Initiation à la lecture philosophique,
à travers trente-six antinomies et triptyques conceptuels.
par Oscar Brenifier
avec l’aimable autorisation de l’auteur
Philosopher à travers les
antinomies
13- Fini et
infini
17- Actif et
passif
19- Matière
et forme
20- Cause et
effet
21- Espace et lieu
22- Force et
forme
27- Raison, sensible et intuition
28- Affirmation, preuve et
problématique
29- Possible, probable et nécessaire
30- Induction, déduction et hypothèse
32- Singularité, totalité et transcendance
35- Anthropologie, épistémologie et
métaphysique
* * *
Qu’est-ce qui permet de qualifier une discussion comme philosophique ?
Ne sont-ce pas les mêmes caractéristiques qui autorisent à qualifier une
dissertation comme étant de nature philosophique ? Et comme tout
professeur de philosophie le sait, bien que l’on tende parfois à l’oublier, il
ne suffit pas de considérer que l’écrit ou la discussion se tienne dans le
cadre d’un cours de philosophie pour les considérer comme philosophiques, le
contexte ne suffisant pas en soi à affirmer ou infirmer un contenu
philosophique. Le plus brillant des professeurs ne suffira pas, par sa simple
présence ou son seul contact, à garantir la substantialité ou la qualité de la
production intellectuelle de ses élèves. Ainsi, quel que soit le lieu, une
série d’opinions peu travaillées, une liste de poncifs, un ensemble de
déclarations peu substantielles, non étayées, qui sautent de manière
inconsciente du coq à l’âne, ne composent nullement un ensemble philosophique,
que ce soit à l’oral ou à l’écrit.
Chacun utilisera donc ses critères particuliers pour déterminer la valeur
ou la teneur philosophique d’un propos ou d’un échange. Ces déterminations
seront de nature intuitive ou formalisée, explicites ou implicites, arbitraires
ou justifiées. Mais avant d’avancer une quelconque hypothèse à ce propos, une
première mise en garde s’impose. Le qualificatif de philosophique nous semble
très chargé. Pour une première raison : il semble vouloir dire tout et
n’importe quoi. Sans doute parce que le terme de philosophie s’utilise en des
acceptions très variées, qui vont du discours quotidien, général, sans contenu
réel, sur les affaires du monde et de l’homme, à l’élaboration de doctrines
savantes, l’étalage plus ou moins approprié d’une érudition, en passant par la
production de rares abstractions. Face à cette situation on ne peut plus floue,
chacun sera tenté de surenchérir sur la valeur de sa propre position, dénonçant
et vilipendant toute autre perspective particulière ou générale, les plus
téméraires des zélateurs philosophiques n’hésitant pas à recourir à l’invective
et à l’excommunication.
Ceci dit, rien n’interdit à quiconque de tenter tout de même d’établir ce
qui définit et constitue le cheminement ou le contenu philosophiques. Mais
auparavant, pour éviter de surcharger cognitivement et émotionnellement cette
tâche, il nous semble important d’affirmer et ra
Pour substantifier notre propos et le rendre plus palpable, prenons un
exemple qui nous tient à cœur : la discussion, qu’elle se nomme dialogue,
débat ou autre. Que ce soit dans un cadre scolaire, formalisé ou non, la
discussion peut ou ne pas être philosophique. Suffira-t-il que cette discussion
porte sur les grands thèmes de la vie, tels l’amour, la mort ou la pensée, pour
la qualifier de philosophique ? Dans la perspective particulière du
présent article, nous répondrons par la négative. Toutefois, en premier lieu,
comme nous l’avons dit, peu importe dans l’absolu que cette discussion soit
considérée philosophique ou non. Exclusion de la philosophie, pour absence
d’érudition ou pour excès d’érudition, exclusion pour absence de démocratie ou
pour excès de démocratie, exclusion pour absence d’abstraction ou pour excès
d’abstraction, exclusion pour acceptation d’une doctrine ou pour refus d’une
doctrine. Nous refuserons tant le romantisme de l’enseignant qui doit minimiser
son rôle, voire virtuellement disparaître, que le cléricalisme du professeur
indispensable et si certain de sa science. Il réside dans ces postures un point
de dogme et d’honneur qui ne semble guère convenir à notre affaire : nous
n’avons point de copyright, d’estampille ou de pré carré à défendre.
Voyons-nous une utilité à un tel exercice ? C’est la première question
significative à se poser. Or il est vrai que dans notre société, comme partout
et toujours sans doute, celui qui souhaite se poser de grandes questions
existentielles éprouve une certaine difficulté à rencontrer des interlocuteurs
attentifs et honnêtes. En général, l’être humain préfère éviter ce genre de
questions, très ou trop occupé à vaquer à « d’utiles » occupations, peu
soucieux de prendre le temps de contempler certains problèmes en face. Ainsi,
le simple fait de se poser et calmement deviser ainsi, ou encore de durement
confronter les visions du monde, nous paraît chose bonne et utile, sans compter
que de ce type d’échange peuvent jaillir de profondes intuitions et de
vaillants arguments. Mais refaire le monde, est-ce philosopher ?
