050524

Antinomies

Initiation à la lecture philosophique, à travers trente-six antinomies et triptyques conceptuels.

par Oscar Brenifier

avec l’aimable autorisation de l’auteur

Philosopher à travers les antinomies

Un qualificatif surchargé

Philosophie et utilité

Architecture de la pensée

Une lecture naïve

Être et apparaître

Liste des antinomies et triptyques

1-     Un et multiple

2-     Être et apparaître

3-     Essence et existence

4-     Même et autre

5-     Moi et autrui

6-     Continu et discret

7-     Tout et partie

8-     Abstrait et concret

9-     Corps et esprit

10- Nature et culture

11- Raison et passion

12- Temporel et éternel

13- Fini et infini

14- Objectif et subjectif

15- Absolu et relatif

16- Liberté et déterminisme

17- Actif et passif

18- Actuel et virtuel

19- Matière et forme

20- Cause et effet

21- Espace et lieu

22- Force et forme

23- Quantité et qualité

24- Narration et discours

25- Analyse et synthèse

26- Logique et dialectique

27- Raison, sensible et intuition

28- Affirmation, preuve et problématique

29- Possible, probable et nécessaire

30- Induction, déduction et hypothèse

31- Opinion, idée et vérité

32- Singularité, totalité et transcendance

33- Bien, beau et vrai

34- Être, faire et penser

35- Anthropologie, épistémologie et métaphysique

 

* * *

 

* Philosopher à travers les antinomies

Qu’est-ce qui permet de qualifier une discussion comme philosophique ? Ne sont-ce pas les mêmes caractéristiques qui autorisent à qualifier une dissertation comme étant de nature philosophique ? Et comme tout professeur de philosophie le sait, bien que l’on tende parfois à l’oublier, il ne suffit pas de considérer que l’écrit ou la discussion se tienne dans le cadre d’un cours de philosophie pour les considérer comme philosophiques, le contexte ne suffisant pas en soi à affirmer ou infirmer un contenu philosophique. Le plus brillant des professeurs ne suffira pas, par sa simple présence ou son seul contact, à garantir la substantialité ou la qualité de la production intellectuelle de ses élèves. Ainsi, quel que soit le lieu, une série d’opinions peu travaillées, une liste de poncifs, un ensemble de déclarations peu substantielles, non étayées, qui sautent de manière inconsciente du coq à l’âne, ne composent nullement un ensemble philosophique, que ce soit à l’oral ou à l’écrit.

 

* Un qualificatif surchargé

Chacun utilisera donc ses critères particuliers pour déterminer la valeur ou la teneur philosophique d’un propos ou d’un échange. Ces déterminations seront de nature intuitive ou formalisée, explicites ou implicites, arbitraires ou justifiées. Mais avant d’avancer une quelconque hypothèse à ce propos, une première mise en garde s’impose. Le qualificatif de philosophique nous semble très chargé. Pour une première raison : il semble vouloir dire tout et n’importe quoi. Sans doute parce que le terme de philosophie s’utilise en des acceptions très variées, qui vont du discours quotidien, général, sans contenu réel, sur les affaires du monde et de l’homme, à l’élaboration de doctrines savantes, l’étalage plus ou moins approprié d’une érudition, en passant par la production de rares abstractions. Face à cette situation on ne peut plus floue, chacun sera tenté de surenchérir sur la valeur de sa propre position, dénonçant et vilipendant toute autre perspective particulière ou générale, les plus téméraires des zélateurs philosophiques n’hésitant pas à recourir à l’invective et à l’excommunication.

 

Ceci dit, rien n’interdit à quiconque de tenter tout de même d’établir ce qui définit et constitue le cheminement ou le contenu philosophiques. Mais auparavant, pour éviter de surcharger cognitivement et émotionnellement cette tâche, il nous semble important d’affirmer et rappeler ce truisme : la philosophie ne détient pas le monopole de l’intérêt intellectuel et pédagogique. Autrement dit, une pratique, un enseignement ou une connaissance, même considérés comme non philosophiques, peuvent très bien présenter un grand intérêt autre. Ceci pour expliquer que qu’en qualifiant un exercice ou un enseignement comme non philosophiques, avant de claironner à la tromperie sur la marchandise et de dénoncer l’abus de confiance, nous devrions nous demander en quoi cette activité présente une quelconque utilité. Quand bien même nous aurions le plus grand amour et respect pour la chose philosophique, nous pouvons croire qu’il existe une vie de l’esprit en deçà et au-delà de la philosophie. Et si pour une perspective donnée, le terme peut être jugé d’utilisation inadéquate, lâche ou indéterminée, nous ne nous sentirons pas pour autant obligé de prononcer l’anathème. De surcroît, en acceptant la problématisation du terme et la pluralité conceptuelle, nous accorderons une chance plus grande à l’exercice philosophique qu’en nous donnant le rôle d’un frileux et rigide gardien du temple. Sans pour autant interdire la rigueur, bien au contraire, puisqu’il s’agira dès lors d’engager un dialogue porteur et fécond, nous obligeant à repenser le fondement de la discipline.

