Une
introduction à la mémétique
par
Édition Le Pommier – Collection Mélétè © 2005
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PREMIÈRE PARTIE : Origines et définitions de la mémétique Ê
Ch. 1 – POURQUOI VOUS
LISEZ CE LIVRE Ê
Ch. 2 – LA PENSÉE
PRÉMÉMÉTIQUE Ê
Ch. 3 – L’ENFANCE DU
MÈME DES MÈMES Ê
Ch. 4 – M2
FORGE SES ARMES DANS LES COMBATS DE DARWIN Ê
Ch. 5 – M2
AMASSE UNE FORTUNE SUR LE NET Ê
Ch. 6 – M2 DOIT
FAIRE FACE À L’HISTOIRE Ê
Ch. 7 – M2 VEUT
ENTRER À L’UNIVERSITÉ Ê
DEUXIÈME PARTIE : L’atelier du méméticien Ê
Ch. 8 – QU’EST-CE
QU’UN MÉMÉTICIEN ? Ê
Ch. 9 – QUAND ON VOIT LE
CODE, ON EN VOIT PARTOUT Ê
Ch. 10 – LES
VÉHICULES MÉMÉTIQUES SONT LES SOLUTIONS DE LA CULTURE Ê
Ch. 11 – LES IDÉES AUSSI
CONSOMMENT DES RESSOURCES Ê
Ch. 12 – 100% DES
GAGNANTS ONT TENTÉ LEUR CHANCE Ê
Conclusion – L’ACIDE DÉSINTOXYRIBONUCLÉIQUE Ê
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Nous possédons, vous et
moi, un important bagage d'expériences communes. Vous êtes venu(e) à la
mémétique par un chemin balisé ; vous avez lu des livres, rencontré des
gens et observé ce qui vous entoure. Vous sentez que nos cultures grouillent de
formes de vie non biologiques mangeuses de temps et d'attention. Vous vous
interrogez sur la tournure que prend le monde et découvrez que certains auteurs
abordent le sujet à la lumière des sciences contemporaines et en élargissant la
théorie de l'évolution bien au-delà des espèces animales et végétales, vers le
culturel, le social, le mental…
[…] Pour l’instant, vous êtes encore sous
le coup de la surprise d’être le personnage principal de ce livre.
Rassurez-vous, cela ne durera pas. Avant la fin, non seulement vous ne le serez
plus, mais vous n’existerez peut-être même plus […]
[…]
[…] les outils façonnent votre manière de
réfléchir, et donc de voir le monde. Il est fascinant de constater, me faisait remarquer un ami philosophe, que la structure du mode plan
de PowerPoint dérive en droite ligne de l'approche scolastique imposée, par son
style autant que par son argumentation, par saint Thomas
d'Aquin. Ce
mode d'articulation rigoureuse de la pensée, en parties et sous-parties
hiérarchisées, influence le monde occidental de manière sous-jacente depuis
plusieurs siècles. On le retrouve maintenant intégré « en dur » dans
le fonctionnement même des outils qui nous servent à construire nos
raisonnements.
[…]
Je suppose donc que, comme
moi, vous pensez confusément que lorsqu'on a un Macintosh, on est quelqu'un de
plus engagé, de plus indépendant et, probablement, de plus artiste que
lorsqu'on a un PC Windows, même si vous préférez vous en tenir à Windows parce
que, sur un Mac, les boutons sont à l'envers. Vous utilisez ce qui est pratique
pour vous, mais, au fond, vous en voulez à Bill Gates, cette moderne figure
faustienne, de vous avoir asservi et, ce faisant, d'être devenu l'homme le plus
riche du monde.
[…]
[…] Toute forme d’opinion qui pourrait vous
faire pencher dans un sens ou dans un autre est déjà présente en vous […]
« […] De même que les
gènes se propagent à travers le bassin génétique en bondissant de corps en
corps via les spermatozoïdes et les œufs, ainsi les mèmes se propagent dans le
bassin mémétique en sautant de cerveau en cerveau, par le biais d'un processus,
qui, au sens le plus large, peut être a
Aaron Lynch, le premier homme
à s'être déclaré méméticien professionnel, résumait le basculement mental
nécessaire à cette évolution en écrivant : « L'important n'est pas de savoir comment
un homme acquiert des idées, mais comment une idée acquiert des hommes [2] »
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La
mémétique n'est pas sortie d'un chapeau. Outre les évolutionnistes, elle est
l'héritière d'une longue tradition de penseurs et d'hommes de sciences qui ont élargi les frontières
conceptuelles du vivant, relativisé la notion de vérité et contesté la
confiscation du connu par un moi centralisateur. Essayons de définir ce qu'est
la mémétique en quinze mots, puis en quinze lignes... assorties de quelques
commentaires sur ses racines profondes.