En un deuxième temps, comme nous pouvons remarquer périodiquement que ceux
qui se mêlent de telles discussions se contentent aisément d’égrener des
banalités, sans se soucier le moindrement de rigueur ou d’approfondissement,
nous refuserons d’accorder d’emblée le qualificatif de philosophique à un tel
exercice, aussi sympathique soit-il. Jugement aux conséquences limitées, qui ne
constitue en rien une catastrophe. Et si certains souhaitent vaille que vaille
utiliser ce terme pour assurer un statut à leurs besoins, nous ne leur en
tiendrons nullement rigueur : cela fait partie du jeu, dame philosophie en
aura vu bien d’autres, elle n’en mourra pas. La « mort de la
philosophie » est un concept dramatique qui nous est ici totalement
étranger, sinon pour exprimer la xénophobie de ceux qui prétendent encadrer la
philosophie à tel point qu’ils en demeurent l’unique – ou quasi unique –
promoteur, défenseur, héritier ou possesseur. Et quoi qu’il en soit, en dépit des tentatives de
délimitation et d’exclusion, et même grâce à elles, un débat s’engagera, qui
tentera encore et encore de reposer le problème afin de ne jamais relâcher la
tension bénéfique et nécessaire au plein exercice de la pensée. D’ailleurs, nous pouvons toujours nous
demander si le fait qu’un exercice soit philosophique indique d’emblée une
quelconque utilité.
Une fois cette mise en garde prononcée, tentons maintenant de proposer un
cadre pour le philosopher. Nous aurons minimisé, faut-il l’espérer, le flux de
réactions intempestives ou épidermiques, du bord des « aristocrates »
comme du bord des « démocrates ». Mais enfin, afin de philosopher,
sachons prendre des risques ! Nous proposerons donc, non pas tant comme
cadre définitionnel et limitatif que comme structure opérationnelle et
dynamique, le principe des antinomies. En effet, que ce soit au sein de la
philosophie orientale, au cœur des grands mythes provenant des quatre coins du
globe, dans la réflexion sur la vie au quotidien ou dans l’histoire de la
philosophie occidentale classique dès son émergence en Grèce, les antinomies
semblent rythmer la pensée. À commencer par le bien et le mal, le vrai et le
faux, le juste et l’injuste. Ces antinomies articulent les points de tension
autour et à partir desquels s’énoncent les grands principes, elles posent les
oppositions fondatrices, elles formulent les jugements et axiologies multiples,
elles permettent d’extraire la pensée du simple magma inchoatif d’opinions et
d’idées. Bizarrement, contrairement à ce que l’on pourrait croire, à travers
ces formalismes catégorisants et simplificateurs, la
pensée passe de l’opacité et de l’épaisseur du ramassis d’idées à une
architecture favorisant la transparence et la conscience de soi. À l’instar de
l’architecture gothique qui, en installant artificiellement des contreforts
extérieurs en des points précis, autorisa des perspectives plus légères et
élancées, plus structurées et moins massives que son prédécesseur roman.
Ainsi notre postulat avance que la pensée n’est pas une accumulation ou un
fatras d’opinions relativement étrangères les unes aux autres, s’ignorant et se
contredisant, mais qu’elle est une géométrie, avec ses échos et ses cohérences,
une architecture avec ses pierres angulaires et ses clefs de voûte, une musique
avec ses harmonies, truffée d’incidentes. Quand bien même cela ne relève pas
toujours du conscient - et heureusement car il aurait trop à faire - chaque
fonctionnement intellectuel singulier ou collectif produit un certain nombre de
concepts et de polarités conceptuelles qui servent tant bien que mal à
organiser la vie de l’esprit, en dépit de l’immensité et de la pluralité de ses
sollicitations, perceptions, sensations, intuitions ou opinions établies,
récoltées ici ou là. Plaisir et douleur, moi et autre, être et apparaître,
représentent autant de ces polarités dont nul ne saurait faire l’économie sans
devenir fou. C’est uniquement au prix d’un immense travail sur soi,
psychologique et intellectuel, que quelques grandes sagesses ou schémas
révolutionnaires peuvent prétendre, comme idéal proposé ou révélation divine,
faire fi de telles évidences. Si la pensée opère de manière principalement
réactive, produisant au coup par coup des formulations, mécaniquement, pour se
faire plaisir ou pour faire plaisir au voisin, elle opère néanmoins dans le
creuset de catégories, de formes codifiées et d’axes spécifiques.