 

* Philosophie et utilité

Pour substantifier notre propos et le rendre plus palpable, prenons un exemple qui nous tient à cœur : la discussion, qu’elle se nomme dialogue, débat ou autre. Que ce soit dans un cadre scolaire, formalisé ou non, la discussion peut ou ne pas être philosophique. Suffira-t-il que cette discussion porte sur les grands thèmes de la vie, tels l’amour, la mort ou la pensée, pour la qualifier de philosophique ? Dans la perspective particulière du présent article, nous répondrons par la négative. Toutefois, en premier lieu, comme nous l’avons dit, peu importe dans l’absolu que cette discussion soit considérée philosophique ou non. Exclusion de la philosophie, pour absence d’érudition ou pour excès d’érudition, exclusion pour absence de démocratie ou pour excès de démocratie, exclusion pour absence d’abstraction ou pour excès d’abstraction, exclusion pour acceptation d’une doctrine ou pour refus d’une doctrine. Nous refuserons tant le romantisme de l’enseignant qui doit minimiser son rôle, voire virtuellement disparaître, que le cléricalisme du professeur indispensable et si certain de sa science. Il réside dans ces postures un point de dogme et d’honneur qui ne semble guère convenir à notre affaire : nous n’avons point de copyright, d’estampille ou de pré carré à défendre.

 

Voyons-nous une utilité à un tel exercice ? C’est la première question significative à se poser. Or il est vrai que dans notre société, comme partout et toujours sans doute, celui qui souhaite se poser de grandes questions existentielles éprouve une certaine difficulté à rencontrer des interlocuteurs attentifs et honnêtes. En général, l’être humain préfère éviter ce genre de questions, très ou trop occupé à vaquer à « d’utiles » occupations, peu soucieux de prendre le temps de contempler certains problèmes en face. Ainsi, le simple fait de se poser et calmement deviser ainsi, ou encore de durement confronter les visions du monde, nous paraît chose bonne et utile, sans compter que de ce type d’échange peuvent jaillir de profondes intuitions et de vaillants arguments. Mais refaire le monde, est-ce philosopher ?

 

En un deuxième temps, comme nous pouvons remarquer périodiquement que ceux qui se mêlent de telles discussions se contentent aisément d’égrener des banalités, sans se soucier le moindrement de rigueur ou d’approfondissement, nous refuserons d’accorder d’emblée le qualificatif de philosophique à un tel exercice, aussi sympathique soit-il. Jugement aux conséquences limitées, qui ne constitue en rien une catastrophe. Et si certains souhaitent vaille que vaille utiliser ce terme pour assurer un statut à leurs besoins, nous ne leur en tiendrons nullement rigueur : cela fait partie du jeu, dame philosophie en aura vu bien d’autres, elle n’en mourra pas. La « mort de la philosophie » est un concept dramatique qui nous est ici totalement étranger, sinon pour exprimer la xénophobie de ceux qui prétendent encadrer la philosophie à tel point qu’ils en demeurent l’unique – ou quasi unique – promoteur, défenseur, héritier ou possesseur. Et quoi qu’il  en soit, en dépit des tentatives de délimitation et d’exclusion, et même grâce à elles, un débat s’engagera, qui tentera encore et encore de reposer le problème afin de ne jamais relâcher la tension bénéfique et nécessaire au plein exercice de la pensée.  D’ailleurs, nous pouvons toujours nous demander si le fait qu’un exercice soit philosophique indique d’emblée une quelconque utilité.

