9605
par Ouspensky
Stock © 1949
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p. 31
Une chose doit coûter pour être estimée
« (…) Et il y a une dernière raison : il faut qu’une chose coûte pour qu’elle soit estimée ».
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p. 33
L’engagement
– Pour entrer dans votre groupe, y a-t-il des conditions ? …
– Il n’y a aucune condition, dit Gurdjieff (G.) et il ne peut pas y en avoir. Nous partons de ce fait que l’homme ne se connaît pas lui-même, qu’il n’est pas, c’est-à-dire qu’il n’est pas ce qu’il peut et ce qu’il devrait être. Pour cette raison, il ne peut prendre aucun engagement, ni assumer aucune obligation. Il ne peut rien décider quant à l’avenir. Aujourd’hui, il est une personne, et demain il en est une autre.
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p. 34
Une multitude d'hommes en chaque homme
« … Un homme peut se trouver, pas au commencement bien sûr, mais plus tard, dans une situation où il doive garder un secret, au moins quelque temps, sur une chose qu’il aura apprise. Comment un homme qui ne se connaît pas lui-même pourrait-il promettre de garder un secret ? Naturellement, il peut le promettre, mais peut-il tenir sa promesse ? Car il n’est pas un, il y a une multitude d’hommes en lui. L’un d’entre eux, promet et croit qu’il veut garder le secret. Mais demain un autre en lui le dira à sa femme ou à un ami devant une bouteille de vin, ou bien il se laissera tirer les vers du nez par un malin quelconque et il dira tout, sans même s’en apercevoir. Ou bien on criera sur lui quand il ne s’y attend pas et, en l’intimidant, on lui fera faire tout ce qu’on veut. Quelle sorte d’obligation pourrait-il donc assumer ? Non, avec un tel homme, nous ne parlerons pas sérieusement. Pour être capable de garder un secret, un homme doit se connaître et il doit être. Or un homme comme le sont tous les hommes en est bien loin.
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p. 37
Le ballet
Je fus particulièrement intéressé lorsque G. dit que les mêmes acteurs devraient jouer et danser dans la scène du « Mage blanc » et dans celle du « Mage noir » ; et qu’ils devraient être aussi beaux et attrayants, eux-mêmes, et par leurs mouvements, dans la première scène, que difformes et hideux dans la seconde.
– Comprenez-le, disait G., de cette façon, ils pourront voir et étudier tous les côtés d’eux-mêmes ; ce ballet présentera donc un immense intérêt pour l’étude de soi.
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p. 39
Les hommes sont des machines
(…) Les hommes sont des machines, et de la part de machines on ne saurait attendre rien d’autre que des actions machinales.
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p. 40
Peut-on cesser d’être une machine ?
Je demandai :
– Un homme peut-il cesser d’être une machine ?
– Ah ! c’est toute la question, dit G. Si vous en aviez posé plus souvent de pareilles, peut-être nos conversations auraient-elles pu nous mener quelque part. Oui, il est possible de cesser d’être une machine, mais pour cela, il faut avant tout connaître la machine. Une machine, une machine réelle, ne se connaît pas elle-même et elle ne peut pas se connaître. Quand une machine se connaît, elle a cessé dès cet instant d’être une machine ; du moins, n’est-elle plus la même machine qu’auparavant. Elle commence déjà d’être responsable pour ses actions.
– Cela signifie, selon vous, qu’un homme n’est pas responsable de ses actions ?
– Un homme – il souligna ce mot – est responsable. Une machine n’est pas responsable.
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p. 42
On ne fait rien ; tout arrive
(…) Mais à vrai dire, personne ne fait rien et personne ne peut rien faire. C’est la première chose qu’il faut comprendre. Tout arrive. Tout ce qui survient dans la vie d’un homme, tout ce qui se fait à travers lui, tout ce qui vient de lui – tout cela arrive. Et cela arrive exactement comme la pluie tombe, parce que la température s’est modifiée dans les régions supérieures de l’atmosphère, cela arrive comme la neige fond sous les rayons du soleil, comme la poussière se lève sous le vent.
« L’homme est une machine. Tout ce qu’il fait, toutes ses actions, toutes ses paroles, ses pensées, ses sentiments, ses convictions, ses opinions, ses habitudes, sont les résultats des influences extérieures, des impressions extérieures. De par lui-même un homme ne peut pas produire une seule pensée, une seule action. Tout ce qu’il dit, fait, pense, sent – tout cela arrive. L’homme ne peut rien découvrir, il ne peut rien inventer. Tout cela arrive.
« Mais pour établir ce fait, pour le comprendre, pour se convaincre de sa vérité, il faut se libérer des milliers d’illusions sur l’homme, sur son être créateur, sur sa capacité d’organiser consciemment sa propre vie, et ainsi de suite. Rien de tel n’existe. Tout arrive – les mouvements populaires, les guerres, les révolutions, les changements de gouvernement, tout cela arrive. Et cela arrive exactement de la même façon dont tout arrive dans la vie de l’homme individuel. L’homme naît, vit, meurt, construit des maisons, écrit des livres, non pas comme il le désire, mais comme cela arrive. Tout arrive. L’homme n’aime pas, ne hait pas, ne désire pas – tout cela arrive.
« Mais aucun homme ne vous croira jamais, si vous lui dites qu’il ne peut rien faire. Rien ne peut être dit aux gens de plus déplaisant, de plus offensant. C’est particulièrement déplaisant et offensant parce que c’est la vérité, et que personne ne veut connaître la vérité.
(…) En vérité cependant, tout est fait de la seule manière possible. Si une seule chose pouvait être faite différemment, tout pourrait devenir différent. Et alors peut-être n’y aurait-il pas eu la guerre.
« Essayez de comprendre ce que je dis : tout dépend de tout, toutes les choses se tiennent, il n’y a rien de séparé. Tous les événements suivent donc le seul chemin qu’ils puissent prendre. Si les gens pouvaient changer, tout pourrait changer. Mais ils sont ce qu’ils sont, et par conséquent les choses, elles aussi, sont ce qu’elles sont. »
C’était très difficile à avaler.
– N’y a-t-il rien, absolument rien, qui puisse être fait ? demandai-je.
– Absolument rien.
– Et personne ne peut rien faire ?
– C’est une autre question. Pour faire, il faut être.
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p. 45
Une tournure imprévue pour chaque idée
Les conversations avec G. et la tournure imprévue qu’il donnait à chaque idée m’intéressaient chaque jour davantage, (…)
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p. 46
Les influences planétaires
(…) G. appelait « considération » cette attitude qui créé un esclavage intérieur, une dépendance intérieure.
(…)
– La guerre peut-elle être arrêtée ?
Et G. avait répondu :
– Oui, cela est possible.