Si certaines de ces antinomies, en particulier celles que l’on rencontre
dans la vie, généralement de nature pratique, empirique, perceptible et morale,
nous fra
Prenons un cas particulier : être et apparaître. Plus d’un spécialiste
en la matière souhaitera nous montrer par diverses subtilités comment
l’antinomie kantienne « noumène et phénomène » est autrement plus
sophistiquée, plus subtile et plus savante que l’antinomie générale telle que
nous l’avons simplement formulée, mais il nous semble que, mis à part celui qui
prétend rédiger une thèse doctorale sur la question destinée à impressionner
les pairs ou obtenir un diplôme, ces sophistications, nuances et subtilités, ne
présentent guère d’intérêt. Si tant est qu’elles aient encore une quelconque
substance autre que purement lexicale et occasionnelle. Nous aurons pu, à une
occasion ou à une autre, observer à l’œuvre quelque abstracteur de
quintessence, qui en un premier temps nous impressionne peut-être, pour en fin
de compte nous fra
Tout être humain aura nécessairement fait l’expérience du décalage entre
être et apparaître. Ne serait-ce que parce qu’il aura été déçu par son
prochain, parce qu’il aura pris des vessies pour des lanternes, parce que la
carpe prendra l’apparence du lapin, ou simplement parce que sa vision est
défaillante. Combien de désaccords auront pour tout fondement cette simple
différence, entre l’être et l’apparence, ou entre diverses apparences
déterminées par des perspectives diverses. Et c’est précisément
l’identification de ces perspectives ou de ces rapports particuliers à la chose
qui résument l’articulation des enjeux philosophiques. Principe anagogique de
Platon, qui nous demande de reprendre en amont une idée particulière, en son
origine, en la vision du monde qui la génère, afin de saisir en sa cause la
réalité fondatrice de cette idée. C’est en sens que les antinomies que nous
présentons nous semblent capturer de près la démarche philosophique.
À ce point on nous objectera que les discussions philosophiques, que ce
soit avec des enfants, des adolescents ou des adultes non initiés, chercheront
plutôt à répondre à des questions sur le sens de la vie, la difficulté des
rapports humains ou l’obligation morale, ce qui paraît-il nous cantonne bien
loin des abstraites antinomies que nous proposons. Mais nous répondons à ceci
que le philosopher ne se résume pas au simple échange d’opinions et
d’arguments, car il exige en supplément de réaliser un travail d’analyse et de
réflexion sur ce qui en soi ne constitue que la matière première du
philosopher. L’exigence philosophique consiste à creuser et articuler les
enjeux de ces diverses perspectives, différences qui très naturellement, menées
plus avant, produiront les antinomies classiques que nous avons tenté de
dénombrer.
Ainsi la tâche de l’enseignant, comme celle de ses élèves, reviendra à
rester sur les diverses idées émises, à les contempler avant d’en produire
d’autres à l’infini, afin d’en extraire le sens profond et d’en éclairer les
divergences. Plus question alors de se satisfaire de simples « Je ne suis
pas d’accord » ou « J’ai une autre idée », car il s’agira plutôt
de mettre en rapport ces diverses idées, qui sans cela ne seront jamais que des
opinions. Certes la production d’arguments détient comme valeur ajoutée le fait
d’attribuer une raison à une opinion, nous éloignant déjà de la sincérité comme
unique justification, mais il s’agit encore de comparer ces raisons, afin d’en
clarifier le contenu, de les mettre au jour, c’est-à-dire conceptualiser, puis
rendre compte de la multiplicité des perspectives, c’est-à-dire problématiser.
Il s’agira d’émettre des jugements, de qualifier ses propos, pour approfondir
et prendre conscience de sa propre pensée, de celle de ses interlocuteurs. Sans
quoi l’exercice aura pour intérêt, non négligeable certes, d’offrir un échange
d’idées et un lieu d’expression, mais il est moins que certain que dépourvue de
la comparaison et de la qualification des diverses idées, il puisse prétendre
au statut d’exercice philosophique. Il en va de même pour une dissertation en
classe de philosophie, à la seule différence que cadrée par un programme
défini, avec notions et auteurs, on pourra s’attendre à voir apparaître ici et
là quelques références ou notions codifiées, ce qui n’est pas nécessairement le
cas lors d’un écrit ou d’une discussion philosophique hors d’un programme établi
ou consacré de philosophie.
En guise de conclusion à notre préambule sur les antinomies, prenons un cas
particulier. Supposons que nous visitions l’atelier d’un peintre et que nous
souhaitions manifester notre appréciation de son œuvre. Parmi d’autres, deux possibilités
d’expression s’offrent ici à nous : « Votre peinture est très belle »
ou bien « Votre peinture me plaît beaucoup ». Pour une raison ou une
autre qui relève de la sensibilité, ou de choix personnels plus ou moins
conscients, chacun optera pour telle ou telle formulation. Néanmoins, pour le
peintre, s’il ne soucie guère de philosophie et qu’à toutes fins utiles ou plaisantes,
seul lui soucie votre agrément ou votre admiration, peu importent alors la
nature des termes choisis. De même pour l’auteur de ces paroles s’il ne
cherchait qu’à manifester ce qu’il avait sur le cœur.
Mais ce qui philosophiquement nous intéresse ici est d’établir les enjeux
impliqués par un tel choix. Enjeux qui pourront
s’articuler uniquement si l’on envisage d’abord quelle autre manière de
s’exprimer nous avions à notre disposition, et si nous prenons le temps de
délibérer sur ce choix. Il s’agit donc de conceptualiser, de problématiser et
d’approfondir pour faire œuvre de philosophie. Ainsi dans le premier cas de
figure, lorsque nous faisons a
Liste des antinomies et triptyques
Problème : Un dé est-il
une entité en soi ou une multiplicité de côtés ?
