par Lao-tseu
(Traduction F.B.) [1]
* * *
Le Tao dont on peut
parler n’est pas le Tao Éternel
Les noms peuvent être
dits, mais pas le Nom Éternel
En tant qu’origine du
ciel et de la terre, il est sans nom :
En tant que « La Mère
» de toutes choses, on peut le nommer.
Aussi, en tant que
toujours caché, nous devrions voir son essence intérieure :
En tant que toujours
manifeste, nous devrions voir ses aspects extérieurs.
Les deux viennent de
la même source, bien qu’on les nomme de différentes
façons ;
Et les deux sont
appelés mystères.
Le Mystère des mystères est la Porte de toute essence.
Alors que tout le
monde reconnaît la beauté comme beauté,
en soi, ceci est
laideur.
Alors que tout le
monde reconnaît ce qui est bon comme bon,
en soi, ceci est
mauvais.
En effet, le caché et
le manifeste naissent l’un de l’autre.
Le difficile et le
facile se complémentent l’un et l’autre.
Le long et le court
se montrent l’un l’autre.
Le haut et le bas se
définissent l’un par l’autre.
La voix et le son
s’harmonisent l’un et l’autre.
L’arrière et l’avant
se suivent.
Ainsi, le Sage dirige
ses affaires sans s’agiter,
Et répand son
enseignement sans parler.
Il ne renie rien de
la multitude grouillante.
Il les repousse, mais
ne s’en plaint pas.
Il fait son travail,
mais n’en fait pas de cas.
Il accomplit sa
tâche, mais ne le souligne pas.
Aussi, c’est à cause
de sa discrétion
Que personne ne peut
jamais rien lui ravir.
En ne portant pas aux nues le
talentueux, vous ferez en sorte que les gens cessent leur rivalités et leurs
disputes ;
En n'estimant pas les biens difficiles à obtenir, vous ferez en sorte que les
gens cessent de dérober et de cambrioler.
En n'affichant pas ce qui attire la
convoitise, vous ferez en sorte que le cœur des gens reste tranquille.
Ainsi, la façon de gouverner du sage commence par
Vider le cœur des désirs,
Remplir le ventre de nourriture,
Affaiblir les ambitions,
Durcir les os.
De cette façon, il fera en
sorte que les gens restent sans savoir et sans désir, et préviendra l'agitation
de ceux qui savent.
Pratiquez la Non-Agitation, et tout sera en ordre.
Le Tao est comme un bol vide,
Qui, lorsqu'on l'utilise, ne peut jamais être rempli.
Abîme sans fond, il semble être l'origine de toutes choses.
Il émousse tout rebord coupant,
Il dénoue tout enchevêtrement,
Il harmonise toute lumière,
Il unifie le monde en un tout.
Caché dans les profondeurs,
Il semble pourtant exister pour toujours.
Je ne sais pas de qui il est l'enfant ;
Il semble être l'ancêtre commun de tout, le père des choses.
Vouloir maintenir le vase toujours plein,
Mieux vaut arrêter à temps de le remplir!
À sans cesse se battre et
aiguiser l'épée,
Le tranchant ne peut pas être préservé longtemps.
Remplis ta maison d'or et de jade,
Et bientôt elle ne pourra plus être protégée.
Fais cas de tes richesses et honneur,
Et tu ne récolteras que calamités.
Voici le chemin du Ciel :
Lorsque ton travail est fait, efface-toi!
Trente rayons
convergent vers un seul moyeu ;
C’est sur le trou du
centre que dépend l’utilité de la charrette.
Nous fabriquons un
récipient à partir d’une motte d’argile ;
C’est l’espace vide
dans le récipient qui le rend utile.
Nous fabriquons des
portes et des fenêtres pour une pièce ;
Mais ce sont ces
espaces vides qui rendent la pièce habitable.
Ainsi, bien que le
tangible ait ses avantages,
C’est l’intangible
qui le rend utile.
Tu le regardes mais tu ne peux le voir! Son nom est Informe.
Tu l'écoutes mais tu ne peux l'entendre! Son nom est Silence.
Tu veux l'empoigner mais tu ne peux pas le toucher! Son nom est Incorporel.
Ces trois attributs sont impénétrables ; par conséquent, ils fusionnent en un seul.
Son côté le plus haut n'est pas lumineux ;
Au dessous, il n'est pas obscur.
Innommable, il se meut continuellement,
Jusqu'à ce qu'il retourne au-delà du domaine des choses : au néant.
Nous l'appelons la Forme sans forme, l'Image invisible.
Nous l'appelons l'indéfinissable, l'inimaginable.
Affronte-le et tu ne verras pas son visage!
Suis-le et tu ne verras pas son dos!
Mais muni de ce Tao ancien, tu peux harnacher les réalités actuelles
Connaître ce qui est à l'origine, est l'essentiel du Tao.
[1]
Il
existe une myriade de traductions de ce texte de sagesse écrit en chinois ancien
vers 600 av. J.-C. J'ai composé la mienne principalement à partir de la
traduction de John C. H. Wu : Lao
Tzu, Tao Teh Ching, Shambhala Dragon Editions © 1989 (St. John's
University Press, New York © 1961).
Cette édition reproduit le texte original chinois à côté d'une traduction
anglaise un peu plus littérale que les autres. Celle-ci, bien que moins littéraire, permet de mieux
entrevoir la signification première de la pensée de Lao-tseu. Plus que jamais,
on réalise ici combien la traduction est une entreprise
interprétative, et l'utilité de la philosophie de
Roland
Barthes pour comprendre les enjeux d'une œuvre littéraire qu'il faut
réécrire en soi pour lui donner un sens. N'est-il pas amusant de constater que la consistance du Tao est alors
renforcée du fait qu'il soit essentiellement intraduisible?
Philo5...
… à quelle
source choisissez-vous d’alimenter votre esprit?