Cependant je croyais avoir acquis de nos précédents entretiens la certitude qu’il répondrait : « Non, cela est impossible, »
– Mais toute la question est : « Comment ? » reprit-il. Il faut un grand savoir pour le comprendre. Qu’est-ce que la guerre ? La guerre est le résultat d’influences planétaires. Quelque part, là-haut, deux ou trois planètes se sont trop rapprochées ; il en résulte une tension. Avez-vous remarqué comme vous vous tendez, lorsqu’un homme vous frôle sur un trottoir étroit ? La même tension se produit entre les planètes. (…) (Les gens) sont incapables de se rendre compte à quel point ils ne sont que de simples pions sur l’échiquier. Ils s’attribuent une importance ; ils se croient libres d’aller et de venir à leur gré ; ils pensent qu’ils peuvent décider de faire ceci ou cela. Mais en réalité, tous leurs mouvements, toutes leurs actions sont le résultat d’influences planétaires. Et leur importance propre est nulle. (…)
(…) Bien plus tard seulement, je compris qu’il avait alors voulu m’expliquer comment les influences accidentelles peuvent être détournées, ou transformées en quelque chose de relativement inoffensif. C’était là une idée réellement intéressante, qui se référait à la signification ésotérique des « sacrifices ». Mais dans tous les cas, cette idée n’avait actuellement qu’une valeur historique et psychologique. (…)
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p. 48
Toujours sous influence
(…) il est impossible de se libérer d’une influence sans s’assujettir à une autre. Toute la difficulté, tout le travail sur soi, consiste à choisir l’influence à laquelle vous voulez vous soumettre, et à tomber réellement sous cette influence. À cette fin, il est indispensable que vous sachiez prévoir l’influence qui vous sera le plus profitable.
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p. 50
Tout est subjectif
(…) Et les spectateurs, les auditeurs ou les lecteurs percevront non pas ce que l’artiste voulait leur communiquer, ou ce qu’il a ressenti, mais ce que les formes par lesquelles il aura exprimé ses sensations leur feront éprouver par association. Tout est subjectif et tout est accidentel, c’est-à-dire basé sur des associations (…)
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p. 54
La prison
G. devait revenir souvent sur cet exemple de la « prison » et de l’ « évasion de la prison ». C’était parfois le point de départ de tout ce qu’il disait et il aimait à souligner que chaque prisonnier peut un jour rencontrer sa chance d’évasion, à condition toutefois qu’il sache se rendre compte qu’il est en prison. Mais aussi longtemps qu’un homme (…) se croit libre, quelle chance pourrait-il avoir ? Nul ne peut aider par la force à la délivrance d’un homme qui ne veut pas être libre, qui désire tout le contraire. La délivrance est possible, mais elle ne saurait l’être que comme résultat de labeurs prolongés, de grands efforts et, par-dessus tout, d’efforts conscients vers un but défini.
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p. 56
La réincarnation
(…) G. ne voulait, en aucune manière, faciliter l’approche de son enseignement. Au contraire, il estimait que ce n’était que par leur triomphe sur des difficultés accidentelles, ou même arbitraires, que les gens pourraient apprendre à l’apprécier.
– Nul n’apprécie, disait-il, ce qui vient sans efforts. Et si un homme a déjà senti quelque chose, croyez-moi, il restera toute la journée à côté de son téléphone, pour le cas où il serait invité. Ou bien il appellera lui-même, il se déplacera, il ira aux nouvelles. (…)
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p. 58
Personne ne comprit la même chose
Dans les conversations qui suivirent cette soirée, un fait me frappa : dans tout ce que G. avait dit, personne n’avait compris la même chose ; certains n’avaient prêté attention qu’à des remarques secondaires, non essentielles, et ne se rappelaient rien d’autre. Les principes fondamentaux exposés par G. avaient échappé à la plupart. Très rare furent ceux qui posèrent des questions sur l’essence de ce qui avait été dit.
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p. 64
La connaissance
(…) la connaissance (…) est beaucoup plus accessible qu’on ne le croit généralement à ceux qui sont capables de l’assimiler ; tout le malheur vient de ce que les gens , ou bien n’en veulent pas, ou bien ne peuvent pas la recevoir.
« Mais avant tout, il faut saisir que la connaissance ne peut pas appartenir à tous, ne peut même pas appartenir au grand nombre. Telle est la loi. Vous ne le comprenez pas parce que vous ne vous rendez pas compte que, comme toute chose au monde, la connaissance est matérielle. Elle est matérielle – cela signifie qu’elle possède toutes les caractéristiques de la matérialité. Or, l’un des premiers caractères de la matérialité est d’impliquer une limitation de la matière, je veux dire que la quantité de matière, en un lieu donné et dans des conditions données, est toujours limitée. Même le sable du désert et l’eau de l’océan sont en quantité invariable, et strictement mesurée. Par conséquent, dire que la connaissance est matérielle, c’est dire qu’il y en a une quantité définie en un lieu et dans un temps donnés. On peut donc affirmer que, dans le cours d’une certaine période, disons un siècle, l’humanité dispose d’une quantité définie de connaissance. Mais nous savons par une observation même élémentaire de la vie, que la matière de la connaissance possède des qualités entièrement différentes selon qu’elle est absorbée en petite ou en grande quantité. Prise en grande quantité en un lieu donné – par un homme, par exemple, ou par un petit groupe d’hommes – elle produit de très bons résultats ; prise en petite quantité par chacun des individus composant une très grande masse d’hommes, elle ne donne pas de résultat du tout, si ce n’est parfois des résultats négatifs, contraires à ceux que l’on attendait. Donc, si une quantité définie de connaissance vient à être distribuée entre des millions d’hommes, chaque individu en recevra très peu, et cette petite dose de connaissance ne pourra rien changer ni dans sa vie, ni dans sa compréhension des choses. Quel que soit le nombre de ceux qui absorbent cette petite dose, l’effet sur leur vie sera nul, à moins qu’elle ne soit rendue plus difficile encore.
« Mais si, au contraire, de grandes quantités de connaissance peuvent être concentrées par un petit nombre, alors cette connaissance donnera de très grands résultats. De ce point de vue, il est beaucoup plus avantageux que la connaissance soit préservée par un petit nombre et non pas diffusée parmi les masses.
« Si, pour dorer des objets, nous prenons une certaine quantité d’or, nous devons connaître le nombre exact d’objets qu’elle permettra de dorer. Si nous essayons d’en dorer un très grand nombre, ils seront dorés inégalement, par plaques, et paraîtront bien pires que s’ils n’avaient pas été dorés du tout ; en fait, nous aurons gaspillé notre or.
« La répartition de la connaissance se base sur un principe rigoureusement analogue. Si la connaissance devait être donnée à tout le monde, personne ne recevrait rien. Si elle est réservée à un petit nombre, chacun en recevra assez non seulement pour garder ce qu’il reçoit, mais pour l’accroître.
(…)
« L’accumulation de la connaissance par les uns dépend du rejet de la connaissance par les autres.
(…)
« Voilà un aspect. L’autre, comme je l’ai déjà dit, concerne ce fait que personne ne cache rien ; il n’y a pas le moindre mystère. Mais l’acquisition ou la transmission de la vraie connaissance exige un grand labeur et de grands efforts, aussi bien de la part de celui qui reçoit que de celui qui donne. (…)
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p. 68
Les 4 corps de l’homme et l’immortalité.
« Peut-on dire que l’homme possède l’immortalité ?
– L’immortalité, dit G., est une de ces qualités que l’homme s’attribue sans avoir une compréhension suffisante de ce que cela veut dire. D’autres qualités de ce genre sont l’ « individualité », dans le sens d’unité intérieure, le « Moi permanent et immuable », la « conscience » et la « volonté ». Toutes ces qualités peuvent appartenir à l’homme, mais cela ne signifie certainement pas qu’elles lui appartiennent déjà effectivement ou qu’elles puissent appartenir à n’importe qui.