Problématique première et fondatrice : toute entité est à la fois une
et multiple. Ainsi l’individu est un, il a une identité unique qui le distingue
des autres individus, mais il est aussi plusieurs : sa conception de
lui-même, son lieu, son histoire, sa composition, ses relations, sa fonction,
etc. Il en va de même non seulement pour les êtres, mais aussi pour les choses
et pour les mots, dont l’identité varie avec les circonstances. Ainsi la pomme
sur un pommier, dans le fossé, sur l’étal du marchand, ou dans l’assiette n’est
pas la même pomme. Ainsi un mot, selon la phrase dans laquelle il s’insère,
peut voir son sens se modifier considérablement. Mais la multiplicité est un
piège, tout comme l’unité. En effet, à travers la multiplicité casuelle,
circonstancielle ou autre, à travers l’ensemble et la totalité, doit se
profiler une forme ou une autre d’unité, aussi hypothétique, problématique et
indéfinissable soit-elle, sans quoi l’entité n’est plus une entité mais une
pure multiplicité, le terme n’est plus un terme puisqu’il ne renvoie à aucun
ensemble, à aucune entité. Sans invariance aucune, sans communauté, sans unité,
une chose n’en est plus une, mais plusieurs. Mais sans multiplicité, sans
communauté, sans parties ou attributs divers, une chose est insaisissable et
inexistante. Aussi nous faut-il tenter de cerner l’unité à travers la
multiplicité, tout comme la multiplicité à travers l’unité.
Problème : Aimons-nous
notre voisin ou ce que nous en percevons ?
Cette problématique se greffe souvent sur la précédente. Car l’être, ou
essence, peut très facilement se concevoir comme l’unité fondatrice d’une
entité, intériorité dont l’apparence extérieure ne serait que la manifestation
partiale et partielle. Dans cette perspective, la réalité ou vérité des choses
et du monde serait plus ou moins accessible, voire inaccessible. L’apparence,
en tant qu’intermédiaire entre deux entités, entre une entité et ce qui
l’entoure, peut être conçue comme ce qui voile l’essence, ou comme ce qui en
constitue l’expression. L’apparence peut aussi être considérée comme la réalité
unique, en affirmant qu’elle seule agit sur l’extérieur de manière
efficace : elle est relation et substance vive. L’idée d’une réalité
intérieure sans expression extérieure ni aucune portée sur le monde n’aurait alors
qu’un intérêt factice, dénué de substance.
Toutefois l’exigence posée par le concept d’être est entre autres celui
d’un invariant, qui postule quelque caractéristique particulière et spécifique
pouvant toujours être attribuée à l’entité en question, à la chose en soi,
quelles que soient ses métamorphoses et la diversité de ses rapports. Cet
invariant représente alors un lien entre les différents états possibles,
au-delà des divers accidents produits par la contingence, lien qui incarne la
substance même de cette entité. Mais si l’être s’oppose ainsi au devenir, le
devenir put être considéré comme une perte d’être tout autant qu’un gain
d’être.
Problème : Sommes-nous
ce que nous voulons être ?
L’opposition entre essence et existence relève de la même problématique que
l’être et l’apparaître, bien que formulée ici de manière plus anthropologique,
c’est-à-dire en ses conséquences pour l’être humain. Le problème crucial posé
par cette antinomie est celui de savoir s’il existe une nature humaine, donc
collective. En effet, si c’était le cas, chacun d’entre nous serait défini et
tenu par cette nature, établie a priori. Cette nature peut d’ailleurs être
déterminée de façons très diverses : elle peut être biologique, et l’on
parlera d’instincts, elle peut être spirituelle, et l’on parlera de l’âme, elle
peut être psychologique, et l’on parlera de l’intelligence, elle sera
intellectuelle, et l’on parlera de la raison, elle sera sociale, et l’on
parlera de société, pour ne donner que quelques exemples.
Mais de cette vision essentialiste se distingue la vision existentielle, à
la fois singulière, temporelle et définie a posteriori. Cette perspective se
réclame d’une identité libre, modifiable par le sujet lui-même, identité qui
sans être déchargée de toute influence et toute contingence, s’élabore
délibérément au fil du temps. De ce fait, l’individu devient absolument
responsable de son existence et de son être, ne pouvant trouver quelque confort
ou excuse dans une quelconque prédétermination.
Au-delà de l’homme se pose aussi l’opposition entre objet physique et objet
de raison, avec le problème suivant : ce qui est produit par la raison
est-il moins réel que ce qui existe physiquement ? Ainsi, un personnage de
roman ou la théorie de la relativité existent-ils moins que mon voisin de
palier ?
Problème : Comment dire
« rien de nouveau sous le soleil » ?
C’est l’une des plus subtiles antinomies, éminemment ancienne et
dialectique : étrangement, le même est autre, tout comme l’autre est même.
En effet, ce qui est même, pour être même, doit être autre, sans quoi aucune
comparaison ne serait possible. L’expression « même que… » montre bien ce paradoxe. Et il en va pareillement pour
autre : car « autre que… » implique
aussi une comparaison, une forme de rapprochement, donc une sorte de similitude
sans laquelle la comparaison ne serait guère possible et la différence ne
saurait s’exprimer.