.
Définition 1 :
La mémétique étudie la
nature et le fonctionnement des mèmes, définis par hypothèse comme des réplicateurs culturels.
Variante :
La mémétique est à la culture ce que la génétique est à la nature.
[…]
[…] les
mèmes sont des réplicateurs, par définition. On entend par là des
éléments codés capables spontanément, en utilisant les ressources de leur
environnement, de fabriquer ou de faire fabriquer des copies suffisamment
fidèles d'eux-mêmes.
[…] les
mèmes sont des réplicateurs culturels. Ils revendiquent une autonomie
par rapport au « vieux » gène et, de ce fait, rétablissent un peu de
cette irréductibilité du social au biologique. [Le gène est au
mème ce que le corps est à l’esprit]
[…]
[…] Sir
Geoffrey Vickers qui, dès 1963, envisage une écologie des idées où celles-ci
ont une existence propre au sein d'un écosystème culturel [3] .
Mais le
plus étonnant, c'est de voir que le physicien français Pierre Auger, dans un
ouvrage daté de 1952 et réédité en 1966, L'Homme microscopique, parvient
à l'idée d'un « troisième règne » du vivant, qui serait
« constitué par des organismes bien définis, les idées, se reproduisant
par multiplication identique dans les milieux constitués par les cerveaux
humains, grâce aux réserves d'ordre qui y sont disponibles [4] ».
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La carte d'identité de M2,
le mème des
mèmes, fait apparaître
une propriété des plus étranges : M2 est autoréférent. C'est sa marque de naissance et son
secret de survie. Il est en cela cousin de la vie elle-même et ne peut donc pas
mourir. Nouveau-né, il se regarde dans le miroir de la conscience. Tout seul,
perdu dans l'infosphère, il repère le phare de l'intelligence artificielle…
[…]
Le
théorème dit d'« incomplétude », énoncé en 1931 par le logicien Kurt
Gödel, dit en substance que, dans tout système formel permettant d'énoncer des
propositions vraies ou fausses, il existe au moins une proposition dont il est
impossible de décider si elle est vraie ou fausse sans « sortir » du
système, c'est-à-dire sans faire a
[…]
[…]
[…] À partir de la
démonstration de Gödel et en s'appuyant sur les dessins d'Escher et sur la
musique de Bach qui possède, elle aussi, notamment dans les canons, des
propriétés d'autoréférence quasi magiques, Hofstadter dévelo
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M2 est de tous
les combats évolutionnistes, de la
contestation des « causes finales » à la thèse du réplicateur égoïste, en passant par
la querelle de frontière entre l'inné et l'acquis, la spécificité de l'homme et
le coup d'arrêt aux prétentions de la sociobiologie. Mais M2 est
aussi capable de construire, dans le cadre darwinien étendu, une articulation
élégante entre nature et culture.
Selon [Daniel C. Dennett], l'« idée dangereuse de Darwin », pour reprendre le titre original du
livre, est que le
« design », qui est
ici à prendre dans le sens de forme organisée de façon à produire une
fonctionnalité, peut
émerger de l'ordre simple
d'un flux d'événements par le biais d'un processus algorithmique ne faisant a
Pour que l'algorithme
évolutionnaire se réalise, il suffit que la forme
de vie évolutive que l'on considère remplisse trois conditions :
[1] – Qu'elle soit susceptible
de variations, […]
[2]
– Qu'elle soit capable de transmission héréditaire […]
[3]
– Qu'elle manifeste, selon les variantes produites grâce à la première
condition, une adaptation différentielle aux exigences du milieu lors des
interactions avec celui-ci. L'adaptation (ou fitness) est sanctionnée
par une sélection des variantes dites
« les plus aptes ».
