Passages choisis 960719

Hygiène de l'assassin [1]

par Amélie Nothomb

Éditions Albin Michel © 1992

p. 21

– ... , parce que les métaphoriens, eux, n'arrêtent jamais, ils continuent aussi longtemps qu'un bienfaiteur ne leur a pas cassé la gueule.

– Le bienfaiteur, c'est vous, j'imagine?

– Non, J'ai toujours été un peu trop mou et gentil.

– Gentil, vous?

– Effroyablement. Je ne connais personne d'aussi gentil que moi. Cette gentillesse est effroyable car ce n'est jamais par gentillesse que je suis gentil, c'est par lassitude et surtout par peur de l'exaspération. Je suis prompt à m'exaspérer et je vis très mal ces exaspérations, alors je les évite comme la peste.

– Vous méprisez la gentillesse?

– Vous ne comprenez rien à ce que je raconte. J'admire la gentillesse qui a pour origine la gentillesse ou l'amour. Mais connaissez-vous beaucoup de gens qui la pratiquent, cette gentillesse-là? Dans l'immense majorité des cas, quand les humains sont gentils, c'est pour qu'on leur fiche la paix.

p. 55

 – ... N'est-il pas réconfortant, pour un vrai, un pur, un grand, un génial écrivain comme moi, de savoir que personne ne me lit? Que personne ne souille de son regard trivial les beautés auxquelles j'ai donné naissance, dans le secret de mes tréfonds et de ma solitude?

– Pour éviter ce regard trivial, n'eût-il pas été plus simple de ne pas vous faire éditer du tout ?

– Trop facile, Non, voyez-vous, le sommet du raffinement, c'est de vendre des millions d'exemplaires et de ne pas être lu.

– Sans compter que vous y avez gagné de l'argent.

– Certainement. J'aime beaucoup l'argent.

– Vous aimez l'argent, vous?

– Oui. C'est ravissant. Je n'y ai jamais trouvé d'utilité mais j'aime beaucoup le regarder. Une pièce de 5 francs, c'est joli comme une pâquerette.

p. 57

– [...] On n'est jamais le même après avoir lu un livre, fût-il aussi modeste qu'un Léo Malet : ça vous change, un Léo Malet. On ne regarde plus les jeunes filles en imperméable comme avant, quand on a lu un Léo Malet. (...) Modifier le regard : c'est ça, notre grand œuvre.

– Ne croyez-vous pas que, consciemment ou non, chaque personne a changé de regard, après avoir fini un livre ?

– Oh non ! Seule la fine fleur des lecteurs en est capable. Les autres continuent à voir les choses avec leur platitude originelle. Et encore, ici il est question des lecteurs, qui sont eux-mêmes une race très rare. La plupart des gens ne lisent pas. À ce sujet, il y a une citation excellente, d'un intellectuel dont j'ai oublié le nom : « Au fond, les gens ne lisent pas ; ou, s'ils lisent, ils ne comprennent pas ; ou, s'ils comprennent, ils oublient. »

p. 59

– [...] Je n'aime pas voir les gens. Si je vis seul, ce n'est pas tant par amour de la solitude que par haine du genre humain. Vous pourrez écrire dans votre canard que je suis un sale misanthrope.

– [...]

– [...] Il y a mille raisons pour détester les gens. La plus importante, pour moi, c'est leur mauvaise foi qui est absolument indécrottable. Cette mauvaise foi n'a d'ailleurs jamais été aussi à l'honneur qu'aujourd'hui. (...) La mauvaise foi, c'est bien pis que la déloyauté, la duplicité, la perfidie. Être de mauvaise foi, c'est se mentir d'abord à soi-même, non pour d'éventuels problèmes de conscience, mais pour son autosatisfaction sirupeuse avec de jolis mots comme « pudeur » ou « dignité ». Ensuite, c'est mentir aux autres, mais pas des mensonges honnêtes et méchants, pas pour foutre la merde, non : des mensonges de faux-cul, des mensonges light, qu'on vous déblatère avec un sourire comme si ça devait vous faire plaisir.

p. 62

– Féministe, moi? Je hais les femmes encore plus que les hommes.

– Pourquoi?

– Pour mille raisons. D'abord parce qu'elles sont laides : avez-vous déjà vu plus laid qu'une femme? A-t-on idée d'avoir des seins, des hanches et je vous épargne le reste? [...]

[...]

– [...] Sur le papier glacé des magazines, ces protubérances femelles sont déjà à la limite de l'inacceptable. Que dire de celles des vraies femelles, de celles qu'on n'ose pas montrer et qui sont l'immense majorité des mamelles? Pouah.

– [...]

– En revanche, trouvez-vous que les hommes sont beaux?