 

* Architecture de la pensée

Une fois cette mise en garde prononcée, tentons maintenant de proposer un cadre pour le philosopher. Nous aurons minimisé, faut-il l’espérer, le flux de réactions intempestives ou épidermiques, du bord des « aristocrates » comme du bord des « démocrates ». Mais enfin, afin de philosopher, sachons prendre des risques ! Nous proposerons donc, non pas tant comme cadre définitionnel et limitatif que comme structure opérationnelle et dynamique, le principe des antinomies. En effet, que ce soit au sein de la philosophie orientale, au cœur des grands mythes provenant des quatre coins du globe, dans la réflexion sur la vie au quotidien ou dans l’histoire de la philosophie occidentale classique dès son émergence en Grèce, les antinomies semblent rythmer la pensée. À commencer par le bien et le mal, le vrai et le faux, le juste et l’injuste. Ces antinomies articulent les points de tension autour et à partir desquels s’énoncent les grands principes, elles posent les oppositions fondatrices, elles formulent les jugements et axiologies multiples, elles permettent d’extraire la pensée du simple magma inchoatif d’opinions et d’idées. Bizarrement, contrairement à ce que l’on pourrait croire, à travers ces formalismes catégorisants et simplificateurs, la pensée passe de l’opacité et de l’épaisseur du ramassis d’idées à une architecture favorisant la transparence et la conscience de soi. À l’instar de l’architecture gothique qui, en installant artificiellement des contreforts extérieurs en des points précis, autorisa des perspectives plus légères et élancées, plus structurées et moins massives que son prédécesseur roman.

 

Ainsi notre postulat avance que la pensée n’est pas une accumulation ou un fatras d’opinions relativement étrangères les unes aux autres, s’ignorant et se contredisant, mais qu’elle est une géométrie, avec ses échos et ses cohérences, une architecture avec ses pierres angulaires et ses clefs de voûte, une musique avec ses harmonies, truffée d’incidentes. Quand bien même cela ne relève pas toujours du conscient - et heureusement car il aurait trop à faire - chaque fonctionnement intellectuel singulier ou collectif produit un certain nombre de concepts et de polarités conceptuelles qui servent tant bien que mal à organiser la vie de l’esprit, en dépit de l’immensité et de la pluralité de ses sollicitations, perceptions, sensations, intuitions ou opinions établies, récoltées ici ou là. Plaisir et douleur, moi et autre, être et apparaître, représentent autant de ces polarités dont nul ne saurait faire l’économie sans devenir fou. C’est uniquement au prix d’un immense travail sur soi, psychologique et intellectuel, que quelques grandes sagesses ou schémas révolutionnaires peuvent prétendre, comme idéal proposé ou révélation divine, faire fi de telles évidences. Si la pensée opère de manière principalement réactive, produisant au coup par coup des formulations, mécaniquement, pour se faire plaisir ou pour faire plaisir au voisin, elle opère néanmoins dans le creuset de catégories, de formes codifiées et d’axes spécifiques.

 

* Une lecture naïve

Si certaines de ces antinomies, en particulier celles que l’on rencontre dans la vie, généralement de nature pratique, empirique, perceptible et morale, nous frappent par leur banalité, d’autres semblent plus absconses. Mais dans les deux cas de figure, il s’agit de mettre au jour et de clarifier ces antinomies, les plus courantes souffrant des préjugés dont elles sont abusivement affublées, les plus rares au contraire agissant comme des épouvantails que l’on n’ose librement et sereinement aborder. Néanmoins, pour toutes fins utiles, nous partirons de l’hypothèse que toute antinomie importante ou fondatrice, au demeurant comme tout concept porteur, devra nécessairement renvoyer à une intuition courante, pouvant à peu près immédiatement être appréhendée par l’esprit commun. Autrement dit, au risque de choquer les âmes sensibles, nous affirmons que toute antinomie, tout concept fondamental est quelque peu banal et évident, tout au moins dans sa saisie générale. Ainsi nous conseillons au lecteur non familiarisé avec le lexique philosophique officiel de ne pas se précipiter sur un dictionnaire dès qu’il rencontre un de ces termes. Mieux vaut laisser parler l’intuition : elle saura faire parler les mots, que ce soit en eux-mêmes, ou par le biais des phrases qui les enveloppent et les produisent. Bien entendu, les néologismes ou autres barbarismes grossièrement façonnés résisteront de temps à autre à toute appréhension, et il n’est pas question pour nous de prohiber l’interdiction d’un dictionnaire philosophique, mais nous encourageons le lecteur à se lancer dans ces ouvrages uniquement lorsqu’une première lecture, préliminaire et naïve aura été réellement tentée. Méfions-nous des œuvres savantes qui, à l’instar des préambules, notes de bas de page et appendices divers, réussissant parfois à constituer la majeure partie d’un ouvrage, étouffent l’œuvre originale et en épaississent la lecture, plutôt qu’ils ne la facilitent. Erreur classique en philosophie, qui affecte en particulier le « bon élève » doté de quelques rudiments de culture philosophique : impressionné par ses maîtres, qui eux-mêmes en ont sans doute trop fait pour éblouir l’élève, il prétend faire « bien » les choses, s’applique et s’empêtre dans les détails plutôt que de lire librement et tranquillement ce qui lui est offert, sans trop se soucier de risquer la faute et d’omettre les fines nuances. Invitons le lecteur à une lecture drue, tracée à grands traits, qui au risque de l’erreur temporaire saura à terme se rendre compte des manques et des contresens qui l’entravent, sans chercher à vérifier à chaque pas ce que tout un chacun aura concocté et épilogué sur le sujet. Piège de l’érudition, qui réussit uniquement au bout d’une longue et patiente procédure à se débarrasser d’elle-même et de ses pesanteurs, pour découvrir que le simplisme n’est pas nécessairement une tare, bien au contraire.