Le semblable ne connaît que par le semblable, sans quoi aucun rapprochement
ne serait concevable. Les antinomies, comme tous les contraires, présentent un
bon exemple de ce rapport : couples de termes qui s’opposent précisément
parce qu’ils traitent de la même chose. D’ailleurs il n’est pas possible
logiquement de placer dans une même phrase deux entités qui ne partagent pas
quelque paramètre ou attribut, ne serait-ce que l’étrangeté.
Tout ce qui relève de l’être est à la fois autre et même que ce qui est.
Seul l’être lui-même pourrait, en tant qu’absolu, être considéré non-autre, car il n’est autre que rien, puisqu’il est
absolument et rien ne lui est étranger, et pareillement il n’est pas même que
lui-même, puisqu’il est absolument identique à lui-même. Lorsque l’on demande à
propos de quoi que ce soit : « Est-ce la même chose ? »,
c’est bien que quelque chose a changé : le lieu ou le temps, les
circonstances, l’apparence, un quelconque attribut, qui permet de se poser la
question. Ainsi toute chose est à la fois même et autre qu’elle-même.
Contraires ?
Problème : Ce qui est
humain peut-il nous être étranger ?
Cette antinomie est un cas particulier de la précédente, sa transposition
sur le mode anthropologique, sans doute son occurrence la plus fréquente.
Autrui est autrui parce qu’il est semblable à moi, sans quoi il ne s’inscrirait
pas dans un rapport aussi spécifique à mon être : il est mon prochain,
voire mon lointain, mais jamais un complet étranger. Or suis-je le centre du
monde, l’ancrage, l’ombilic, puisque tout part de moi, ou bien ne suis-je qu’un
parmi autrui, un autrui immense, plus réel, bien plus vaste que mon petit moi,
infime parcelle d’autrui ? Les morales particulières oscillent en permanence au
sein de cette polarité. Mes perceptions, mes sentiments, ma pensée, m’obligent
à dire « je », mais que suis-je sans autrui qui m’a engendré, autrui
qui me permet d’exister, de penser et d’agir ? Au-delà des évidences et
connotations morales qui seront défendues par les uns et les autres, dois-je
déterminer mes actes en fonction de moi-même, égocentrisme, ou à partir d’autrui,
altruisme ? De plus, le moi relève-t-il de lui-même, ou de quelque soi qui
le transcende ? Autrui est-il une personne, une communauté particulière,
l’humanité tout entière ? Que choisir, entre le bien de ma famille et celui de
tous, qui souvent se contredisent ? Peut-on de toute façon, ne serait-ce que
pour des raisons pratiques qui ne sauraient prétendre à une autonomie radicale,
faire l’économie de penser simultanément moi et autrui, antinomie qui se niche
au cœur même des principaux conflits existentiels ?
Problème : Les points
composent-ils la droite ?
De quelle nature est le monde ? Est-il composé d’entités distinctes et
séparées, plus ou moins reliées entre elles de manière accessoire ou
nécessaire, ou s’organise-t-il comme une trame compacte, les choses ou les
êtres n’étant que les éléments contigus de cet enchaînement, inséparables de ce
qui les entoure, déployés dans un espace et un temps continus ? La
physique élémentaire pose déjà ce problème, en se demandant si la matière est
de nature ondulatoire ou corpusculaire, la première caractéristique relevant du
continu, la seconde du discret. Or les deux modèles semblent fonctionner, de
manière complémentaire certes, mais aussi contradictoire, avec diverses
implications scientifiques et épistémologiques.
Il en va de même sur le plan anthropologique, où les uns verront l’homme
comme un élément de la société, déterminé pour bonne part par cette société
ainsi que les mouvements et modes qui l’animent, tandis que les autres opteront
pour la perspective opposée, qui considère toute société comme un agrégat
d’individus disparates agissant délibérément. À nouveau diverses conséquences
philosophiques, politiques et sociales découleront de ces options, en
valorisant comparativement davantage, soit l’humanité entière ou une société
donnée pour la première, soit l’individu pour la seconde. Sont-ce les individus
qui composent la société, ou la société qui compose les individus ? Si
l’on est tenté de répondre affirmativement simultanément à ces deux questions,
les perspectives particulières divergeront toutefois dans leurs présupposés et
la priorité qu’elles accordent à l’une ou l’autre de ces deux entités.
Problème : L’homme,
petite partie du monde, peut-il être plus que le monde ?
Les parties composent-elles le tout, ou bien le tout engendre-t-il ses
parties ? Les qualités du tout appartiennent-elles à ses parties, ou s’en
distinguent-elles ? Les qualités du tout sont-elles la somme des qualités
des parties, ou les dépassent-elles ? En résumé, le tout est-il réductible
à l’ensemble de ses parties, ou non ? Déjà, on peut se demander si un tout
est réductible en parties, ce qui est un problème pour l’espace par exemple,
visiblement dépourvu de parties distinctes, ce qui repose le problème du
discret et du continu. Ensuite, peut-on dire qu’un être vivant est composé de
parties, alors qu’en séparant les parties constitutives de l’être vivant, ce
dernier n’est plus vivant ?
Si l’on sait qu’un tas de sable est composé de grains de sable, combien de
grains faut-il pour faire un tas minimum ? Nous avons là deux entités
incommensurables, le grain, de nature discrète, et le tas, de nature continue,
qui ne peuvent de ce point de vue posséder les mêmes qualités même s’ils se
nécessitent l’un l’autre.