Dennett consacre tout le début
de son livre à montrer que cet algorithme suffit pour aboutir inévitablement à
l'apparition de solutions adaptatives qui
se cumulent et génèrent petit à petit la merveilleuse horlogerie de la
nature. […]
Le mème des mèmes intervient à point pour bousculer les idées reçues relatives à certaines
questions, et se
fait volontiers le passeur d'énoncés comme :
« La création se passe de Créateur », « L'algorithme darwinien
est réellement capable de trouver les meilleures solutions dans un contexte
donné, avec une complexité croissante, sans le moindre projet de départ »,
« La conscience et le libre arbitre ne reposent pas sur l'existence d'un je
observateur central, lequel n'existe nulle part dans le cerveau,
mais en une multitudes d'arbitrages et de compétitions », « La
conscience n'est pas forcément l'apanage de l'homme, elle pourrait être
accessible aux machines! » […]
[…]
[…] Métaphoriquement, c'est un peu comme si l'on inventait une maison vivante
qui se chauffe, se décore et se répare toute seule. Combien de temps
faudrait-il pour que ce concept soit accepté par l'industrie du bâtiment? Eh bien, en 1994, M2 est toujours dans son étui et repose
tranquillement dans la boîte à outils du bon professeur Daniel C. Dennett
attendant que quelqu'un veuille bien l'emprunter. […]
[…]
[…] La psychologie évolutionniste nous en apprend
beaucoup sur des ressorts très anciens que l'on retrouve en tant qu'invariants
humains. Par exemple si, bien malgré nous, un bébé qui pleure nous agace assez
systématiquement, c'est parce que ceux de nos ancêtres qui ne ressentaient pas
suffisamment cette tension ont statistiquement moins bien veillé sur leur
descendance ; si nous avons tendance à croire facilement en
l'existence d'un être invisible capable de nous aider face au danger, c'est
parce que notre module cérébral d'a
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M2
se renforce « sur le terrain » grâce à l'émergence des nouvelles
technologies de l'information et de la communication. Il profite de la
puissance des micro-ordinateurs, se frotte à la vie artificielle et baigne dans
la frénésie d'innovation et le climat de compétition de la Silicon Valley. Il
voit apparaître la cyberculture au sein d'une génération en manque de combats,
mais qui étouffe sous la prolifération des codes.
[…]
[…] Dans le monde des mèmes, la
« nourriture », c'est l'attention du public gagnée. Les mèmes les plus
intéressants sont ceux qui captent l'attention du plus grand nombre et, de ce
fait, parviennent à se nourrir et à proliférer. Les autres meurent. On en vient
alors à se demander comment fait un mème pour attirer notre attention,
influencer notre comportement et nous amener à faire ce qu'il faut pour qu'à
terme il se répande plus largement. Raisonner de cette façon, c'est adopter le
« point de vue du mème » (meme's eye vieiw). Un exemple? Le
sandwich a pour trait distinctif d'être transportable, de se tenir à la main.
C'est pour rester à sa table de jeu que Lord Sandwich se fit confectionner de
petits en-cas portables avec une tranche de viande entre deux tranches de pain.
Dans les mèmes du sandwich, il y a le fait d'être tenu à la main, et donc
d'être visible. On peut dire que les mèmes du sandwich induisent un
comportement qui rend le sandwich visible et popularise la brillante solution.
D'une façon générale, on peut dire que la nouveauté et la « portabilité » sont toutes
deux des facteurs intrinsèques de propagation, ou du moins de propagation
supérieure à des variantes qui seraient habituelles ou cachées. Cela peut en partie contribuer
à expliquer l'essor exponentiel de solutions portables, affectant le
comportement de façon voyante, comme le téléphone portable, l'ordinateur
portable, le baladeur, l'assistant digital, sans parler de la montre.
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La vraie
vie et l'histoire des hommes ne sont pas aussi lisses qu'un code binaire. M2
doit assumer sa part d'ombre, la folie des foules, les croyances erronées, les
persécutions idéologiques. Mais on découvre qu'il apporte aussi un remède à la
violence inévitable et « naturelle » de l'homme.
[…]
Rejoignant
Dennett, Popper,
Minsky
et les connexionnistes adeptes du cerveau collectif, Bloom s'emploie à nous révéler la
capacité de résolution de problèmes qu'offrent les visions du monde. Certaines
donnent de bons résultats ; d'autres mènent à la ruine ou au massacre.
Avec une indifférence cruelle, le superorganisme tire les enseignements de nos
erreurs en envoyant tout simplement au casse-pipe les pauvres types qui ont été
assez fous pour mettre en application des modèles qui ne marchent pas.
Malheureusement, on ne le sait qu'à posteriori.