(…)
« Selon un enseignement ancien, dont il subsiste des traces en de nombreux systèmes d’hier et d’aujourd’hui, lorsque l’homme atteint le développement le plus complet qui lui soit possible en général, il se compose de quatre corps.
(…)
(…)
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1er CORPS |
2e CORPS |
3e CORPS |
4e CORPS |
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Corps charnel |
Corps naturel |
Corps spirituel |
Corps divin |
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«Voiture» (corps) |
«Cheval» (sentiments, désirs) |
«Cocher» (pensées) |
«Maître» (Moi, conscience, volonté) |
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Corps physique |
Corps astral |
Corps mental |
Corps causal |
« Dans le langage imagé de certains enseignements orientaux, le premier est la voiture (corps), le second est le cheval (sentiments, désirs), le troisième est le cocher (pensées), et 1 le quatrième est le Maître (Moi, conscience, volonté).
1 C’est-à-dire le corps qui porte en lui-même les causes de ses actions : il est indépendant des causes extérieures ; c’est le corps de la volonté.
(…) l’homme ne naît pas avec des corps subtils, (2è, 3è et 4è corps) (…) ceux-ci requièrent une culture artificielle, possible seulement en de certaines conditions, extérieures et intérieures, favorables.
(…)
(…) Entre les fonctions d’un homme qui ne possède que son corps physique, et les fonctions des quatre corps, la différence principale est que, dans le premier cas, les fonctions du corps physique gouvernent toutes les autres ; en d’autre termes, tout est gouverné par le corps qui est, à son tour, gouverné par les influences extérieures. Dans le second cas, le commandement ou le contrôle émane du corps supérieur.
« Les fonctions du corps physique peuvent être mises en parallèle avec les fonctions des quatre corps ».
G. dressa un autre tableau représentant les fonctions parallèles d’un homme de corps physique, et d’un homme aux quatre corps.
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Automate travaillant sous la pression des influences extérieures |
Désirs produits par cet automatisme |
Pensées procédant des désirs |
Multiples «volontés» contradictoires produites par les désirs |
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Corps obéissant aux désirs ou aux émotions soumises à l’intelligence |
Puissances émotionnelles et désirs obéissant à la pensée intelligente |
Fonctions de la pensée obéissant à la conscience et à la volonté |
Moi Ego Conscience Volonté |
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(…) La « volonté » manque chez l’homme mécanique : il n’a que des désirs (…)
« Dans le second cas, c’est-à-dire dans le cas d’un homme en possession des quatre corps, l’automatisme du corps physique dépend de l’influence des autres corps. Au lieu de l’activité discordante et souvent contradictoire des différents désirs, il y a un seul Moi, entier, indivisible et permanent ; il y a une individualité qui domine le corps physique et ses désirs, et peut triompher de ses répugnances et de ses résistances. Au lieu d’une pensée mécanique, il y a la conscience. Et il y a la volonté, c’est-à-dire un pouvoir, non plus simplement composé de désirs variés, les plus souvent contradictoires, appartenant aux différents « moi », mais issu de la conscience, et gouverné par l’Individualité ou un Moi unique et permanent. Seule cette volonté peut être dite « libre », parce qu’elle est indépendante de l’accident et ne peut être altérée ni dirigée du dehors.
(…)
« En vérité, nul homme, tant que ses quatre corps ne sont pas entièrement développés, n’a le droit d’être appelé Homme, dans le plein sens de ce mot. Ainsi, l’homme véritable possède de nombreuses propriétés que l’homme ordinaire ne possède pas. Une de ces propriétés est l’immortalité. Toutes les religions, tous les enseignements anciens apportent cette idée que, par l’acquisition du quatrième corps, l’homme acquiert l’immortalité ; et ils indiquent tous des voies qui mènent à l’acquisition du quatrième corps, c’est-à-dire à la conquête de l’immortalité.
(…)
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p. 75
Les 3 voies
« Sous ce rapport, quelques enseignements comparent l’homme à une maison de quatre pièces. L’homme vit dans la plus petite et la plus misérable, sans soupçonner (…) l’existence des trois autres, qui sont pleines de trésors. Lorsqu’il en entend parler, il commence à chercher les clés de ces pièces, et spécialement de la quatrième, la plus importante. Et lorsqu’un homme a trouvé le moyen d’y pénétrer, il devient réellement le maître de sa maison, parce que c’est seulement alors que la maison lui appartient, pleinement et pour toujours.
« La quatrième chambre donne à l’homme l’immortalité dont tous les enseignements religieux s’efforcent de lui montrer le chemin. Il y a un très grand nombre de chemins, plus ou moins longs, plus ou moins durs, mais tous sans exception mènent, où s’efforce de mener, dans une même direction, qui est celle de l’immortalité. »
À la réunion suivante, G. reprit :
– Je disais, la dernière fois, que l’immortalité n’est pas une propriété avec laquelle l’homme naît, mais qu’elle peut être acquise. Toutes les voies qui conduisent à l’immortalité – celles qui sont généralement connues et les autres – peuvent être réparties en trois catégories :
1. La voie du fakir.
2. La voie du moine.
3. La voie du yogi.
« La voie du fakir est celle de la lutte avec le corps physique, c’est la voie du travail sur la « première chambre ». Elle est longue, difficile et incertaine. Le fakir s’efforce de développer sa volonté physique, le pouvoir sur le corps. (…) S’il ne tombe pas malade, ou ne meurt pas, ce qui peut être appelé la volonté physique se développe en lui ; et il atteint alors la quatrième chambre, c’est-à-dire la possibilité de former le quatrième corps. Mais ses autres fonctions – émotionnelles, intellectuelles – demeurent non développées. Il a acquis la volonté, mais il ne possède rien à quoi il puisse l’appliquer, (…).
(…)
« La seconde est celle du moine. C’est la voie de la foi, du sentiment religieux et des sacrifices. (…) Le moine passe des années et des dizaines d’années à lutter contre lui-même, mais tout son travail est concentré sur la « seconde chambre », sur le second corps, c’est-à-dire sur les sentiments. Soumettant toutes ses autres émotions à une seule émotion, la foi, il développe en lui-même l’unité, la volonté sur les émotions, et par cette voie il atteint la quatrième chambre. Mais son corps physique et ses capacités intellectuelles peuvent demeurer non développés.(…)
« La troisième voie est celle du yogi. C’est la voie de la connaissance, la voie de l’intellect. Le yogi travaille sur la « troisième chambre » pour parvenir à pénétrer dans la quatrième par ses efforts intellectuels. Le yogi réussit à atteindre la « quatrième chambre » en développant son intellect, mais son corps et ses émotions demeurent non développés (…) .
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p. 78
Les maîtres
« Les voies diffèrent aussi beaucoup les unes des autres, par rapport au maître, ou au guide spirituel.
« Sur la voie du fakir, un homme n’a pas de maître au sens vrai de ce mot. Le maître, dans ce cas, n’enseigne pas, il sert simplement d’exemple. Le travail de l’élève se borne à imiter le maître.