 

* Être et apparaître

Prenons un cas particulier : être et apparaître. Plus d’un spécialiste en la matière souhaitera nous montrer par diverses subtilités comment l’antinomie kantienne « noumène et phénomène » est autrement plus sophistiquée, plus subtile et plus savante que l’antinomie générale telle que nous l’avons simplement formulée, mais il nous semble que, mis à part celui qui prétend rédiger une thèse doctorale sur la question destinée à impressionner les pairs ou obtenir un diplôme, ces sophistications, nuances et subtilités, ne présentent guère d’intérêt. Si tant est qu’elles aient encore une quelconque substance autre que purement lexicale et occasionnelle. Nous aurons pu, à une occasion ou à une autre, observer à l’œuvre quelque abstracteur de quintessence, qui en un premier temps nous impressionne peut-être, pour en fin de compte nous frapper par la vanité et le ridicule de sa démarche. Combien de thèses, pour prétendre à l’originalité et à la nouveauté, se lancent dans d’infimes spéculations qui atteignent l’inouï uniquement par l’exacte disproportion entre leur absence de substance et le volume de leur rédaction.

 

Tout être humain aura nécessairement fait l’expérience du décalage entre être et apparaître. Ne serait-ce que parce qu’il aura été déçu par son prochain, parce qu’il aura pris des vessies pour des lanternes, parce que la carpe prendra l’apparence du lapin, ou simplement parce que sa vision est défaillante. Combien de désaccords auront pour tout fondement cette simple différence, entre l’être et l’apparence, ou entre diverses apparences déterminées par des perspectives diverses. Et c’est précisément l’identification de ces perspectives ou de ces rapports particuliers à la chose qui résument l’articulation des enjeux philosophiques. Principe anagogique de Platon, qui nous demande de reprendre en amont une idée particulière, en son origine, en la vision du monde qui la génère, afin de saisir en sa cause la réalité fondatrice de cette idée. C’est en sens que les antinomies que nous présentons nous semblent capturer de près la démarche philosophique.

 

À ce point on nous objectera que les discussions philosophiques, que ce soit avec des enfants, des adolescents ou des adultes non initiés, chercheront plutôt à répondre à des questions sur le sens de la vie, la difficulté des rapports humains ou l’obligation morale, ce qui paraît-il nous cantonne bien loin des abstraites antinomies que nous proposons. Mais nous répondons à ceci que le philosopher ne se résume pas au simple échange d’opinions et d’arguments, car il exige en supplément de réaliser un travail d’analyse et de réflexion sur ce qui en soi ne constitue que la matière première du philosopher. L’exigence philosophique consiste à creuser et articuler les enjeux de ces diverses perspectives, différences qui très naturellement, menées plus avant, produiront les antinomies classiques que nous avons tenté de dénombrer.

 

Ainsi la tâche de l’enseignant, comme celle de ses élèves, reviendra à rester sur les diverses idées émises, à les contempler avant d’en produire d’autres à l’infini, afin d’en extraire le sens profond et d’en éclairer les divergences. Plus question alors de se satisfaire de simples « Je ne suis pas d’accord » ou « J’ai une autre idée », car il s’agira plutôt de mettre en rapport ces diverses idées, qui sans cela ne seront jamais que des opinions. Certes la production d’arguments détient comme valeur ajoutée le fait d’attribuer une raison à une opinion, nous éloignant déjà de la sincérité comme unique justification, mais il s’agit encore de comparer ces raisons, afin d’en clarifier le contenu, de les mettre au jour, c’est-à-dire conceptualiser, puis rendre compte de la multiplicité des perspectives, c’est-à-dire problématiser. Il s’agira d’émettre des jugements, de qualifier ses propos, pour approfondir et prendre conscience de sa propre pensée, de celle de ses interlocuteurs. Sans quoi l’exercice aura pour intérêt, non négligeable certes, d’offrir un échange d’idées et un lieu d’expression, mais il est moins que certain que dépourvue de la comparaison et de la qualification des diverses idées, il puisse prétendre au statut d’exercice philosophique. Il en va de même pour une dissertation en classe de philosophie, à la seule différence que cadrée par un programme défini, avec notions et auteurs, on pourra s’attendre à voir apparaître ici et là quelques références ou notions codifiées, ce qui n’est pas nécessairement le cas lors d’un écrit ou d’une discussion philosophique hors d’un programme établi ou consacré de philosophie.