– Je n'ai pas dit ça. Les hommes ont un physique moins affreux que les femmes. Mais ils ne sont pas beaux pour autant.

– Personne n'est beau, alors?

– Si. Certains enfants sont très beaux.

p. 63

– Quels sont les fondements de votre désespoir?

– Tout, Ce n'est pas tant le monde qui est mal fichu, mais la vie. La mauvaise foi actuelle consiste aussi à clamer le contraire. Non mais vous les entendez tous bêler de concert : « la vie est bêêêêlle! Nous aimons la vie! » Ça me fait grimper au plafond, d'entendre de pareilles sottises.

– Ces sottises sont peut-être sincères.

– Je le crois aussi, et ce n'en est que plus grave : ça prouve que la mauvaise foi est efficace, que les gens avalent ces sornettes. Ainsi, ils ont des vies de merde avec des boulots de merde, ils vivent dans des endroits horribles avec des personnes épouvantables, et ils poussent l'abjection jusqu'à appeler ça le bonheur.

– Mais tant mieux pour eux, s'ils sont heureux comme cela!

– Tant mieux pour eux, comme vous dites.

p. 65

– Vous voulez dire que Sartre n'est pas un écrivain?

– Vous ne le saviez pas?

– Mais enfin, il écrivait remarquablement bien.

– Certains journalistes aussi écrivent remarquablement bien. Mais il ne suffit pas d'avoir une bonne plume pour être écrivain.

– Ah non? Et que faut-il d'autre alors?

– Beaucoup de choses. D'abord, il faut des couilles. Et les couilles dont je parle se situent au-delà des sexes ; la preuve c'est que certaines femmes en ont. Oh, très peu, mais elles existent : je pense à Patricia Highsmith.

– [...]

... en voilà une qui doit haïr les gens autant que moi, et les femmes en particulier. On sent qu'elle n'écrit pas dans le but d'être accueillie dans les salons.

– Et Sartre, il écrivait dans le but d'être accueilli dans les salons?

– Et comment! ...

p. 66

– ... [les couilles,] C'est l'organe le plus important de l'écrivain. Sans couilles, un écrivain met sa plume au service de la mauvaise foi. Pour vous donner un exemple, prenons un écrivain qui a une très bonne plume, fournissons-lui de quoi écrire. Avec de solides couilles, ça donnera Mort à crédit. Sans couilles, ça donnera La Nausée.

– [...]

– ... les couilles sont la capacité de résistance d'un individu à la mauvaise foi ambiante. ...

– [...]

– Autant vous dire que presque personne n'a ces couilles-là. Quant à la proportion de gens qui ont à la fois une bonne plume et ces couilles-là, elle est infinitésimale.

p. 70

– ... L'écriture fout la merde à tous les niveaux ; pensez aux arbres qu'il a fallu abattre pour le papier, aux emplacements qu'il a fallu trouver pour stocker les livres, au fric que leur impression a coûté, au fric que ça coûtera aux éventuels lecteurs, à l'ennui que ces malheureux éprouveront à les lire, à la mauvaise conscience des misérables qui les achèteront et n'auront pas le courage de les lire, à la tristesse des gentils imbéciles qui les liront sans les comprendre, enfin et surtout à la fatuité des conversations qui feront suite à leur lecture ou à leur non-lecture. Et j'en passe! Alors n'allez pas me dire que l'écriture n'est pas nocive.

– Mais enfin, vous ne pouvez pas exclure à 100% la possibilité de tomber sur un ou deux lecteurs qui vous comprendront réellement, ne serait-ce que par intermittence. Ces éclairs de connivence profonde avec ces quelques individus ne suffisent-ils pas à faire de l'écriture un acte bénéfique.

– Vous déraisonnez! Je ne sais si ces individus existent mais, s'ils existent, c'est à eux que mes écrits peuvent nuire le plus. De quoi croyez-vous que je parle dans mes livres? Vous vous imaginez peut-être que je raconte la bonté des humains et le bonheur de vivre ? Où diable allez-vous chercher que me comprendre rend heureux? Au contraire!

– La connivence, même dans le désespoir, n'est-elle pas agréable?

– Vous trouvez ça agréable, vous, de savoir que vous êtes aussi désespéré que votre voisin? Moi je trouve ça encore plus triste.

– En ce cas, pourquoi écrire? Pourquoi chercher à communiquer?

– Attention, ne mélangez pas : écrire, ce n'est pas chercher à communiquer. Vous me demandez pourquoi écrire, et je vous réponds très strictement et très exclusivement ceci : pour jouir. Autrement dit, s'il n'y a pas de jouissance, il est impératif d'arrêter.

p. 72

La masturbation est-elle un emploi noble de la main?