« L’homme qui suit la voie du moine a un maître, et une partie de ses devoirs, une partie de sa tâche, est d’avoir en son maître une foi absolue, il lui faut se soumettre absolument à lui, dans l’obéissance. Mais l’essentiel, sur la voie du moine, c’est la foi en Dieu, l’amour de Dieu, les efforts ininterrompus pour obéir à Dieu et le servir, bien que dans sa compréhension de l’idée de Dieu et du service de Dieu, il puisse y avoir une grande part de subjectivité, et beaucoup de contradictions.
« Sur la voie du yogi, il ne faut rien faire, et on ne doit rien faire sans un maître. L’homme qui embrasse cette voie doit, au commencement, imiter son maître comme le fakir, et croire en lui comme le moine. Mais par la suite il devient graduellement son propre maître. Il apprend les méthodes de son maître et s’exerce graduellement à se les appliquer à lui-même.
« Mais toutes les voies, (fakir, moine ou yogi) ont un point en commun. Elles commencent toutes par ce qu’il y a de plus difficile, un changement de vie total, un renoncement à tout ce qui est de ce monde. Un homme qui a une maison, une famille, doit les abandonner, il doit renoncer à tous les plaisirs, attachements et devoirs de la vie, et partir au désert, entrer dans un monastère, ou dans une école de yogis. Dès le premier jour, dès le premier pas sur la voie, il doit mourir au monde ; ce n’est que de cette façon qu’il peut espérer atteindre quelque chose sur une de ces voies.
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p. 79
Hors des “voies” point d’immortalité…
(…) Le développement de ces possibilités n’est pas une loi. La loi pour l’homme, c’est une existence dans le cercle des influences mécaniques, c’est l’état d’ « homme-machine ». La voie du développement des possibilités cachées est une voie contre la nature, contre Dieu. Cela explique les difficultés et le caractère exclusif des voies. Elles sont strictes et étroites. Cependant rien ne saurait être atteint sans elles. (…) Dans une vie ordinaire, (…) il n’y a rien (…) qui offre les possibilités contenues dans les voies. Car elles mènent, (…), l’homme à l’immortalité. La vie mondaine, même la plus réussie, mène à la mort (…) .
(…)
« Et la situation serait vraiment désespérée, s’il n’existait une autre possibilité, celle d’une quatrième voie.
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p. 80
La 4è voie
« La quatrième voie ne demande pas que l’on se retire du monde, elle n’exige pas que l’on abandonne tout ce dont on avait vécu jusque-là. (…Mais,) dans la vie extérieure, aussi bien que dans la vie intérieure, certaines conditions peuvent constituer, pour la quatrième voie, des barrières insurmontables. Ajoutons que cette voie, contrairement à celle du fakir, du moine et du yogi, n’a pas de forme définie. Avant tout, elle doit être trouvée. (…) .
(…)
« Ainsi, la quatrième voie atteint tous les côtés de l’être humain simultanément. C’est un travail immédiat sur les trois chambres à la fois. Le fakir travaille sur la première chambre, le moine sur la seconde et le yogi sur la troisième. (…)
« La quatrième voie diffère donc des autres en ceci qu’elle pose devant l’homme, avant tout, l’exigence d’une compréhension. L’homme ne doit rien faire sans comprendre [Ça ressemble à Descartes : Table rase de toute pensée non fondée.] – sauf à titre d’expérience, sous le contrôle et la direction de son maître. Plus un homme comprendra ce qu’il fait, plus les résultats de ses efforts seront valables. C’est un principe fondamental de la quatrième voie. [Et tant pis pour les faibles de q. i. ; après tout, l’immortalité n’est juste que pour nous, les « futés ». À quoi servirait-il à un idiot d’être immortel ? C’est bien assez qu’ils aient déjà eu toute une vie pour nous emmerder. Et de savoir que nous en serons débarrassés dans une vie ultérieure, ça va nous aider à endurer ces « simplets » pour cette vie-ci. Après tout, quand on est bête, c’est qu’on le veut bien ; l’intelligence est à la portée de tous. Et que l’intellocratie arrive!] Les résultats obtenus par le travail sont proportionnels à la conscience que l’on a de ce travail. [Bien tiens ! Et il y en aura des plus immortels que d’autres !?! ] La « foi » n’est pas requise sur cette voie ; au contraire, la foi, de quelque nature qu’elle soit, y est un obstacle. Sur la quatrième voie, un homme doit s’assurer lui-même de la vérité de ce qui lui est dit. Et aussi longtemps qu’il n’a pas acquis cette certitude, il ne doit rien faire.
« La méthode de la quatrième voie est la suivante : si l’on commence un travail sur une chambre, un travail correspondant doit être entrepris simultanément sur les deux autres. En d’autres termes, tandis que l’on travaille sur le corps physique, il faut travailler simultanément sur la pensée et sur les émotions (…) Toute une série d’exercices parallèles sur les trois plans physique, mental et émotionnel, servent ce but. De plus, sur la quatrième voie, il est possible d’individualiser le travail de chacun ; autrement dit, chacun ne doit faire que ce qui lui est nécessaire, et rien de ce qui est sans utilité pour lui. (…)
« Ainsi, lorsqu’un homme atteint la volonté par la quatrième voie, il peut s’en servir, parce qu’il a acquis le contrôle de toutes ses fonctions physiques, émotionnelles et intellectuelles. (…)
« La quatrième voie est appelée parfois la voie de l’homme rusé. L’ « homme rusé » connaît un secret que le fakir, le moine et le yogi ne connaissent pas.(…)
(…)
(…) sur la quatrième voie, la connaissance est encore plus exacte et plus parfaite. L’homme qui la suit connaît avec précision de quelles substances il a besoin pour atteindre ses fins, et il sait que ces substances peuvent être élaborées dans le corps par un mois de souffrance physique, une semaine de tension émotionnelle, ou un jour d’exercices mentaux, – et aussi, que ces substances peuvent être introduites du dehors dans l’organisme, si l’on sait comment s’y prendre. Et ainsi, au lieu de perdre un jour entier en exercices comme le yogi, une semaine en prières comme le moine, et un mois en supplices comme le fakir, l’homme qui suit la quatrième voie se contente de préparer et d’avaler une petite pilule qui contient toutes les substances requises, et de cette façon, sans perdre de temps, il obtient les résultats voulus. »
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p. 85
et la guerre…
(…) En ces montagnes de béquilles pour des jambes qui n’avaient pas encore été fauchées, il y avait, à l’égard de toutes ces illusions dont les gens se bercent, une ironie particulièrement cynique.
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p. 96
Le Moi
« L’homme tel que nous le connaissons, l’homme-machine, l’homme qui ne peut pas « faire », l’homme avec qui et à travers qui « tout arrive », ne peut pas avoir un « Moi » permanent et unique. Son « moi » change aussi vite que ses pensées, ses sentiments, ses humeurs, et il fait une erreur profonde lorsqu’il se considère comme étant toujours une seule et même personne ; en réalité, il est toujours une personne différente, il n’est jamais celui qu’il était un moment plus tôt.