 

En guise de conclusion à notre préambule sur les antinomies, prenons un cas particulier. Supposons que nous visitions l’atelier d’un peintre et que nous souhaitions manifester notre appréciation de son œuvre.  Parmi d’autres, deux possibilités d’expression s’offrent ici à nous : « Votre peinture est très belle » ou bien « Votre peinture me plaît beaucoup ». Pour une raison ou une autre qui relève de la sensibilité, ou de choix personnels plus ou moins conscients, chacun optera pour telle ou telle formulation. Néanmoins, pour le peintre, s’il ne soucie guère de philosophie et qu’à toutes fins utiles ou plaisantes, seul lui soucie votre agrément ou votre admiration, peu importent alors la nature des termes choisis. De même pour l’auteur de ces paroles s’il ne cherchait qu’à manifester ce qu’il avait sur le cœur.

 

Mais ce qui philosophiquement nous intéresse ici est d’établir les enjeux impliqués par un tel choix. Enjeux qui pourront  s’articuler uniquement si l’on envisage d’abord quelle autre manière de s’exprimer nous avions à notre disposition, et si nous prenons le temps de délibérer sur ce choix. Il s’agit donc de conceptualiser, de problématiser et d’approfondir pour faire œuvre de philosophie. Ainsi dans le premier cas de figure, lorsque nous faisons appel au beau, nous véhiculons une vision du monde plus objective et universelle, ou le transcendant peut avoir droit de cité, tandis que dans le second cas, ou il s’agit de plaisir, nous sommes plutôt dans le subjectif et le particulier, et la réalité se fonde sur le singulier.  Ainsi ce qui ne pourrait que représenter une simple phrase d’appréciation peut pour le philosophe signifier l’articulation de toute une vision du monde. Mais faut-il encore développer des compétences, exercer son œil et connaître les enjeux afin de les reconnaître. C’est en cela que le fait de répertorier les antinomies classiques nous paraît faire entreprise utile pour faciliter la pratique philosophique.

 

Liste des antinomies et triptyques

1 - Un et multiple

Problème : Un dé est-il une entité en soi ou une multiplicité de côtés ?

 

Problématique première et fondatrice : toute entité est à la fois une et multiple. Ainsi l’individu est un, il a une identité unique qui le distingue des autres individus, mais il est aussi plusieurs : sa conception de lui-même, son lieu, son histoire, sa composition, ses relations, sa fonction, etc. Il en va de même non seulement pour les êtres, mais aussi pour les choses et pour les mots, dont l’identité varie avec les circonstances. Ainsi la pomme sur un pommier, dans le fossé, sur l’étal du marchand, ou dans l’assiette n’est pas la même pomme. Ainsi un mot, selon la phrase dans laquelle il s’insère, peut voir son sens se modifier considérablement. Mais la multiplicité est un piège, tout comme l’unité. En effet, à travers la multiplicité casuelle, circonstancielle ou autre, à travers l’ensemble et la totalité, doit se profiler une forme ou une autre d’unité, aussi hypothétique, problématique et indéfinissable soit-elle, sans quoi l’entité n’est plus une entité mais une pure multiplicité, le terme n’est plus un terme puisqu’il ne renvoie à aucun ensemble, à aucune entité. Sans invariance aucune, sans communauté, sans unité, une chose n’en est plus une, mais plusieurs. Mais sans multiplicité, sans communauté, sans parties ou attributs divers, une chose est insaisissable et inexistante. Aussi nous faut-il tenter de cerner l’unité à travers la multiplicité, tout comme la multiplicité à travers l’unité.

 

2 - Être et apparaître

Problème : Aimons-nous notre voisin ou ce que nous en percevons ?