En étendant ce problème, il est possible de se demander si l’univers
détient certaines qualités qui n’appartiennent nullement à ses parties, telle
l’éternité, tout comme on peut se demander si quelque partie de l’univers
détient des qualités que ne détient pas l’univers, telle la vie. Mais il
s’agira aussi de se demander si la totalité est un contenu, de même nature que
ce qu’il contient, ou s’il est un contenant, qui s’en distingue alors. Ceci
change considérablement la donne, car il n’est pas évident que la totalité se
contienne elle-même. Ainsi l’ensemble des verbes, nommé « verbes »,
n’est pas un verbe : le verbe n’est pas un verbe.
Problème : Le moi
est-il une réalité concrète ?
Est abstrait ce qui n’est pas perceptible par les sens, donc ce qui relève
de processus mentaux. L’abstrait est-il pour autant moins réel que le
concret ? À ce sujet les perspectives s’affrontent, avec empiristes,
pragmatistes et autres réalistes d’un côté, qui privent de réalité tout ce qui
ne peut faire l’objet d’une expérience sensible, de l’autre idéalistes et
conceptualistes, qui de diverses manières accordent une réalité substantielle
aux idées, parfois plus encore qu’à la perception sensible, pour eux source
d’illusions et d’erreurs. La tendance générale moderne chez les philosophes est
d’accorder à chacun de ces domaines une réalité spécifique, dont les
contradictions devraient en principe à terme se résoudre, postulat de la
démarche expérimentale qui prime dans le domaine scientifique.
Toutefois, reste la question de la primauté. Les abstractions
procèdent-elles d’une opération de l’esprit sur les choses concrètes ? Ou l’esprit engendre-t-il le concret à travers ses propres
opérations ? Quel est le degré d’autonomie de l’esprit face à la
matière ? L’abstraction renvoie parfois à une forme d’absence du réel,
mais ne peut-elle représenter l’accès à un niveau approfondi de la
réalité ? Si le concret tire son origine de l’agrégation des parties qui
constituent tout objet matériel, l’esprit ne peut-il avoir directement accès à
l’unité ou à l’essence de ces choses ? En revanche, on peut se demander si
l’esprit ne se cantonne pas à énoncer les qualités ou prédicats d’une chose,
sans pouvoir saisir la chose entière, tandis que la chose concrète est bien
entièrement présente.
Problème : Pensons-nous
avec notre cerveau ou avec notre esprit ?
Le problème particulier posé par l’opposition entre abstrait et concret
nous amène chez l’homme à opposer le corps et l’esprit, comme composantes de
son être. Car si pour certains, nous ne semblons pas pouvoir séparer l’un de
l’autre, l’homme étant doté d’une nature double, nous ne pouvons faire
l’économie de la dichotomie conceptuelle qui nous est présentée. Ce qui
n’empêche guère, au gré des théories, de nier la réalité du corps ou celle de
l’esprit. Peut-être en effet ne sommes-nous que corps, ou que esprit.
Quoi qu’il en soit, sans prétendre conclure sur la réalité de ces entités,
qu’est-ce qui oppose le corps à l’esprit ? Le corps est composé, l’esprit
paraît relativement indivisible. Le corps est matériel, il s’inscrit dans
l’espace et le temps, l’esprit est spirituel et ne peut être localisé. Le corps
est fini, déterminé, l’esprit paraît comparativement infini et indéterminé. Le
corps est mortel, l’esprit peut être considéré immortel. Selon les choix des
paramètres et critères convoqués, l’un paraîtra donc plus ou moins réel que
l’autre dans son être, plus ou moins fiable que l’autre sur le plan de la
connaissance qu’il produit. Chacun établira ainsi une hiérarchie personnelle de
son être, consciente ou non, voulue ou non, en conjuguant ces deux différents
archétypes, en articulant cette polarité complémentaire et conflictuelle.
Problème : La nature humaine
est-elle naturelle ?
Dans la même veine, la nature s’oppose à la culture comme l’acquis s’oppose
à l’inné. L’être humain est-il ce qu’il est par définition, a priori, ou
s’instaure-t-il à travers des choix historiques, conscients ou
inconscients ? La culture, principalement sinon essentiellement humaine,
est-elle en rupture avec la nature, ou bien n’en est-elle que l’expression plus
sophistiquée ? L’être humain s’inscrit-il dans le droit fil de l’évolution
terrestre, ou représente-t-il une discontinuité, un accident, voire une
catastrophe naturelle ? La raison, la conscience ou l’esprit émanent-ils
de la vie, ou bien relèvent-ils d’une réalité autre, transcendant la réalité
matérielle ou vivante ?
La nature s’oppose à la culture comme à un artifice. Elle représente toute
réalité du monde qui ne doit pas son existence à l’invention et au travail
humain. En ce sens elle incarne le monde dans sa totalité, en tant que l’on
découvre en lui un déterminisme, un ordre, ou au moins une cohérence, et elle s’oppose
à liberté, car la nature exprime ce qui dans un être écha
Problème : Les passions
ont-elles des raisons ?