« L’homme n’a pas de « Moi » permanent et immuable. Chaque pensée, chaque humeur, chaque désir, chaque sensation dit « Moi ». Et chaque fois, on semble tenir pour assuré que ce « moi » appartient au Tout de l’homme, à l’homme entier, et qu’une pensée, un désir, une aversion sont l’expression de ce Tout. En fait, nulle preuve ne saurait être apportée à l’appui de cette affirmation. Chacune des pensées de l’homme, chacun de ses désirs se manifeste et vit d’une manière complètement indépendante et séparée de son Tout. Et le Tout de l’homme ne s’exprime jamais, pour cette simple raison qu’il n’existe pas comme tel, sauf physiquement comme une chose, et abstraitement comme un concept. L’homme n’a pas de « Moi » individuel. À sa place, il y a des centaines et des milliers de petits « moi » séparés, qui le plus souvent s’ignorent, n’entretiennent aucune relation, ou, au contraire, sont hostiles les uns aux autres, exclusifs et incompatibles. À chaque minute, à chaque moment, l’homme dit ou pense « Moi ». Et chaque fois son « moi » est différent. À l’instant c’était une pensée, maintenant c’est un désir, puis une sensation, puis une autre pensée, et ainsi de suite, sans fin. L’homme est une pluralité. Le nom de l’homme est légion.
« L’alternance des « moi » leurs luttes manifestes de tous les instants pour la suprématie, sont commandées par les influences extérieures accidentelles. La chaleur, le soleil, le beau temps, appellent aussitôt tout un groupe de « moi ». Le froid, le brouillard, la pluie, appellent un autre groupe de « moi », d’autres associations, d’autres sentiments, d’autres actions. (…)
« L’homme n’a pas d’individualité. Il n’a pas un grand « Moi » unique. L’homme est partagé en une multitude de petits « moi ». Mais chacun d’eux est capable de s’appeler lui-même du nom du Tout, d’agir au nom du Tout, de faire des promesses, de prendre des décisions, d’être d’accord ou de ne pas être d’accord avec ce qu’un autre « moi », ou le Tout aurait à faire. Cela explique pourquoi les gens prennent si souvent des décisions et les tiennent si rarement. Un homme décide de se lever tôt, en commençant dès le lendemain. Un « moi », ou un groupe de « moi » prend cette décision. Mais se lever est l’affaire d’un autre « moi », qui n’est pas du tout d’accord, et qui peut même ne pas avoir été mis au courant. Naturellement, l’homme n’en dormira pas moins le matin suivant et le soir il décidera à nouveau de se lever tôt. Cela peut entraîner des conséquences fort désagréables. Un petit « moi » accidentel peut faire une promesse, non pas à lui-même, mais à quelqu’un d’autre à un certain moment, simplement par vanité, ou pour s’amuser. Puis, il disparaît. Mais l’homme, c’est-à-dire l’ensemble des autres « moi », qui sont parfaitement innocents, devra payer toute sa vie pour cette plaisanterie. C’est la tragédie de l’être humain que n’importe quel petit « moi » ait ainsi le pouvoir de signer des traites, et que ce soit ensuite l’homme, c’est-à-dire le Tout, qui doive faire face. Des vies entières se passent ainsi, à acquitter des dettes contractées par des petits « moi » accidentels.
« Les enseignements occidentaux sont pleins d’allégories qui s’attachent à dépeindre, de ce point de vue, la nature de l’être humain. Selon l’un d’eux, l’homme est comparé à une maison sans Maître ni intendant, occupée par une multitude de serviteurs. Ceux-ci ont entièrement oublié leurs devoirs ; personne ne veut remplir sa tâche ; chacun s’efforce d’être le maître, ne serait-ce que pour une minute, et, dans cette sorte d’anarchie, la maison est menacée des plus graves dangers. La seule chance de salut est qu’un groupe de serviteurs plus sensés se réunissent et élisent un intendant temporaire, c’est-à-dire un député-intendant. Ce député-intendant peut alors mettre les autres serviteurs à leur place, et contraindre chacun d’eux à faire son travail : la cuisinière à la cuisine, le cocher à l’écurie, le jardinier au potager, et ainsi de suite. De cette façon, la « maison » peut être prête pour l’arrivée du véritable intendant, qui à son tour préparera l’arrivée du véritable Maître.
(…) et, comme vous le savez, cette idée apparaît aussi sous des formes variées, dans de nombreuses paroles des Évangiles.
« Mais l’homme comprendrait-il, même de la façon la plus claire, ses possibilités, cela ne saurait le faire progresser d’un pas vers leur réalisation. Pour être en mesure de réaliser ses possibilités, il doit avoir un très ardent désir de libération, il doit être prêt à tout sacrifier, à tout risquer pour sa libération ».
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p. 104
Savoir et Être
Gurdjieff revenait, au cours de presque tous ses exposés, sur un thème qu’il considérait évidemment comme de la plus haute importance, mais que nombre d’entre nous éprouvaient de la peine à assimiler.
— Le développement de l’homme s’opère selon deux lignes : “savoir” et “être” . Pour que l’évolution se fasse correctement, les deux lignes doivent s’avancer ensemble, parallèles l’une à l’autre et se soutenant l’une l’autre. Si la ligne du savoir dépasse trop celle de l’être, ou si la ligne de l’être dépasse trop celle du savoir, le développement de l’homme ne peut se faire régulièrement ; tôt ou tard, il doit s’arrêter.
« Les gens saisissent ce qu’il faut entendre par “savoir”. Ils reconnaissent la possibilité de différents niveaux de savoir : ils comprennent que le savoir peut être plus ou moins élevé, c’est-à-dire de plus ou moins bonne qualité. Mais cette compréhension, ils ne l’appliquent pas à l’être. Pour eux, l’être désigne simplement “l’existence”, qu’ils opposent à la “non-existence”. Ils ne comprennent pas que l’être peut se situer à des niveaux très différents et comporter diverses catégories. Prenez par exemple, l’être d’un minéral et l’être d’une plante. Ce sont deux êtres différents. L’être d’une plante et celui d’un animal, ce sont aussi deux êtres différents. L’être d’un animal et celui d’un homme, également. Mais deux hommes peuvent différer dans leur être plus encore qu’un minéral et un animal. C’est exactement ce que les gens ne saisissent pas. Ils ne comprennent pas que le savoir dépend de l’être. Et non seulement ils ne le comprennent pas, mais ils ne veulent pas le comprendre. Dans la civilisation occidentale tout particulièrement, il est admis qu’un homme peut posséder un vaste savoir, qu’il peut être par exemple un savant éminent, l’auteur de grandes découvertes, un homme qui fait progresser la science, et qu’en même temps il peut être, et a le droit d’être, un pauvre petit homme égoïste, ergoteur, mesquin, envieux, vaniteux, naïf et distrait. On semble considérer ici qu’un professeur doit oublier partout son parapluie. Et cependant, c’est là son être. Mais on estime en Occident que le savoir d’un homme ne dépend pas de son être. Les gens accordent la plus grande valeur au savoir, mais ils ne savent pas accorder à l’être une valeur égale et ils n’ont pas honte du niveau inférieur de leur être. Ils ne comprennent même pas ce que cela veut dire. Personne ne comprend que le degré du savoir d’un homme est fonction du degré de son être.