 

Cette problématique se greffe souvent sur la précédente. Car l’être, ou essence, peut très facilement se concevoir comme l’unité fondatrice d’une entité, intériorité dont l’apparence extérieure ne serait que la manifestation partiale et partielle. Dans cette perspective, la réalité ou vérité des choses et du monde serait plus ou moins accessible, voire inaccessible. L’apparence, en tant qu’intermédiaire entre deux entités, entre une entité et ce qui l’entoure, peut être conçue comme ce qui voile l’essence, ou comme ce qui en constitue l’expression. L’apparence peut aussi être considérée comme la réalité unique, en affirmant qu’elle seule agit sur l’extérieur de manière efficace : elle est relation et substance vive. L’idée d’une réalité intérieure sans expression extérieure ni aucune portée sur le monde n’aurait alors qu’un intérêt factice, dénué de substance.

 

Toutefois l’exigence posée par le concept d’être est entre autres celui d’un invariant, qui postule quelque caractéristique particulière et spécifique pouvant toujours être attribuée à l’entité en question, à la chose en soi, quelles que soient ses métamorphoses et la diversité de ses rapports. Cet invariant représente alors un lien entre les différents états possibles, au-delà des divers accidents produits par la contingence, lien qui incarne la substance même de cette entité. Mais si l’être s’oppose ainsi au devenir, le devenir put être considéré comme une perte d’être tout autant qu’un gain d’être.

 

3 - Essence et existence

Problème : Sommes-nous ce que nous voulons être ?

 

L’opposition entre essence et existence relève de la même problématique que l’être et l’apparaître, bien que formulée ici de manière plus anthropologique, c’est-à-dire en ses conséquences pour l’être humain. Le problème crucial posé par cette antinomie est celui de savoir s’il existe une nature humaine, donc collective. En effet, si c’était le cas, chacun d’entre nous serait défini et tenu par cette nature, établie a priori. Cette nature peut d’ailleurs être déterminée de façons très diverses : elle peut être biologique, et l’on parlera d’instincts, elle peut être spirituelle, et l’on parlera de l’âme, elle peut être psychologique, et l’on parlera de l’intelligence, elle sera intellectuelle, et l’on parlera de la raison, elle sera sociale, et l’on parlera de société, pour ne donner que quelques exemples.

 

Mais de cette vision essentialiste se distingue la vision existentielle, à la fois singulière, temporelle et définie a posteriori. Cette perspective se réclame d’une identité libre, modifiable par le sujet lui-même, identité qui sans être déchargée de toute influence et toute contingence, s’élabore délibérément au fil du temps. De ce fait, l’individu devient absolument responsable de son existence et de son être, ne pouvant trouver quelque confort ou excuse dans une quelconque prédétermination.

 

Au-delà de l’homme se pose aussi l’opposition entre objet physique et objet de raison, avec le problème suivant : ce qui est produit par la raison est-il moins réel que ce qui existe physiquement ? Ainsi, un personnage de roman ou la théorie de la relativité existent-ils moins que mon voisin de palier ?

 

4 - Même et autre

Problème : Comment dire « rien de nouveau sous le soleil » ?

 

C’est l’une des plus subtiles antinomies, éminemment ancienne et dialectique : étrangement, le même est autre, tout comme l’autre est même. En effet, ce qui est même, pour être même, doit être autre, sans quoi aucune comparaison ne serait possible. L’expression « même que… » montre bien ce paradoxe. Et il en va pareillement pour autre : car « autre que… » implique aussi une comparaison, une forme de rapprochement, donc une sorte de similitude sans laquelle la comparaison ne serait guère possible et la différence ne saurait s’exprimer.

 

Le semblable ne connaît que par le semblable, sans quoi aucun rapprochement ne serait concevable. Les antinomies, comme tous les contraires, présentent un bon exemple de ce rapport : couples de termes qui s’opposent précisément parce qu’ils traitent de la même chose. D’ailleurs il n’est pas possible logiquement de placer dans une même phrase deux entités qui ne partagent pas quelque paramètre ou attribut, ne serait-ce que l’étrangeté.

 

Tout ce qui relève de l’être est à la fois autre et même que ce qui est. Seul l’être lui-même pourrait, en tant qu’absolu, être considéré non-autre, car il n’est autre que rien, puisqu’il est absolument et rien ne lui est étranger, et pareillement il n’est pas même que lui-même, puisqu’il est absolument identique à lui-même. Lorsque l’on demande à propos de quoi que ce soit : « Est-ce la même chose ? », c’est bien que quelque chose a changé : le lieu ou le temps, les circonstances, l’apparence, un quelconque attribut, qui permet de se poser la question. Ainsi toute chose est à la fois même et autre qu’elle-même.

 

Contraires ?

 

5 - Moi et autrui

Problème : Ce qui est humain peut-il nous être étranger ?