Une macrostructure maintenue par des mèmes puissants
laissera impitoyablement mourir les individus qui auront échoué dans leurs tentatives
audacieuses au point de mettre la structure en danger. Un tel fonctionnement
résulte naturellement de la rétrologique bien huilée de l'évolution, selon
laquelle les organisations – dont les mêmes ne prévoyaient pas le
« saquage » de ceux qui échouent – n'existent plus aujourd'hui. Il
s'agit ni plus ni moins que du fonctionnement d'une intelligence répartie – non
plus artificielle, mais bien collective, culturelle et suprahumaine.
[…] une autre prophétie déjà évoquée : celle que
formule Jean-Michel Truong dans
son essai sur la succession du biologique vers l'informatique intitulé Totalement
inhumaine.
[…] Après avoir développé d'une façon lumineuse et
réellement inquiétante le thème de l'inexorable essor de l'intelligence
artificielle, Truong suggère en touche finale, et avec une ironie amère,
qu'après tout, la relève assurée par le silicone après le carbone – juste
retour des choses – pourrait être une raison d'espérer en une posthumanité
meilleure.[7] (Truong explique simplement les raisons de ce
dépassement, vu à l'échelle du temps cosmique : les ressources de la
planète sont limitées et le propre de la vie est de s'étendre. Il va donc
falloir quitter la Terre, mais la substance biologique a ceci de commun avec
les produits de nos terroirs qu'elle voyage mal. La conscience a besoin d'un
véhicule plus robuste qui puisse passer dix mille ans aux environs du zéro
absolu sans manger, sans respirer et sans dormir.) […]
[…] Bloom et
Truong ont en commun de replacer l'histoire de l'homme dans une perspective
extrêmement vaste, le premier plutôt tourné vers les origines, le second vers
les suites possibles.
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En 2000,
pour donnera la mémétique une légitimité digne des sciences « dures »,
des chercheurs se proposent de « mettre de l'ordre » dans
ses notions clés. On assiste aux premiers débats entre méméticiens : sur
le rôle des artefacts et du langage, sur les modèles de reproduction par
imitation et (enfin) sur la définition des mèmes et les moyens de les
photographier. Les anthropologues résistent, mais on commence à entrevoir quel
pourrait être le territoire de la mémétique dans le champ des sciences de
l'homme.
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II y a
plus d'une façon d'aborder la mémétique : huit au moins traduisent des approches
et des méthodes de travail différentes. Après une visite rapide de ce que
pourrait contenir le laboratoire idéal, nous devons préparer notre safari à la
recherche du code, de ses véhicules, de ses avantages adaptatifs et des jeux de
contraintes qui pèsent sur lui. Mais ra
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Pour devenir
méméticien, il faut apprendre à « voir » le code dissimulé au cœur de tout
ce qui se reproduit dans le champ de la culture : la loi, le sport, la
mode, les techniques… Le code, au sens large, véhicule la norme reproductible
des comportements, soude les communautés, fixe la mémoire des crises et de leur
résolution. Il permet à des solutions qui fonctionnent de se dévelo
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De quoi
peut-on dire : « Cela se reproduit »? Quelle que soit l'approche
du mème que l'on retienne – logique, pratique, neuronale ou symbolique –,
l'expression du code correspond toujours à une forme de solution répondant à
la situation actuelle d'un système. Celui-ci peut être social, mental ou
physique, ou tout cela à la fois, et la solution est une optimisation naturelle
de son état. Si l'on considère les solutions de la culture comme des créatures
mémétiques, de quoi se nourrissent-elles et comment se reproduisent-elles?
Ont-elles un sexe?
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Pour
passer de la règle à l'expérience sensorielle, l'ontogenèse de la solution
réclame votre temps de veille, votre énergie, vos ressources et votre
« bande passante sociale ». Tout cela n'est pas extensible à
l'infini, pas plus que ne le sont votre mémoire ou votre champ de vision. Il en
résulte des arbitrages, des affrontements, et donc des pressions de sélection.
Nous y voilà enfin : pas d'évolution sans sélection. Il en résulte aussi,
forcément, des alliances entre mèmes coadaptés.
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Une fois
l'arène culturelle prête pour la compétition, les formes candidates à la
réplication doivent déployer leurs armes et leurs charmes, qui sont tous basés
sur des déséquilibres, des inégalités, des saillances. Popularité de
l'exceptionnel, tyrannie de la norme, évidence de la preuve… Les mèmes de
différents niveaux, du plus superficiel au plus fondamental, en passant par ce
mème étrange qu'est votre nom, inventent, par-delà toute intentionnalité, ce
que René
Thom aurait baptisé leur « sémiophysique ». Ainsi se crée le monde.