Troisième antinomie fondamentale impliquant la raison : l’opposition à
la passion, aussi dialectique que les deux premières antinomies. Si la raison
est action volontaire, comme son nom l’indique, la passion est passive, subie.
Toutefois, elle est au cœur de la volonté, car celle-ci ne peut prétendre
relever d’une pure rationalité. La raison est bien souvent convoquée au service
d’une passion ou d’une autre, qui constitue le moteur, l’âme et la finalité de
la raison en question. Même un engagement prétendu de pure rationalité ne
saurait perdurer sans une passion : celle de la rationalité, qui émane
d’un désir.
Ainsi la passion fonde la raison, elle en est une cause nécessaire, mais
elle se heurte en permanence à cette raison : la raison tempère la
passion, la régule, la modèle, la soumet à l’épreuve critique, tandis que la
passion inhibe ou annihile les processus de la raison, les anime ou les
transforme. Néanmoins, la passion peut être considérée comme une raison au-delà
de la raison : lorsqu’un désir nous meut sans que nous n’en connaissions
la genèse ou les raisons, un désir que nous n’avons nullement choisi, un désir
qui pourtant semble porteur de vérité. L’amour, l’instinct de survie, l’acte de
foi sont trois exemples classiques d’une telle passion, permettant d’accéder au
cœur même de l’être, ce qui recoupe ici la thématique de l’intuition. Si la
raison est en quête de vérité, si dans sa démarche elle est posée, elle est
aussi souvent froide et calculatrice, tandis que la passion nous emporte, et
c’est en cela qu’elle peut prétendre incarner la vie, impulsive et dynamique,
face à la rigidité de la rigueur. La passion sait d’ailleurs être aussi
implacable et cohérente que la raison, l’authenticité étant une forme première
de la vérité.
Problème : L'instant
immédiat appartient-il au temps ?
Certaines réalités s’inscrivent dans le temps, d’autres y écha
Pour ces raisons, le temporel, soumis à la contingence et au changement,
fragile, imparfait et mortel, plus proche de notre manière d’être, semble
vivant, tandis que l’éternel, nettement plus distant, peut nous sembler mort
sinon irréel. Ou bien, par un renversement des polarités, phénomène typique de
la pensée philosophique, cet intemporel peut au contraire capturer l’idée de
perfection, expression d’une surexistence, manifestation de vérité première.
Problème : Puis-je
penser l'infini ?
De la même manière où tout est à la fois un et multiple, tout est à la fois
fini et infini. Mais pour toute chose, le fini et l’infini se posent de
différentes manières. Ainsi, si une entité est finie dans le temps car elle a
un commencement et une fin, elle peut être considérée infiniment divisible en
ses parties, ou encore infinie dans l’enchaînement des causes qu’elle engendre,
du simple fait de son existence : eût-elle existé différemment que la face
du monde en aurait été changée. En même temps, tout ce qui est saisissable,
tout ce qui est nommable, tout ce qui est compréhensible, est nécessairement
fini d’une manière ou d’une autre, sans quoi nous n’y aurions nullement
accès : nous ne pouvons comprendre que par le fini. Certaines démarches,
qualifiées de négatives ou apophatiques, en concluent que pour ce qui relève de
l’infini réel, tel un dieu unique, il est uniquement possible d’affirmer ce
qu’il n’est pas, car il ne connaît aucune borne, aucune limitation, processus
applicable d’ailleurs à toute chose. Dès lors, l’infini prend la forme de
l’indéterminé et de l’impensable, le fini prend celle de la détermination et du
pensable. Ce qui est mesurable est comparable et fini, ce qui est infini est
incomparable et incommensurable. Ceci peut être entendu sur le plan de la
quantité, mais aussi de la qualité, en comparant les attributs de diverses
entités, voire en déterminant différents ordres d’infinitude : par exemple
l’infini des nombres premiers comparé à l’infini des nombres entiers.
La question reste de savoir si le fini est comparable à l’infini, comme
simple antinomie, ou si l’un ignore l’autre. Car si ce qui est infini peut en
opposition au fini être considéré comme parfait, on peut aussi affirmer
que le fini est plus abouti. À moins de considérer que les termes du fini n’ont
dans l’infini aucun sens, et vice-versa : ils projettent indûment une
réalité sur une autre.
Problème :
L’objectivité est-elle une forme particulière de subjectivité ?
Est objectif ce qui appartient à l’objet en lui-même, en sa réalité
propre, hors de l’esprit qui le pense. Même si, bien entendu, cette réalité
pose problème à être pensée, puisqu’elle se situe théoriquement hors de l’esprit
qui le pense. Ce qui peut tout naturellement mener à conclure que cette réalité
n’est pas accessible à l’homme, voire qu’elle n’existe nullement, puisque toute
connaissance est une rencontre, entre un sujet et un objet, et tout ce qui ne
peut être rencontré, de fait inconnaissable et invérifiable, ne saurait être
postulé. Dans la même veine, est objectif celui qui est dénué de préjugé ou de
parti pris. Mais qui peut se prétendre ainsi dégagé de
tout engagement subjectif ? Néanmoins, lorsque ce terme est employé au
sens de réel ou de scientifique, certaines démarches ou procédures, voire
certaines attitudes, peuvent peut-être permettre ou garantir une objectivité
relative et produire quelques certitudes, ne serait-ce que temporairement.