 

Cette antinomie est un cas particulier de la précédente, sa transposition sur le mode anthropologique, sans doute son occurrence la plus fréquente. Autrui est autrui parce qu’il est semblable à moi, sans quoi il ne s’inscrirait pas dans un rapport aussi spécifique à mon être : il est mon prochain, voire mon lointain, mais jamais un complet étranger. Or suis-je le centre du monde, l’ancrage, l’ombilic, puisque tout part de moi, ou bien ne suis-je qu’un parmi autrui, un autrui immense, plus réel, bien plus vaste que mon petit moi, infime parcelle d’autrui ? Les morales particulières oscillent en permanence au sein de cette polarité. Mes perceptions, mes sentiments, ma pensée, m’obligent à dire « je », mais que suis-je sans autrui qui m’a engendré, autrui qui me permet d’exister, de penser et d’agir ? Au-delà des évidences et connotations morales qui seront défendues par les uns et les autres, dois-je déterminer mes actes en fonction de moi-même, égocentrisme, ou à partir d’autrui, altruisme ? De plus, le moi relève-t-il de lui-même, ou de quelque soi qui le transcende ? Autrui est-il une personne, une communauté particulière, l’humanité tout entière ? Que choisir, entre le bien de ma famille et celui de tous, qui souvent se contredisent ? Peut-on de toute façon, ne serait-ce que pour des raisons pratiques qui ne sauraient prétendre à une autonomie radicale, faire l’économie de penser simultanément moi et autrui, antinomie qui se niche au cœur même des principaux conflits existentiels ?

 

6 - Continu et discret

Problème : Les points composent-ils la droite ?

 

De quelle nature est le monde ? Est-il composé d’entités distinctes et séparées, plus ou moins reliées entre elles de manière accessoire ou nécessaire, ou s’organise-t-il comme une trame compacte, les choses ou les êtres n’étant que les éléments contigus de cet enchaînement, inséparables de ce qui les entoure, déployés dans un espace et un temps continus ? La physique élémentaire pose déjà ce problème, en se demandant si la matière est de nature ondulatoire ou corpusculaire, la première caractéristique relevant du continu, la seconde du discret. Or les deux modèles semblent fonctionner, de manière complémentaire certes, mais aussi contradictoire, avec diverses implications scientifiques et épistémologiques.

 

Il en va de même sur le plan anthropologique, où les uns verront l’homme comme un élément de la société, déterminé pour bonne part par cette société ainsi que les mouvements et modes qui l’animent, tandis que les autres opteront pour la perspective opposée, qui considère toute société comme un agrégat d’individus disparates agissant délibérément. À nouveau diverses conséquences philosophiques, politiques et sociales découleront de ces options, en valorisant comparativement davantage, soit l’humanité entière ou une société donnée pour la première, soit l’individu pour la seconde. Sont-ce les individus qui composent la société, ou la société qui compose les individus ? Si l’on est tenté de répondre affirmativement simultanément à ces deux questions, les perspectives particulières divergeront toutefois dans leurs présupposés et la priorité qu’elles accordent à l’une ou l’autre de ces deux entités.

 

7 - Tout et partie

Problème : L’homme, petite partie du monde, peut-il être plus que le monde ?

 

Les parties composent-elles le tout, ou bien le tout engendre-t-il ses parties ? Les qualités du tout appartiennent-elles à ses parties, ou s’en distinguent-elles ? Les qualités du tout sont-elles la somme des qualités des parties, ou les dépassent-elles ? En résumé, le tout est-il réductible à l’ensemble de ses parties, ou non ? Déjà, on peut se demander si un tout est réductible en parties, ce qui est un problème pour l’espace par exemple, visiblement dépourvu de parties distinctes, ce qui repose le problème du discret et du continu. Ensuite, peut-on dire qu’un être vivant est composé de parties, alors qu’en séparant les parties constitutives de l’être vivant, ce dernier n’est plus vivant ?

 

Si l’on sait qu’un tas de sable est composé de grains de sable, combien de grains faut-il pour faire un tas minimum ? Nous avons là deux entités incommensurables, le grain, de nature discrète, et le tas, de nature continue, qui ne peuvent de ce point de vue posséder les mêmes qualités même s’ils se nécessitent l’un l’autre.