[De même, il est cependant aujourd’hui [1990+] reconnu qu’une personne peut être un monument de par ses réalisations bien que son savoir puisse être relativement limité. Prenez l’exemple d’un maçon qui bâtit des murs en brique et dont le travail est impeccable. Son ouvrage va traverser le temps et se perpétuer parfois bien plus longtemps que le vaste savoir d’une personne inconnue. Ce maçon sera généralement reconnu et estimé. Une personne est de par ce qu’elle fait.]
« Lorsque le savoir surclasse l’être par trop, il devient théorique, abstrait, inapplicable à la vie ; il peut même devenir nocif parce que, au lieu de servir la vie et d’aider les gens dans leur lutte contre les difficultés qui les assaillent, un tel savoir commence à tout compliquer ; dès lors, il ne peut plus apporter que de nouvelles difficultés, de nouveaux troubles et toutes sortes de calamités, qui n’existaient pas auparavant.
« La raison en est que le savoir qui n’est pas en harmonie avec l’être ne peut jamais être assez grand ou, pour mieux dire, suffisamment qualifié pour les besoins réels de l’homme. Ce sera le savoir d’une chose, lié à l’ignorance d’une autre ; ce sera le savoir du détail, lié à l’ignorance du tout : le savoir de la forme, ignorant de l’essence.
« Une prépondérance du savoir sur l’être peut être constatée dans la culture actuelle [novembre 1915]. L’idée de la valeur et de l’importance du niveau de l’être a été complètement oubliée. On ne sait plus que le niveau du savoir est déterminé par le niveau de l’être. En fait, à chaque niveau d’être correspondent certaines possibilités de savoir bien définies. Dans les limites d’un “être” donné, la qualité du savoir ne peut pas être changée, et l’accumulation des informations d’une seule et même nature, à l’intérieur de ces limites, demeure la seule possibilité. Un changement dans la nature du savoir est impossible sans un changement dans la nature de l’être.
«Pris en soi, l’être d’un homme présente de multiples aspects. Celui de l’homme moderne se caractérise surtout par l’absence d’unité en lui-même et de la moindre de ces propriétés qu’il lui plaît spécialement de s’attribuer : la “conscience lucide”, la “libre volonté”, un “ Ego permanent” ou “Moi”, et la “capacité de faire”. Oui, si étonnant que cela puisse vous paraître, je vous dirai que le trait principal de l’être d’un homme moderne, celui qui explique tout ce qui lui manque, c’est le sommeil.
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p. 106
Comprendre
«L’homme moderne vit dans le sommeil. Né dans le sommeil, il meurt dans le sommeil.
(…)
« L’être extérieur de l’homme a beaucoup de côtés différents : activité ou passivité ; véracité ou mauvaise foi ; sincérité ou fausseté ; courage, lâcheté ; contrôle de soi, dévergondage ; irritabilité, égoïsme, disposition au sacrifice, orgueil, vanité, suffisance, assiduité, paresse, sens moral, dépravation ; tous ces traits, et beaucoup d’autres, composent l’être d’un homme.
« Mais tout cela chez l’homme est entièrement mécanique. S’il ment, cela signifie qu’il ne peut pas s’empêcher de mentir. S’il dit la vérité, cela signifie qu’il ne peut pas s’empêcher de dire la vérité — et il en est ainsi de tout. Tout arrive ; un homme ne peut rien faire, ni intérieurement, ni extérieurement.
(…)
« En général, l’équilibre de l’être et du savoir est même plus important qu’un développement séparé de l’un ou de l’autre. Car un développement séparé de l’être ou du savoir n’est désirable en aucune façon. Bien que ce soit précisément ce développement unilatéral qui semble attirer plus spécialement les gens.
« Lorsque le savoir l’emporte sur l’être , l’homme sait, mais il n’a pas le pouvoir de faire. C’est un savoir inutile. Inversement, lorsque l’être l’emporte sur le savoir, l’homme a le pouvoir de faire, mais il ne sait pas quoi faire. Ainsi l’être qu’il a acquis ne peut lui servir à rien, et tous ses efforts sont inutiles.
« Dans l’histoire de l’humanité, nous trouvons de nombreux exemples de civilisations entières qui périrent soit parce que leur savoir surclassait leur être, soit parce que leur être surclassait leur savoir. »
(…)
(…), il est indispensable de comprendre le rapport du savoir et de l’être, pris ensemble, avec la compréhension. Le savoir est une chose, la compréhension en est une autre. Mais les gens confondent souvent ces deux idées, ou bien ils ne voient pas nettement où est la différence.
« Le savoir par lui-même ne donne pas la compréhension. Et la compréhension ne saurait être augmentée par un accroissement du seul savoir. La compréhension dépend de la relation du savoir à l’être.
(…)
« … une personne exercée à l’observation de soi sait avec certitude qu’à différentes périodes de sa vie elle a compris une seule et même idée, une seule et même pensée, de manières totalement différentes. Il lui semble étrange souvent qu’elle ait pu comprendre si mal ce qu’elle comprend maintenant, croit-elle, si bien. Et elle se rend compte, cependant, que son savoir est demeuré le même ; qu’elle ne sait rien de plus aujourd’hui qu’hier. Qu’est-ce qui a donc changé ? C’est son être qui a changé. Dès que l’être change, la compréhension elle aussi doit changer.
(…)
« Dans le champ des activités pratiques, les gens savent très bien faire la différence entre le simple savoir et la compréhension. Ils se rendent compte que savoir et savoir faire sont deux choses toutes différentes, et que savoir faire n’est pas le fruit du seul savoir. Mais, sortis de ce champ de leur activité pratique, les gens ne comprennent plus ce que cela signifie “comprendre”.
« En règle générale, lorsque les gens se rendent compte qu’ils ne comprennent pas une chose, ils essaient de lui trouver un nom, et lorsqu’ils ont trouvé un nom, ils disent qu’ils “comprennent”. Mais “trouver un nom” ne signifie pas que l’on comprenne. Par malheur, les gens se satisfont habituellement des noms. Et un homme qui connaît un grand nombre de noms, c’est-à-dire une multitude de mots, est réputé très compréhensif — excepté, dans les choses pratiques où son ignorance ne tarde pas à devenir évidente.
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p. 109
Langages différents
« L’une des raisons de la divergence entre la ligne du savoir et la ligne de l’être dans notre vie, — en d’autre termes le manque de compréhension qui est, en partie la cause, et, en partie l’effet de cette divergence — se trouve dans le langage que parle les gens. Ce langage est rempli de conceptions fausses, de classifications fausses, d’associations fausses. Et voici le pire : les caractéristiques essentielles du penser ordinaire, son vague et son imprécision, font que chaque mot peut avoir des milliers de significations différentes selon le bagage dont dispose celui qui parle et le complexe d’associations en jeu au moment même. Les gens ne réalisent pas combien leur langage est subjectif, combien les choses qu’ils disent sont différentes, bien qu’ils emploient tous les mêmes mots. Ils ne voient pas que chacun d’eux parle sa langue à lui, sans rien comprendre — ou si vaguement — à celle des autres, sans avoir la moindre idée que l’autre leur parle toujours dans une langue qui leur est inconnue. (…) Deux hommes peuvent, avec une conviction profonde, dire la même chose, mais lui donner des noms différents, et discuter à perte de vue, sans soupçonner que leur pensée est exactement la même. Ou bien, inversement, deux hommes peuvent employer les mêmes mots et s’imaginer qu’ils sont d’accord, qu’ils se comprennent, tandis qu’ils disent en réalité des choses absolument différentes et ne se comprennent pas le moins du monde.
