par Roberto
Casati et Achille Varzi
Éditions Albin
Michel - © 2005
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p.179 à 184
1. Me voici. Je vous demande
pardon de cette entrée en matière un peu brutale. Mais je dois dire que je suis
ravi d'être le premier paragraphe de ce dialogue.
2. Heureux es-tu. Pour ma part,
je ne suis vraiment pas content d'être le deuxième. Le pire, c'est qu'il en
aille ainsi et qu'il n'y ait plus rien à faire. Je vais rester cloué ici à
jamais!
3. Qu'est-ce que ça veut dire?
4. Inutile de lui poser des
questions : son tour est passé, il ne pourra plus te répondre. Tout au plus,
je peux te répondre, moi. Et voici ce que je te dis : un texte ne
saurait être différent de ce qu'il est. Il ne saurait même avoir un mot de plus
ou une virgule en moins, parce qu'en ce cas il serait déjà un autre texte. Et
s'il dit de lui-même qu'il est le premier paragraphe d'un dialogue, il ne
saurait être le deuxième, ou le troisième, de même qu'un paragraphe qui dit de
lui-même qu'il est le deuxième ou le troisième ne saurait être le premier. Moi,
par exemple, je suis le quatrième paragraphe de ce dialogue et, comme je le dis
explicitement, je ne puis imaginer une situation où je prenne ta place.
5. Mais moi, je ne suis pas
tenu par ce lien, n'est-ce pas? Je ne dis pas explicitement dans quelle partie
du dialogue j'apparais, et je pourrais donc fort bien apparaître ailleurs.
6. Excellente idée. Je
m'associe!
7. Je m'excuse, mais je crois
que vous faites erreur. Selon moi, même les paragraphes qui nous ont précédés
pourraient apparaître en un autre point du dialogue. Par exemple, le premier paragraphe
pourrait très bien arriver en second. En ce cas, évidemment, le contenu
changerait et l'affirmation finale du paragraphe deviendrait fausse. Mais ça ne
signifie pas qu'une circonstance de ce genre soit inconcevable. Au fond, il y a
un tas d'assertions fausses. Moi-même, je suis fausse, vu que je vous dis à
l'instant que j'appartiens au sixième paragraphe de ce dialogue, histoire de
vous taquiner. Voici donc comment je corrigerais la thèse du quatrième
paragraphe : il est vrai qu'un texte ne saurait en aucune façon être
différent de ce qu'il est ; mais, en d'autres circonstances, il pourrait
très bien dire autre chose que ce qu'il dit, et en conséquence il pourrait être
vrai même si pour l'instant il est faux et inversement. C'est le contexte qui fixe
le sens et donc les conditions de vérité. En tant que cas particulier, donc, le
deuxième paragraphe d'un dialogue pourrait fort bien figurer ailleurs que là où
il apparaît.
8. Doucement, vous m'embrumez
le cerveau.
9. Moi aussi, j'ai du mal à
comprendre : comme un texte peut-il dire autre chose que ce qu'il dit?
10. Je crois avoir compris. Les
deux paragraphes qui me suivent (les 11 et 12) sont égaux. Pourtant, l'un dit
le vrai, et l'autre le faux : tout dépend alors de leur position dans le
dialogue. Par analogie, une même phrase pourrait être vraie ou fausse au gré du
contexte dans lequel elle apparaît.
11. Je suis donc le onzième
paragraphe de ce dialogue.
12. Je suis donc le onzième
paragraphe de ce dialogue.
13. Qu'est-ce que c'est beau! À y bien réfléchir,
il peut aussi arriver que deux textes qui disent exactement le contraire soient
tous les deux vrais. Si je ne m'abuse, tel est le cas des deux affirmations
suivantes.
14. Je suis le quatorzième
paragraphe de ce dialogue.
15. Je ne suis pas le
quatorzième paragraphe de ce dialogue.
16. Bravo, vous avez presque
réussi. En fait, vous êtes tous les deux vrais. Mais attention :
réfléchissez bien, vous ne dites pas vraiment le contraire. Le premier d'entre
vous dit quelque chose de lui-même (c'est-à-dire du paragraphe 14), tandis que
le second dit aussi quelque chose de lui-même (du paragraphe 15). Vous
employez les mêmes mots, mais en fait vous vous référez à des choses
différentes, et vous ne pouvez donc pas vous contredire. Il n'est pas
surprenant que vous soyez tous les deux vrais. En revanche, je suis absolument
sûr que deux assertions ne peuvent être également vraies (ou également fausses)
si elles affirment réellement le contraire, par exemple si l'une dit que la
neige est blanche tandis que l'autre dit que la neige n'est pas blanche.
17. Et les affirmations qui
sont aussi vraies que fausses, c'est-à-dire vraies et fausses en même temps?
18. Naturellement. Vous pensez
au paradoxe du menteur?
19. C'est quoi le « paradoxe
du menteur »?
20. Ça : Je te dis que je
suis en train de te mentir.
