Passages choisis 050830

39 petites histoires philosophiques d'une redoutable simplicité [1]

par Roberto Casati et Achille Varzi

Éditions Albin Michel - © 2005


L'autoréférence s'explique d'elle-même

1. Me voici. Je vous demande pardon de cette entrée en matière un peu brutale. Mais je dois dire que je suis ravi d'être le premier paragraphe de ce dialogue.

2. Heureux es-tu. Pour ma part, je ne suis vraiment pas content d'être le deuxième. Le pire, c'est qu'il en aille ainsi et qu'il n'y ait plus rien à faire. Je vais rester cloué ici à jamais!

3. Qu'est-ce que ça veut dire?

4. Inutile de lui poser des questions : son tour est passé, il ne pourra plus te répondre. Tout au plus, je peux te répondre, moi. Et voici ce que je te dis : un texte ne saurait être différent de ce qu'il est. Il ne saurait même avoir un mot de plus ou une virgule en moins, parce qu'en ce cas il serait déjà un autre texte. Et s'il dit de lui-même qu'il est le premier paragraphe d'un dialogue, il ne saurait être le deuxième, ou le troisième, de même qu'un paragraphe qui dit de lui-même qu'il est le deuxième ou le troisième ne saurait être le premier. Moi, par exemple, je suis le quatrième paragraphe de ce dialogue et, comme je le dis explicitement, je ne puis imaginer une situation où je prenne ta place.

5. Mais moi, je ne suis pas tenu par ce lien, n'est-ce pas? Je ne dis pas explicitement dans quelle partie du dialogue j'apparais, et je pourrais donc fort bien apparaître ailleurs.

6. Excellente idée. Je m'associe!

7. Je m'excuse, mais je crois que vous faites erreur. Selon moi, même les paragraphes qui nous ont précédés pourraient apparaître en un autre point du dialogue. Par exemple, le premier paragraphe pourrait très bien arriver en second. En ce cas, évidemment, le contenu changerait et l'affirmation finale du paragraphe deviendrait fausse. Mais ça ne signifie pas qu'une circonstance de ce genre soit inconcevable. Au fond, il y a un tas d'assertions fausses. Moi-même, je suis fausse, vu que je vous dis à l'instant que j'appartiens au sixième paragraphe de ce dialogue, histoire de vous taquiner. Voici donc comment je corrigerais la thèse du quatrième paragraphe : il est vrai qu'un texte ne saurait en aucune façon être différent de ce qu'il est ; mais, en d'autres circonstances, il pourrait très bien dire autre chose que ce qu'il dit, et en conséquence il pourrait être vrai même si pour l'instant il est faux et inversement. C'est le contexte qui fixe le sens et donc les conditions de vérité. En tant que cas particulier, donc, le deuxième paragraphe d'un dialogue pourrait fort bien figurer ailleurs que là où il apparaît.

8. Doucement, vous m'embrumez le cerveau.

9. Moi aussi, j'ai du mal à comprendre : comme un texte peut-il dire autre chose que ce qu'il dit?

10. Je crois avoir compris. Les deux paragraphes qui me suivent (les 11 et 12) sont égaux. Pourtant, l'un dit le vrai, et l'autre le faux : tout dépend alors de leur position dans le dialogue. Par analogie, une même phrase pourrait être vraie ou fausse au gré du contexte dans lequel elle apparaît.

11. Je suis donc le onzième paragraphe de ce dialogue.

12. Je suis donc le onzième paragraphe de ce dialogue.

13. Qu'est-ce que c'est beau! À y bien réfléchir, il peut aussi arriver que deux textes qui disent exactement le contraire soient tous les deux vrais. Si je ne m'abuse, tel est le cas des deux affirmations suivantes.

14. Je suis le quatorzième paragraphe de ce dialogue.

15. Je ne suis pas le quatorzième paragraphe de ce dialogue.

16. Bravo, vous avez presque réussi. En fait, vous êtes tous les deux vrais. Mais attention : réfléchissez bien, vous ne dites pas vraiment le contraire. Le premier d'entre vous dit quelque chose de lui-même (c'est-à-dire du paragraphe 14), tandis que le second dit aussi quelque chose de lui-même (du paragraphe 15). Vous employez les mêmes mots, mais en fait vous vous référez à des choses différentes, et vous ne pouvez donc pas vous contredire. Il n'est pas surprenant que vous soyez tous les deux vrais. En revanche, je suis absolument sûr que deux assertions ne peuvent être également vraies (ou également fausses) si elles affirment réellement le contraire, par exemple si l'une dit que la neige est blanche tandis que l'autre dit que la neige n'est pas blanche.

17. Et les affirmations qui sont aussi vraies que fausses, c'est-à-dire vraies et fausses en même temps?

18. Naturellement. Vous pensez au paradoxe du menteur?

19. C'est quoi le « paradoxe du menteur »?

20. Ça : Je te dis que je suis en train de te mentir.

21. Si tu dis vrai, il en va comme tu dis ; mais en ce cas il est vrai que tu as menti, et donc tu dois dire faux. En revanche, si tu dis faux, ça veut dire que tu as menti ; mais alors, les choses sont exactement comme tu dis et tu dois donc dire vrai. Bref, si tu dis vrai, tu mens, et si tu mens, tu dis vrai. Voilà le paradoxe.

22. Le paradoxe naît donc quand on affirme mentir?

23. Généralement, oui. Mais il est de nombreuses variantes dans lesquelles on tombe dans le même paradoxe sans parler directement de soi-même. Par exemple...