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p. 112
L’évolution de l’homme no1 à l’homme no7
« Les hommes no 1, 2 et 3 constituent l’humanité mécanique : ils demeurent au niveau où ils sont nés.
« L’homme no 1 a le centre de gravité de sa vie psychique dans le centre moteur. C’est l’homme du corps physique chez lequel les fonctions de l’instinct et du mouvement l’emportent toujours sur les fonctions du sentiment et du penser.
« L’homme no 2 est au même niveau de développement, mais le centre de gravité de sa vie psychique est dans le centre émotionnel ; il est donc cet homme chez qui les fonctions émotionnelles l’emportent sur toutes les autres, il est l’homme du sentiment, l’homme émotionnel.
« L’homme no 3 est lui aussi au même niveau de développement, mais le centre de gravité de sa vie psychique est dans le centre intellectuel, en d’autres termes, c’est un homme chez qui les fonctions intellectuelles l’emportent sur les fonctions émotionnelles, instinctives et motrices ; c’est l’homme rationnel qui a une théorie pour tout ce qu’il fait, qui part toujours de considérations mentales.
« Chaque homme naît no 1, no 2 ou no 3.
« L’homme no 4 est le produit d’un travail d’école à la suite d’efforts de caractère très défini. (…) [Il] commence déjà à se connaître, il commence à savoir où il va.
« L’homme no 5 est déjà le produit d’une cristallisation ; il ne peut plus changer continuellement comme les hommes nos 1,2 et 3. Mais il doit être noté que l’homme no 5 peut être soit le résultat d’un travail juste, soit le résultat d’un travail faux. Il peut être devenu no 5 sans avoir été no 4. Dans ce cas il ne pourra pas se développer davantage, il ne pourra pas devenir no 6 et no 7. Pour devenir l’homme no 6, il lui faudra d’abord refondre complètement son essence, déjà cristallisée, il lui faudra perdre intentionnellement son être d’homme no 5. Or cela ne peut être mené à bien qu’à travers des souffrances terribles. Par bonheur, de tels cas de faux développement sont très rares.
« L’homme no 7 est parvenu au développement le plus complet qui soit possible à l’homme, et possède tout ce que l’homme peut posséder, notamment la volonté, la conscience, un “Moi” permanent et immuable, l’individualité, l’immortalité, et quantité d’autres propriétés que dans notre aveuglement et notre ignorance, nous nous attribuons. Ce n’est qu’à un certain degré que nous pouvons comprendre l’homme no 7 et ses propriétés, ainsi que les étapes graduelles par lesquelles nous pouvons l’approcher, c’est-à-dire le processus du développement qui nous est possible.
« La division de l’homme en sept catégories permet de rendre compte de milliers de particularités qui ne sauraient être comprises autrement. Cette division est une première application à l’homme du concept de relativité. Des choses apparemment identiques peuvent être tout à fait différentes, selon la catégorie d’hommes dont elles relèvent en fait, ou en fonction de laquelle on les envisage.
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p. 118
L’homme microcosme
« (…) L’homme est une image du monde. Il a été créé par les lois mêmes qui créèrent l’ensemble du monde. Si un homme se connaissait et se comprenait lui-même, il connaîtrait et comprendrait le monde entier, toutes les lois qui créent et qui gouvernent le monde. Et inversement, par l’étude du monde et des lois qui le gouvernent, il apprendrait et comprendrait les lois qui le gouvernent lui-même.
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p. 144
L’omnipotence de Dieu en cause
« Lorsque G. allait à Moscou, notre groupe se réunissait sans lui. Je garde le souvenir de plusieurs conversations.
Elles tournaient autour de l’idée de miracle, et de ce fait que l’Absolu ne peut pas manifester sa volonté dans notre monde, que cette volonté se manifeste seulement sous forme de lois mécaniques, et ne peut se manifester elle-même en violation de ces lois.
Je ne sais plus lequel d’entre nous rappela le premier une anecdote bien connue, mais peu respectueuse, où nous vîmes aussitôt une illustration de cette loi.
Il s’agissait de l’histoire du vieux séminariste qui, à son examen final, ne comprend toujours pas l’idée de l’omnipotence divine.
— Bien, donnez-moi un exemple de quelque chose que le Seigneur ne puisse pas faire, dit l’évêque examinateur.
— Ce ne sera pas long, votre Éminence, répond le séminariste, chacun sait que le Seigneur Lui-même ne peut pas battre l’as d’atout avec un deux ordinaire.
Rien ne pouvait être plus lumineux.
Il y avait plus de sens dans cette sotte petite histoire que dans un millier de traités de théologie. Les lois d’un jeu font l’essence de ce jeu. Une violation de ces lois détruirait le jeu entier. L’Absolu ne peut pas plus interférer dans notre vie et substituer d’autres résultats aux résultats naturels de ces causes accidentellement créées par nous, ou en dehors de nous, qu’il ne peut battre l’as d’atout avec le deux. Tourgueniev a écrit quelque part que toutes les prières ordinaires peuvent être réduites à celle-ci : « Seigneur, faites que deux et deux ne fassent pas quatre.» C’est la même chose que l’as d’atout du séminariste.
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p. 149
Définir son but
« À l’une des réunions suivantes, cette question lui fut posée : Quel était le but de son enseignement?
— J’ai certainement mon but, répondit G., mais vous me permettrez de ne pas en parler. Car mon but ne peut encore rien signifier pour vous. Pour vous, ce qui compte maintenant, c’est que vous puissiez définir votre propre but. Quant à l’enseignement même, il ne saurait avoir de but. Il ne fait qu’indiquer aux hommes le meilleur moyen d’atteindre leurs buts, quels qu’ils soient. La question des buts est primordiale. Aussi longtemps qu’un homme n’a pas défini son propre but, il n’est même pas capable de commencer à “faire”. Comment pourrait-on “faire”, si l’on n’a pas de but? Avant toute chose, “faire” présuppose un but.
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p. 151
Connaître l’avenir
(…) Nous ne pouvons pas avoir de destin au sens vrai de ce mot, pas plus que nous ne pouvons avoir de volonté. Si nous avions la volonté, nous serions, par cela seul, capables de connaître l’avenir parce qu’il nous serait possible de construire notre avenir, de le rendre tel que nous le voulons. (…) Mais les accidents sont imprévisibles. Aujourd’hui un homme est tel, demain il est différent ; aujourd’hui il lui arrive une chose, demain une autre.
(…) L’avenir ne peut être prédit que pour des hommes. L’avenir ne peut pas être prédit pour des machines folles. Leur direction change à tout moment. (…) Si un homme veut prévoir son propre avenir, il doit avant tout se connaître lui-même. (…)
(…) nous avons tous le droit de dire que nous connaissons notre avenir : il sera exactement identique à ce qu’a été notre passé. Rien ne peut changer de soi-même.
(…) Tous les bons commerçants connaissent l’avenir, sinon leur affaire ferait faillite. (…) la connaissance de l’avenir ne vaut la peine que lorsqu’un homme peut être son propre maître.
