Passages choisis 050924

Les hommes protégés [1]

par Robert Merle

Éditions Gallimard © 1974

Ce fut là un des buts que se donna le Nouveau Code de la femme. Promulgué la première année de l'administration Hope, il tenait compte d'un événement historique : à la fin de l'épidémie, il n'y avait plus d'Américaines au foyer, le règne de la « housewife » était fini, toutes les femmes, sauf les retraitées, travaillaient.

Le Code de la femme tira de cet état de fait les conclusions qui s'imposaient. Désormais, la femme déclara indépendamment ses propres revenus, paya ses impôts et donna son nom à ses enfants, assurant, seule, leur tutelle légale jusqu'à leur majorité. Le Code de la femme ne reconnaissait, en fait, qu'un seul parent : la mère. Et elle bénéficiait seule des allocations familiales, des services sociaux et des allégements fiscaux considérables consentis par l'administration Hope.

Le rôle du père n'était défini que par prétérition. Bien que la nouvelle administration eût aboli, comme inutilement répressives, les lois contre la polygamie, il n'était dit nulle part que la structure du mariage aux U.S.A. était appelée à changer. Toute liberté, au contraire, était laissée au couple — catholique, protestant ou juif — de s'unir dans l'église de son choix. Mais le concept de « mari » et de « père » était implicitement aboli, du fait que les devoirs et les droits attachés à cette double capacité avaient disparu. Le Code employait bien le terme de « procréateur », mais le procréateur ne donnait pas son nom à la femme qu'il avait fécondée, ni aux enfants issus de ces rapports. Il ne pouvait pas davantage déclarer ceux-ci sur sa déclaration d'impôts, et n'était tenu ni de les nourrir ni de cohabiter avec leur mère.

Le seul lien qu'un homme pouvait établir avec sa progéniture consistait à lui donner son nom en tant que « nom du milieu » (middle name) précédant celui de la mère. Auquel cas, il était tenu de tester en sa faveur. Cependant, cette demi-adoption ne comportait en contrepartie aucun droit pour l'adoptant. Elle ne pouvait, d'ailleurs, avoir lieu que sur la demande écrite de la mère, demande à laquelle le procréateur n'était en aucune façon tenu de consentir.

Il y avait dans ce code, de toute évidence, l'amorce d'une révolution sexuelle sans précédent dans l'Histoire du monde. Mais c'était une révolution qui ne disait pas son nom. La manière habile et pas du tout provocante dont le Code de la femme était rédigé témoignait de ce que les psychologues sexistes à l'ancienne mode auraient appelé « l'astuce féminine » de la Présidente. À aucun moment, la nouvelle législation ne paraissait toucher au principe du mariage monogamique, mais à y regarder de plus près, ce n'était plus qu'une boîte vide. L'homme, réduit à son rôle biologique de reproducteur, avait disparu en tant que père : son pouvoir social était discrètement liquidé. Dépossédé de son rôle directeur, cessant d'être le noyau de la cellule familiale, il devenait un élément marginal dans la société.

Comme Burage l'avait annoncé, la notion de propriété juridique, implicite dans les « droits » du père, s'était, avec ceux-ci, évanouie. Seules les mères avaient une existence sociale définie. Elles pouvaient vivre seules, ou avec un homme, peu importait. Elles n'en étaient pas moins, juridiquement, des célibataires, puisque la tutelle et la dépendance économique d'un mari avait disparu.

Elles étaient aidées, certes, mais par la collectivité. L'aide généreuse, constante et multiforme accordée aux mères et aux mères seules – allocations familiales, primes, allégements fiscaux, crèches de quartier ou de village fonctionnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre – mettait les « pères » entre parenthèses et aboutissait, en fait, à une étatisation discrète de l'Éducation.

[...]

Le Nouveau Code de la femme établissait ainsi, par une simple mesure fiscale, et sans aucune déclaration de principe, un droit d'aînesse déguisé en faveur des filles. Si le Code n'est pas, dans un avenir prochain, révoqué, ces dispositions doivent assurer en deux ou trois générations la totale mainmise des femmes américaines sur l'économie U.S. – et partant, la pérennité de leur pouvoir politique.

Ce processus n'est évidemment pas terminé. À l'heure actuelle, il poursuit son cours. Mais force est déjà de reconnaître que la présidente Hope, grâce à son art de la persuasion, son respect de la liberté d'expression et sa bonne entente avec le Congrès, est en train de réussir là où la précédente administration a si lamentablement échoué. La bigoterie de Bedford [la précédente présidente], la misandrie criminelle de sa clique, le rêve des Grimm et des Jettison d'établir – je cite leur imbécile pléonasme – un « État parthênogénélique unisexuel » – ont eu pour conséquence de jeter les U.S.A. dans une guerre civile. La [nouvelle] présidente Hope, elle, a compris que, si lésée qu'ait été la femme au cours des siècles, on ne pouvait pas bâtir un édifice social de quelque durée sur la haine de l'homme.


[1] Robert Merle, Les hommes protégés, Éditions Gallimard © 1974, Folio No. 2057, pages 420 à 424.

À la suite d'une épidémie d'encéphalite qui ne trappe que les hommes, les femmes les remplacent dans leurs rôles sociaux, et c'est une Présidente, Sarah Bedford, féministe dure, qui s'installe à la Maison-Blanche. Le Dr. Martinelli, qui recherche un vaccin contre l'encéphalite, est enfermé avec d'autres savants à Blueville, dans une « zone protégée » qui les tient à l'abri de l'épidémie mais dans un climat de brimades, d'humiliations et d'angoisse. Martinelli acquiert vite la conviction que son vaccin ne sera pas utilisé, du moins sous l'Administration Bedford. C'est paradoxalement chez les femmes qu'il trouvera ses alliées les plus sûres et par les femmes qu'il sera libéré. Mais, une fois Bedford remplacée à la Maison-Blanche par une féministe modérée, Martinelli saura-t-il s'adapter à une société où les hommes ne jouent plus qu'un rôle subalterne?


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