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[…]
À quoi ce
nouveau chantier de recherche peut-il servir : à nous libérer des
influences qui nous envahissent et nous manipulent, ou bien à en générer de
nouvelles, plus subtiles et plus efficaces? D'où viennent mes convictions? Même
si je demeure certain que « je suis », comment puis-je encore dire
que « je pense » et que « je décide »? Où s'arrêtera la
production du cerveau global? Allons-nous vivre sans culture? Comment
devons-nous éduquer nos enfants?
[…]
[…] La
machinerie complexe qui en résulte aujourd'hui est capable de produire des
besoins sur commande en les cultivant directement dans la tête des
consommateurs. Comprendre, selon de nouveaux points de vue, ce qui nous pousse
collectivement et individuellement à agir, à parler et même à penser de telle
ou telle façon me semble être une nécessité qui justifie pleinement un
investissement dans la promotion des études de mémétique.
Les chemins que
nous avons empruntés nous ont souvent ramenés à l'idée de la conscience. Cette
singularité étrange, qui vous rend simultanément capable de penser et de vous
penser pensant, vous permet aussi, par une démarche acrobatique (a
Les
discussions entre méméticiens butent fréquemment sur les effets
« dissolvants » de l'hypothèse mémétique poussée à son terme. Daniel
C. Dennett a comparé l'idée de Darwin
à un acide capable de dissoudre toutes les idées reçues sur les origines de la
vie et de l'homme. On peut en dire autant et même davantage de l'idée de Dawkins
qui, en quelque sorte, poursuit son œuvre en dissolvant d'autres constructions que l'on tenait pour des absolus
intangibles.
[…]
Notre époque est
intéressante, car il n'est pas envisageable que l'humanité continue sur sa
lancée plus de trente ans encore. Les réserves de pétrole touchent à leur fin,
la consommation mondiale ne fait qu'augmenter et les conflits pour s'en assurer
le contrôle deviennent de plus en plus violents. La superficie de la forêt
diminue d'année en année. La calotte glaciaire fond et la température augmente.
Il y a encore peu de temps, on aurait pu croire que Dieu avait un plan
alternatif et qu'il allait venir nous le présenter. Mais, l'ayant transformé en
ombre chinoise, tel un personnage du théâtre populaire javanais, nous ne
pouvons plus lui demander secours. Il faut nous en tirer seuls. En étant
vraiment pessimiste, on pourrait simplement tirer le rideau et se dire qu'après
tout, deux millions d'années, ce n'était pas si mal. Il suffirait de mettre le
monde sous sédatif à base de télévision, de jeux vidéo et de religion pour les
plus pauvres. On attendrait la fin en tapant le carton à la lueur d'une
chandelle. Malheureusement, le monde ne veut pas s'endormir. La conscience, une
fois allumée, ne s'éteindra pas. Elle continuera son chemin ailleurs,
autrement.
[…]
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[1] Richard
Dawkins, The Selfish Gene,
[2] Aaron
Lynch, Thought Contagion : How Belief Spreads Through Society, New-York,
Basic Books, 1996.
[3] Geoffrey
Vickers, Freedom in a Rocking Boat. Changing Values in an unstable Society, Londres,
Allandome, 1970.
[4] Pierre Auger, L'Homme microscopique, Paris,
Flammarion, 195, 2e éd., 1966.
[5] Le théorème de Gödel a un cadre mathématique
précis, celui de la théorie des nombres, et il faut se garder des extensions
abusives vers des domaines moins mathématiques où sa démonstration ne serait plus
aussi valide. Des scientifiques rigoristes, comme le physicien Jean Bricmont,
pourfendeur des « impostures intellectuelles », y veillent avec une
grande vigilance. Pour notre part, nous soulignons simplement que le théorème
d'incomplétude a éveillé la pensée occidentale à l'idée que la vérité se trouve
toujours enfermée à l'intérieur d'un système dont la conscience nous entraîne à
sortir, ce qui a pour effet d'aller vers davantage de complexité.
[6] Voyez comme les enfants (et les adultes) qui
jouent aux dés ont facilement tendance à dire « s'il vous plaît »
lorsqu'ils cherchent à obtenir un double six.
[7] Jean-Michel Truong, Totalement inhumaine, Les
Empêcheurs de penser en rond, 2001.