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p. 153
Comment devenir un Chrétien?
« Avant tout, il est nécessaire de comprendre qu’un Chrétien n’est pas un homme qui se dit Chrétien, ou que d’autres disent Chrétien. Un Chrétien est un homme qui vit en accord avec les préceptes du Christ. Tels que nous sommes, nous ne pouvons pas être Chrétiens. Pour être Chrétiens, nous devons être capables de “faire”. Nous ne pouvons pas “faire” ; avec nous, tout “arrive”. Le Christ dit : “Aimez vos ennemis.”, mais comment aimer nos ennemis, quand nous ne pouvons même pas aimer nos amis? Quelquefois “ça aime”, et quelquefois “ça n’aime pas”. Tels que nous sommes, nous ne pouvons même pas désirer réellement être Chrétiens, parce que, ici encore, quelquefois “ça désire” et quelquefois “ça ne désire pas”. Et un homme ne peut pas désirer longtemps cette seule et même chose, parce que soudain, au lieu de désirer être Chrétien, il se souvient d’un tapis très beau mais très cher qu’il a vu dans un magasin. Et au lieu de désirer être Chrétien, il commence à penser au moyen d’acheter ce tapis, en oubliant tout ce qui concerne le Christianisme. (…) Pour être Chrétien, il faut “être”. Être signifie : être maître de soi. Si un homme n’est pas son propre maître, il n’a rien et ne peut rien avoir. Et il ne peut pas être un Chrétien. Il est simplement une machine, un automate. Une machine ne peut pas être un Chrétien. (…) elle n’est pas responsable. Être Chrétien signifie être responsable. La responsabilité ne vient que plus tard, si un homme, même partiellement cesse d’être une machine, et commence en fait, et pas seulement en paroles, à désirer être un Chrétien.
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p. 154
Être maître de soi
« Parmi les buts exprimés, le plus juste est sans conteste celui d’être maître de soi, parce que, sans cela, rien d’autre n’est possible. Et en comparaison de ce but, tous les autres ne sont que des rêves d’enfants, des désirs dont un homme ne pourrait faire le moindre usage, même s’ils étaient exaucés.
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p. 156
Asservir les autres
(…) Les hommes ne veulent pas penser à eux-mêmes, ils ne pensent qu’aux moyens d’amener les autres à servir leurs caprices. (…)
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p. 157
Connais-toi toi-même
(…) “Connais-toi toi-même” se réfère à la nécessité de connaître sa propre machine, la “machine humaine”. La structure de la machine est plus ou moins la même chez tous les hommes ; c’est donc cette structure que l’homme doit étudier d’abord, c’est-à-dire les fonctions et les lois de son organisme. Dans la machine humaine tout est lié, une chose dépend à ce point d’une autre, qu’il est tout à fait impossible d’étudier une fonction quelconque sans étudier toutes les autres. La connaissance d’une partie requiert la connaissance de l’ensemble. Connaître l’ensemble dans l’homme est possible, mais cela exige beaucoup de temps et de travail ; cela exige surtout l’application de la bonne méthode, et, chose non moins nécessaire, la juste direction d’un maître.
(…)
(…) L’activité entière de la machine humaine est divisée en quatre groupes de fonctions nettement définis. (…) : les fonctions [1] intellectuelle, [2] émotionnelle, [3] motrice et [4] instinctive.
(…)
[1] « On peut dire, en gros, que la fonction du penser travaille toujours par comparaison. Les conclusions intellectuelles sont toujours le résultat de la comparaison de deux ou de plusieurs impressions.
[2] « La sensation et l’émotion ne raisonne pas, elles ne comparent pas, elles définissent seulement une impression donnée par son aspect, son caractère plaisant ou déplaisant (…) [ou] indifférentes (…).
« La difficulté de distinguer entre les fonctions est accrue par ce fait que les gens les sentent de manière très différentes. (…) Il est très difficile, si ce n’est impossible, pour des hommes de diverses catégories et de divers modes de perception, de se comprendre mutuellement, parce qu’ils donnent tous des noms différents à une seule et même chose, et le même nom aux choses les plus différentes. De plus, toutes sortes de combinaisons sont encore possibles. Un homme perçoit à travers ses pensées et ses sensations, un autre à travers ses pensées et ses sentiments, et ainsi de suite. (…) Ces différences dans la perception et la réaction aux événements extérieurs produisent deux résultats : les gens ne se comprennent pas les uns les autres, et ils ne se comprennent pas eux-mêmes. (…)
(…) La connaissance la plus complète que nous puissions avoir d’un sujet donné ne peut être obtenue que si nous l’examinons simultanément à travers nos pensées, nos sentiments et nos sensations. (…) Dans les conditions ordinaires, l’homme voit le monde à travers une vitre déformée, inégale. (…) un homme qui commence à s’étudier lui-même, s’il découvre en lui quelque chose qu’il n’aime pas, doit comprendre qu’il ne sera pas capable de la changer. Étudier est une chose, changer en est une autre. Mais l’étude est le premier pas vers la possibilité de changer dans l’avenir. Et, dès le début de l’étude de soi, on doit bien se convaincre que pendant longtemps tout le travail consistera seulement à s’étudier.
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p. 162
L’effet domino du changement
« Dans les conditions ordinaires, aucun changement n’est possible, parce que, toutes les fois qu’un homme veut changer une chose, il ne veut changer que cette chose. Mais tout dans la machine est lié et chaque fonction est inévitablement contrebalancée par une autre ou toute une série d’autres fonctions, bien que nous ne nous rendions pas compte de cette interdépendance des diverses fonctions en nous-mêmes. La machine est équilibrée dans tous ses détails à chaque moment de son activité.
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p. 167
Observer ses habitudes
« Puis, l’observation devra porter sur les habitudes en général. Tout homme est un tissu d’habitudes, bien que le plus souvent il ne s’en rende nul compte (…)
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p. 168
Déterminisme
«S’il suit toutes ces règles en s’observant lui-même, l’homme découvrira une quantité d’aspects très importants de son être. Pour commencer il constatera avec une indubitable clarté le fait que ses actions, ses pensées, ses sentiments et ses paroles résultent des influences extérieures, et que rien ne vient de lui. Il comprendra et il verra qu’il est en fait un automate agissant sous l’influence de stimuli extérieurs. Il ressentira sa complète mécanicité. Tout arrive, l’homme ne peut rien “faire”. Il est une machine commandée de l’extérieur par des chocs accidentels. Chaque choc appelle à la surface un de ses “moi”. Un nouveau choc, et ce “moi” disparaît, un autre prend sa place. Un autre petit changement dans le monde environnant, et voilà encore un “moi” nouveau.
« L’homme commencera dès lors à comprendre qu’il n’a pas le moindre pouvoir sur lui-même qu’il ne sait jamais ce qu’il peut dire ou ce qu’il peut faire à la minute suivante, qu’il ne peut pas répondre pour lui-même, ne serait-ce que pour quelques instants.
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p. 174
La conscience
« (…) les moments de conscience sont très courts, et séparés les uns des autres par de longs intervalles de complète inconscience, pendant lesquels votre machine travaille automatiquement.(…)