Je vous accorderai qu'il
faut des gens bien portants, ne serait-ce que pour soigner les autres, ou
former, à l'arrière des malades en activité, une espèce de réserve. Ce que je
n'aime pas, c'est que la santé prenne des airs de provocation, car alors vous
avouerez que c'est excessif. Nous fermons les yeux sur un certain nombre de
cas, nous laissons à un certain nombre de gens leur masque de prospérité. Mais
s'ils viennent ensuite se pavaner devant nous et nous faire la nique, je me
fâche. C'est arrivé ici pour M. Raffalens.
LE DOCTEUR
Ah! le colosse? Celui qui se vante de porter sa belle-mère à bras tendu?
KNOCK
Oui. Il m'a défié près de trois mois… Mais ça y est.
LE DOCTEUR
Quoi?
KNOCK
Il est au lit. Ses vantardises commençaient à
affaiblir l'esprit médical de la population.
LE DOCTEUR
Il subsiste pourtant une sérieuse difficulté.
KNOCK
Laquelle ?
LE DOCTEUR
Vous ne pensez qu'à la médecine… Mais le reste? Ne craignez-vous pas qu'en
généralisant l'application de vos méthodes, on n'amène un certain
ralentissement des autres activités sociales dont plusieurs sont, malgré tout,
intéressantes?
KNOCK
Ça ne me regarde pas. Moi, je fais de la médecine.
LE DOCTEUR
Il est vrai que lorsqu'il construit sa ligne de chemin de fer, l'ingénieur
ne se demande pas ce qu'en pense le médecin de campagne.
KNOCK
Parbleu! (Il remonte vers le fond de la scène et
s'approche d'une fenêtre.) Regardez un peu ici, docteur
Parpalaid. Vous connaissez la vue qu'on a de cette fenêtre. Entre deux parties
de billard, jadis, vous n'avez pu manquer d'y prendre garde. Tout là-bas, le
mont Aligre marque les bornes du canton. Les villages de Mesclat et de Trébures
s'aperçoivent à gauche ; et si, de ce côté, les maisons de Saint-Maurice
ne faisaient pas une espèce de renflement, c'est tous les hameaux de la vallée
que nous aurions en enfilade. Mais vous n'avez dû saisir là que ces beautés
naturelles, dont vous êtes friand. C'est un paysage rude, à peine humain, que
vous contempliez. Aujourd'hui, je vous le donne tout imprégné de médecine,
animé et parcouru par le feu souterrain de notre art. La première fois que je
me suis planté ici, au lendemain de mon arrivée, je n'étais pas trop
fier ; je sentais que ma présence ne pesait pas lourd. Ce vaste terroir se
passait insolemment de moi et de mes pareils. Mais maintenant, j'ai autant
d'aise à me trouver ici qu'à son clavier l'organiste des grandes orgues. Dans
deux cent cinquante de ces maisons — il s'en faut que nous les voyions toutes à
cause de l'éloignement et des feuillages — il y a deux cent cinquante chambres
où quelqu'un confesse la médecine, deux cent cinquante lits où un corps étendu
témoigne que la vie a un sens, et grâce à moi un sens médical. La nuit, c'est
encore plus beau, car il y a les lumières. Et presque toutes les lumières sont
à moi. Les non-malades dorment dans les ténèbres. Ils sont supprimés. Mais les
malades ont gardé leur veilleuse ou leur lampe. Tout ce qui reste en marge de
la médecine, la nuit m'en débarrasse, m'en dérobe l'agacement et le défi. Le
canton fait place à une sorte de firmament dont je suis le créateur continuel.
Et je ne vous parle pas des cloches. Songez que, pour tout ce monde, leur
premier office est de ra
LE DOCTEUR, lui
saisissant le bras avec émotion.
Mon cher confrère, j'ai quelque chose à vous proposer.
KNOCK
Quoi?
LE DOCTEUR
Un homme comme vous n'est pas à sa place dans un chef-lieu de canton. Il
vous faut une grande ville.
KNOCK
Je l'aurai, tôt ou tard.
LE DOCTEUR
Attention! Vous êtes juste à l'apogée de vos forces. Dans quelques années,
elles déclineront déjà. Croyez-en mon expérience.
KNOCK
Alors?
LE DOCTEUR
Alors, vous ne devriez pas attendre.
KNOCK
Vous avez une situation à m'indiquer?
LE DOCTEUR
La mienne. Je vous la donne. Je ne puis pas mieux vous prouver mon
admiration.
KNOCK
Oui… Et vous, qu'est-ce que vous deviendriez?
LE DOCTEUR
Moi? Je me contenterais de nouveau de Saint-Maurice.
KNOCK
Oui.
LE DOCTEUR
Et je vais plus loin. Les quelques
milliers de francs que vous me devez, je vous en fais cadeau.
KNOCK
Oui… Au fond, vous n'êtes pas si bête qu'on veut
bien le dire.
LE DOCTEUR
Comment cela?
KNOCK
Vous produisez peu, mais vous savez acheter et
vendre. Ce sont les qualités du commerçant.
LE DOCTEUR
Je vous assure que…
KNOCK
Vous êtes même, en l'espèce, assez bon psychologue.
Vous devinez que je ne tiens plus à l'argent dès l'instant que j'en gagne
beaucoup ; et que la pénétration médicale d'un ou deux quartiers de Lyon
m'aurait vite fait oublier mes graphiques de Saint-Maurice. Oh! je n'ai pas
l'intention de vieillir ici. Mais de là à me jeter sur la première occasion
venue!
[…]
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