24. Par exemple, je dis que la phrase suivante est fausse.

25. Et moi je dis que la phrase précédente est vraie.

26. Impossible! Si la première d'entre vous a dit vrai, la seconde doit être fausse, ce qui impliquerait que la première aussi était fausse, non pas vraie. Si, au contraire, la première a dit faux, la seconde doit avoir dit vrai, ce qui impliquerait que la première aussi était vraie et non fausse. Bref, elles sont prises dans un cercle vicieux : vous êtes vraies si et seulement si vous êtes fausses. Impossible!

27. Paradoxal, dirais-je.

28. À moins précisément qu'il n'y ait des phrases qui soient vraies et fausses en même temps.

29. Donc, nous ne pouvons jamais parler de nous, ou d'un texte qui parle de nous, sans tomber dans des contradictions paradoxales?

30. Non, pas si vite, ce serait une conclusion hâtive. Parler de nous peut être périlleux, mais dans certains cas il n'y a pas de mal. Le premier paragraphe de ce dialogue, par exemple, parlait de lui-même sans tomber dans le moindre paradoxe. Prenons garde de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain...

31. Moi aussi je suis dans le paradoxe : je dis être une phrase formée de seize mots.

32. Et tu as raison!

33. Alors je dis moi aussi que je suis une phrase de seize mots.

34. Et tu as tort, mais tu n'es pas paradoxale ; tu es seulement fausse.

35. Même moi, je suis paradoxale : je dis que la phrase suivante sera fausse (exactement comme l'avait dit le 24e paragraphe).

36. Et moi je dis que la neige est rouge.

37. Donc, les paradoxes sont aussi en partie une affaire de hasard. Non seulement une même phrase peut être vraie ou fausse suivant le contexte dans lequel elle apparaît (comme dans le cas de 11 et de 12), mais il peut aussi arriver qu'une phrase se révèle paradoxale ou non selon le contexte : par exemple, selon ce que dit la phrase suivante, comme dans le cas de 24 et de 35. La première de ces phrases est prise dans un cercle vicieux, mais pas la seconde.

38. Précisément. Ce que dit une phrase dépend du contexte. Et si nous prêtons attention au contexte, 24 et 35 ne disent pas réellement la même chose (de même que 14 et 15 ne disaient pas vraiment le contraire).

39. En vérité, on peut imaginer des situations dans lesquelles on tombe dans le paradoxe, sans se retrouver pour autant dans un cercle vicieux. Pensez à un dialogue sans fin (ou peut-être devrais-je dire une conversation?) où toutes les phrases disent uniquement que les phrases suivantes sont fausses. Il est clair qu'il n'y a aucune circularité, puisqu'il s'agit d'une séquence infinie. Mais le résultat est également paradoxal : d'un côté, il n'est pas possible que toutes les phrases de la séquence soient fausses, parce qu'une phrase quelconque dont les suivantes sont toutes fausses dirait vrai ; de l'autre, aucune des phrases de la séquence ne peut être vraie, puisque pour être vraie elle devrait être suivie uniquement de phrases fausses ; or, la fausseté de l'une quelconque des phrases qui suivent implique la vérité d'au moins une des phrases suivantes. Un paradoxe, mais sans aucune espèce de cercle.

40. Reste que la place de chaque phrase dans la séquence est essentielle au paradoxe...

41. ... C'est précisément la dépendance à l'égard du contexte dont on parlait. Je crois enfin saisir le concept. En tout cas, pour me tenir à l'écart d'éventuels problèmes, je ne parlerai jamais de phrases, d'affirmations ou de paragraphes, mais uniquement de choses concrètes. Je dis seulement des choses du type : la neige est blanche. Le soleil brûle. Les chaussettes de l'archiduchesse sont sèches, archisèches. Je prends grand soin de distinguer langage et métalangage.

42. Je ne voudrais pas te contredire, mais tu viens de te contredire...

43. Vous avez bien de la chance de pouvoir vous amuser. Moi je n'y parviens pas. Je suis très triste parce que je suis le dernier paragraphe de ce dialogue. Le pire, c'est que tout est fini désormais et qu'il n'y a plus rien à faire. Je resterai cloué ici pour toujours!

44. Et moi alors?


[1] Roberto Casati et Achille Varzi, 39 petites histoires philosophiques d'une redoutable simplicité, Éditions Albin Michel © 2005, pages 179 à 184.

Les fraises ont-elles le même goût pour tout le monde? Est-il possible de voyager à travers le temps? et à quelles fins? Quelle est la différence entre la gauche et la droite? Si quelqu'un est frappé d'amnésie est-il encore coupable de ses fautes antérieures? Deux lions derrière les barreaux de leur cage peuvent-ils penser que la cage ne les enferme pas mais, au contraire, garantit le seul espace libre? Sur un mode apparemment léger, trente-neuf histoires mettant en scène des situations exemplaires, Roberto Casati et Achille Varzi donnent vie à quelques-uns des concepts clés de la philosophie : l'identité, le temps, l'autre, le libre-arbitre, les rapports de cause à effet, la conscience, la mémoire.

Chaque court scénario est ainsi une invitation à penser par soi-même. En maniant l'art du paradoxe, les deux complices montrent que les sciences exactes ne résolvent pas tous les problèmes, que rien n'est jamais donné comme sûr, et que la simplicité du quotidien peut cacher une merveilleuse complexité, parfois insurmontable.

Avec ce livre original, Roberto Casati et Achille Varzi nous invitent à découvrir un mode différent, divertissant et passionnant de faire de la philosophie, qui n'est pas que fumée conceptuelle.

Directeur de recherches du CNRS à l'Institut Nicod, Roberto Casati est notamment l'auteur de La Découverte de l'ombre (Albin Michel, 2002), qui a obtenu le prix « La science se livre » en 2003.
Achille Varzi est professeur associé de philosophie à l'université de Columbia.
Ils s'intéressent tout particulièrement à l'étrangeté des objets banals : images, couleurs, sons, lieux, trous et événements.


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