En opposition à cela, ce qui subjectif appartient
au sujet, désignant en général l’homme, en tant que personne douée de
sensations, de sentiments, ou en tant qu’esprit raisonnant. Adjectif qui
qualifie la connaissance ou la perception d’un objet, réduite ou modifiée par
la nature du sujet. En opposition à objectif, ce terme prend en général le sens
de partial ou de partiel, quand ce n’est pas le sens péjoratif d’illusoire ou
d’infondé. Mais le subjectif renvoie aussi à la réalité propre d’un sujet qui
s’assume et refuse de prétendre à une objectivité factice et mensongère, à un
sujet producteur de vérité.
Problème : L’absolu
peut-il être relatif ?
L’absolu est la caractéristique de ce qui est dépourvu de limites, de
ce qui ne dépend de rien d’autre que de soi, de ce qui est permanent, de ce qui
ne se détermine pas par relation à ce qui lui est extérieur. Il devient
facilement synonyme de l’idéal, désignant une entité parfaite et autonome, tel
Dieu, puisque les qualités évoquées expriment une sorte d’être ultime et
maximal. Au contraire, relatif est le statut d’une chose ou d’une idée qui peut
exister ou être pensée uniquement à condition d’être mise en rapport, reliée à
autre chose que soi. La chose ou l’idée ainsi subordonnée à ce qu’elle n’est
pas, n’a en elle-même ni existence ni valeur absolue, car son existence est
conditionnée à ce qui est autre qu’elle. Toutefois, il est tentant de conclure
que l’absolu n’existe pas, puisque exister implique nécessairement un rapport.
La question est de savoir si cette non-existence est l’expression d’une réalité
inconditionnée, supérieure et ultime, ou celle d’une simple conception de
l’esprit, vide car dépourvue de tout contenu réel.
Toutefois, sur le plan purement conceptuel, l’absolu permet de penser une
entité dégagée de toute contingence, de toute interférence extérieure,
connaissance de la chose en soi que l’on opposera à celle des phénomènes
aléatoires, où l’entité en question éclate, puisqu’elle se modifie totalement
selon les circonstances.
Problème : Sommes-nous
condamnés à être libre ?
Sur le plan anthropologique, l’attirance pour l’absolu se manifeste entre
autres par le désir de liberté, ou prétention à la liberté. L’être humain aime
se penser autonome, croire qu’il se détermine de lui-même, en s’octroyant ses
propres lois, individuellement ou collectivement. Peut-être est-il en effet
plus libre que d’autres espèces, mais il est aussi facile de montrer les
différentes formes de déterminisme qui agissent sur lui, consciemment ou non.
Sa nature biologique, son histoire personnelle, sa culture, son contexte
constituent autant de facteurs qui pèsent sur sa manière d’être et ses choix
existentiels, prouvant l’hétéronomie qui grève sa nature singulière.
La liberté peut également s’articuler comme simple conscience, faculté de
voir comment notre volonté est déterminée par notre nature et notre
environnement, comme liberté de raison, qui nous permet de réfléchir sur les
implications et les motifs de nos actes, de comprendre l’état du monde, de
garder une attitude ferme et sereine en dépit de l’adversité, sans pour autant
pouvoir nécessairement intervenir dans le déroulement des événements. La chute
libre d’un objet n’est pas de suivre une trajectoire voulue, mais simplement de
ne pas heurter un autre objet, de ne pas être freiné dans sa course. En ces
différents sens, liberté et déterminisme ne s’opposent plus aussi radicalement,
comme c’est le cas pour le libre-arbitre, où notre simple vouloir se réserve le
droit de choisir ce qui advient, celui d’acquiescer ou de refuser ce qui se
présente à nous.
Problème : Recevoir,
est-ce être passif ?
Est actif ce qui produit une action, est passif ce qui subit cette action.
Distinction à la fois matérielle et morale, mais distinction qui à l’instar de
toutes les distinctions est quelque peu mensongère. La physique nous explique
que toute action reçoit en retour une réaction, réaction sans laquelle il ne
pourrait y avoir d’action. En effet, comment agir sur quelque chose qui ne
réagit pas ? Une action est toujours une interaction, à la fois rencontre
de deux natures, de deux entités, mais aussi rencontre de deux actions qui
composent un couple dynamique, conflictuel et complémentaire. Est décrété actif
ce qui semble causer la rencontre, ce qui semble être animé par la finalité
d’une interaction, mais dans toute dynamique, ce qui est premier
chronologiquement n’est pas toujours premier ontologiquement. Celui qui
provoque l’action ne sera pas nécessairement celui qui en déterminera
principalement l’issue.
Ce qui est apparemment passif peut avoir, ne serait-ce que par sa force
d’inertie, une plus grande puissance que ce qui se meut. La résistance est une
forme d’action, régulatrice et ordonnatrice des choses. Il en va ainsi des
grands principes, invisibles et souvent non identifiés, puissances qui règnent
sur les êtres et les choses, constituant une trame de réalité qui transcende,
limite, autorise et structure les actions singulières et manifestes.