– Et comment! Qu'une simple et modeste main puisse à elle seule reconstituer une chose aussi complexe, coûteuse, difficile à mettre en scène et encombrée d'états d'âme que le sexe, n'est-ce pas formidable? Que cette gentille main sans histoires procure autant (sinon plus) de plaisir qu'une femme embêtante et chère à l'entretien, n'est-ce pas admirable?

p. 74

– Oseriez-vous dire que la littérature n'a rien à voir avec les sentiments?

– Voyez-vous, jeune homme, je crois que nous n'avons pas la même conception du mot « sentiment ». Pour moi, vouloir casser la gueule à quelqu'un, c'est un sentiment. Pour vous, pleurer dans la rubrique « Courrier du cœur » d'un magazine féminin, c'est un sentiment.

– Et pour vous, qu'est-ce que c'est?

– Pour moi, c'est un état d'âme, c'est-à-dire une jolie histoire bourrée de mauvaise foi qu'on se raconte pour avoir l'impression d'accéder à la dignité d'être humain, pour se persuader que, même au moment où on fait caca, on est empli de spiritualité. Ce sont surtout les femmes qui inventent les états d'âme, parce que le genre de travail qu'elles font laisse la tête libre. Or une des caractéristiques de notre espèce est que notre cerveau se croit toujours obligé de fonctionner, même quand il ne sert à rien : ce déplorable inconvénient technique est à l'origine de toutes nos misères humaines. Plutôt que de se laisser aller à une noble inaction, à un repos élégant, tel le serpent endormi au soleil, le cerveau de la ménagère, furieux de ne pas lui être utile, se met à sécréter des scénarios débiles et prétentieux – d'autant plus prétentieux que la tâche de la ménagère lui paraîtra basse. C'est d'autant plus bête qu'il n'y a rien de bas à passer l'aspirateur ou à récurer les chiottes : ce sont des choses qu'il faut faire, voilà tout. Mais les femmes s'imaginent toujours qu'elles sont sur terre pour quelque mission aristocratique. La plupart des hommes aussi, d'ailleurs, avec moins d'obstination cependant, parce qu'on leur occupe le cerveau à l'aide de comptabilité, d'avancement, de délation et de déclaration d'impôts, ce qui laisse moins la place aux élucubrations.

– Je crois que vous retardez un peu. Les femmes aussi travaillent, à présent, et ont des soucis identiques aux hommes.

Que vous êtes naïf! Elles font semblant. Les tiroirs de leurs bureaux regorgent de vernis à ongles et de magazines féminins. Les femmes actuelles sont encore pires que les ménagères d'antan qui, elles au moins, servaient à quelque chose. Aujourd'hui, elles passent leur temps à discuter avec leurs collègues de sujets aussi substantiels que leurs problèmes de cœur et de calories, ce qui revient exactement au même. Quand elles s'ennuient trop, elles se font sauter par leurs supérieurs, ce qui leur procure l'ivresse délicieuse de foutre la merde dans la vie des autres. Ça, pour une femme, c'est la plus belle promotion. Quand une femme détruit la vie d'un autre, elle considère cet exploit comme la preuve suprême de sa spiritualité. « Je fous la merde, donc j'ai une âme », ainsi raisonne-t-elle.

À vous entendre, on jurerait que vous avez un compte à régler avec les femmes.

– Et comment ! C'est l'une d'entre elles qui m'a donné la vie, alors que je ne lui avais rien demandé.

[...]

– ... Mais un homme a été aussi pour quelque chose dans votre naissance.

– Je n'aime pas les hommes non plus, vous savez.

p. 78

– ... Un journaliste est fortement indiscret – c'est son métier – mais il sait jusqu'où il ne doit pas aller.

– Vous parlez à la troisième personne, maintenant?

– Je parle au nom de tous les journalistes.

– Voilà bien le réflexe de caste, typique des couards.

p. 80

– ... La solitude est un bienfait si elle m'éloigne de votre fange. Ma vie est moche, mais je la préfère à la vôtre. Partez, monsieur : je viens de finir ma tirade, alors, ayez le sens de la mise en scène, ayez le bon goût de partir.

[...]

– ... On ne devrait jamais rencontrer les écrivains.

p. 164

– ... la seule vraie mort, qui est l'oubli.


[1] Amélie Nothomb, Hygiène de l'assassin, Éditions Albin Michel © 1992, Points # P 109.

Prétextat Tach, quatre-vingt-trois ans, prix Nobel de littérature, n'a plus que deux mois à vivre. Monstre d'obésité et de misanthropie, il joue avec une cruauté cynique à éconduire les journalistes venus l'interviewer. Les quatre premiers fuient épouvantés. La cinquième, Nina, aura raison de lui et de son secret : sous les mots se cachent le crime, et sous l'œuvre, l'imposture. La littérature, la vraie, est faite de larmes et de sang.

 

 


Philo5...
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