21. Si tu dis vrai, il en va
comme tu dis ; mais en ce cas il est vrai que tu as menti, et donc tu dois
dire faux. En revanche, si tu dis faux, ça veut dire que tu as menti ;
mais alors, les choses sont exactement comme tu dis et tu dois donc dire vrai.
Bref, si tu dis vrai, tu mens, et si tu mens, tu dis vrai. Voilà le paradoxe.
22. Le paradoxe naît donc quand on affirme mentir?
23. Généralement, oui. Mais il
est de nombreuses variantes dans lesquelles on tombe dans le même paradoxe sans
parler directement de soi-même. Par exemple…
24. Par exemple, je dis que la
phrase suivante est fausse.
25. Et moi je dis que la phrase
précédente est vraie.
26. Impossible! Si la première
d'entre vous a dit vrai, la seconde doit être fausse, ce qui impliquerait que
la première aussi était fausse, non pas vraie. Si, au
contraire, la première a dit faux, la seconde doit avoir dit vrai, ce qui
impliquerait que la première aussi était vraie et non fausse. Bref, elles sont
prises dans un cercle vicieux : vous êtes vraies si et seulement si vous
êtes fausses. Impossible!
27. Paradoxal, dirais-je.
28. À moins précisément qu'il
n'y ait des phrases qui soient vraies et fausses en même temps.
29. Donc, nous ne pouvons
jamais parler de nous, ou d'un texte qui parle de nous, sans tomber dans des
contradictions paradoxales?
30. Non, pas si vite, ce serait
une conclusion hâtive. Parler de nous peut être périlleux, mais dans certains
cas il n'y a pas de mal. Le premier paragraphe de ce dialogue, par exemple,
parlait de lui-même sans tomber dans le moindre paradoxe. Prenons garde de ne
pas jeter le bébé avec l'eau du bain…
31. Moi aussi je suis dans le
paradoxe : je dis être une phrase formée de seize mots.
32. Et tu as raison!
33. Alors je dis moi aussi que
je suis une phrase de seize mots.
34. Et tu as tort, mais tu n'es
pas paradoxale ; tu es seulement fausse.
35. Même moi, je suis
paradoxale : je dis que la phrase suivante sera fausse (exactement comme
l'avait dit le 24e paragraphe).
36. Et moi je dis que la neige
est rouge.
37. Donc, les paradoxes sont
aussi en partie une affaire de hasard. Non seulement une même phrase peut être
vraie ou fausse suivant le contexte dans lequel elle apparaît (comme dans le
cas de 11 et de 12), mais il peut aussi arriver qu'une phrase se révèle
paradoxale ou non selon le contexte : par exemple, selon ce que dit la
phrase suivante, comme dans le cas de 24 et de 35. La première de ces phrases
est prise dans un cercle vicieux, mais pas la seconde.
38. Précisément. Ce que
dit une phrase dépend du contexte. Et si nous prêtons attention au contexte, 24
et 35 ne disent pas réellement la même chose (de même que 14 et 15 ne
disaient pas vraiment le contraire).
39. En vérité, on peut imaginer
des situations dans lesquelles on tombe dans le paradoxe, sans se retrouver
pour autant dans un cercle vicieux. Pensez à un dialogue sans fin (ou peut-être
devrais-je dire une conversation?) où toutes les phrases disent uniquement que
les phrases suivantes sont fausses. Il est clair qu'il n'y a aucune
circularité, puisqu'il s'agit d'une séquence infinie. Mais le résultat est
également paradoxal : d'un côté, il n'est pas possible que toutes les
phrases de la séquence soient fausses, parce qu'une phrase quelconque dont les
suivantes sont toutes fausses dirait vrai ; de l'autre, aucune des phrases
de la séquence ne peut être vraie, puisque pour être vraie elle devrait être
suivie uniquement de phrases fausses ; or, la fausseté de l'une quelconque
des phrases qui suivent implique la vérité d'au moins une des phrases
suivantes. Un paradoxe, mais sans aucune espèce de cercle.
40. Reste que la place de
chaque phrase dans la séquence est essentielle au paradoxe…
41. … C'est précisément la dépendance à l'égard du contexte dont on parlait.
Je crois enfin saisir le concept. En tout cas, pour me tenir à l'écart
d'éventuels problèmes, je ne parlerai jamais de phrases, d'affirmations ou de
paragraphes, mais uniquement de choses concrètes. Je dis seulement des choses
du type : la neige est blanche. Le soleil brûle. Les chaussettes de
l'archiduchesse sont sèches, archisèches. Je prends
grand soin de distinguer langage et métalangage.
42. Je ne voudrais pas te
contredire, mais tu viens de te contredire…
43. Vous avez bien de la chance
de pouvoir vous amuser. Moi je n'y parviens pas. Je suis très triste parce que
je suis le dernier paragraphe de ce dialogue. Le pire, c'est que tout est fini
désormais et qu'il n'y a plus rien à faire. Je resterai cloué ici pour
toujours!
44. Et moi alors?
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