 

En étendant ce problème, il est possible de se demander si l’univers détient certaines qualités qui n’appartiennent nullement à ses parties, telle l’éternité, tout comme on peut se demander si quelque partie de l’univers détient des qualités que ne détient pas l’univers, telle la vie. Mais il s’agira aussi de se demander si la totalité est un contenu, de même nature que ce qu’il contient, ou s’il est un contenant, qui s’en distingue alors. Ceci change considérablement la donne, car il n’est pas évident que la totalité se contienne elle-même. Ainsi l’ensemble des verbes, nommé « verbes », n’est pas un verbe : le verbe n’est pas un verbe.

 

8 - Abstrait et concret

Problème : Le moi est-il une réalité concrète ?

 

Est abstrait ce qui n’est pas perceptible par les sens, donc ce qui relève de processus mentaux. L’abstrait est-il pour autant moins réel que le concret ? À ce sujet les perspectives s’affrontent, avec empiristes, pragmatistes et autres réalistes d’un côté, qui privent de réalité tout ce qui ne peut faire l’objet d’une expérience sensible, de l’autre idéalistes et conceptualistes, qui de diverses manières accordent une réalité substantielle aux idées, parfois plus encore qu’à la perception sensible, pour eux source d’illusions et d’erreurs. La tendance générale moderne chez les philosophes est d’accorder à chacun de ces domaines une réalité spécifique, dont les contradictions devraient en principe à terme se résoudre, postulat de la démarche expérimentale qui prime dans le domaine scientifique.

 

Toutefois, reste la question de la primauté. Les abstractions procèdent-elles d’une opération de l’esprit sur les choses concrètes ? Ou l’esprit engendre-t-il le concret à travers ses propres opérations ? Quel est le degré d’autonomie de l’esprit face à la matière ? L’abstraction renvoie parfois à une forme d’absence du réel, mais ne peut-elle représenter l’accès à un niveau approfondi de la réalité ? Si le concret tire son origine de l’agrégation des parties qui constituent tout objet matériel, l’esprit ne peut-il avoir directement accès à l’unité ou à l’essence de ces choses ? En revanche, on peut se demander si l’esprit ne se cantonne pas à énoncer les qualités ou prédicats d’une chose, sans pouvoir saisir la chose entière, tandis que la chose concrète est bien entièrement présente.

 

9 - Corps et esprit

Problème : Pensons-nous avec notre cerveau ou avec notre esprit ?

 

Le problème particulier posé par l’opposition entre abstrait et concret nous amène chez l’homme à opposer le corps et l’esprit, comme composantes de son être. Car si pour certains, nous ne semblons pas pouvoir séparer l’un de l’autre, l’homme étant doté d’une nature double, nous ne pouvons faire l’économie de la dichotomie conceptuelle qui nous est présentée. Ce qui n’empêche guère, au gré des théories, de nier la réalité du corps ou celle de l’esprit. Peut-être en effet ne sommes-nous que corps, ou que esprit.

 

Quoi qu’il en soit, sans prétendre conclure sur la réalité de ces entités, qu’est-ce qui oppose le corps à l’esprit ? Le corps est composé, l’esprit paraît relativement indivisible. Le corps est matériel, il s’inscrit dans l’espace et le temps, l’esprit est spirituel et ne peut être localisé. Le corps est fini, déterminé, l’esprit paraît comparativement infini et indéterminé. Le corps est mortel, l’esprit peut être considéré immortel. Selon les choix des paramètres et critères convoqués, l’un paraîtra donc plus ou moins réel que l’autre dans son être, plus ou moins fiable que l’autre sur le plan de la connaissance qu’il produit. Chacun établira ainsi une hiérarchie personnelle de son être, consciente ou non, voulue ou non, en conjuguant ces deux différents archétypes, en articulant cette polarité complémentaire et conflictuelle.

 

10 - Nature et culture

Problème : La nature humaine est-elle naturelle ?

 

Dans la même veine, la nature s’oppose à la culture comme l’acquis s’oppose à l’inné. L’être humain est-il ce qu’il est par définition, a priori, ou s’instaure-t-il à travers des choix historiques, conscients ou inconscients ? La culture, principalement sinon essentiellement humaine, est-elle en rupture avec la nature, ou bien n’en est-elle que l’expression plus sophistiquée ? L’être humain s’inscrit-il dans le droit fil de l’évolution terrestre, ou représente-t-il une discontinuité, un accident, voire une catastrophe naturelle ? La raison, la conscience ou l’esprit émanent-ils de la vie, ou bien relèvent-ils d’une réalité autre, transcendant la réalité matérielle ou vivante ?

 

La nature s’oppose à la culture comme à un artifice. Elle représente toute réalité du monde qui ne doit pas son existence à l’invention et au travail humain. En ce sens elle incarne le monde dans sa totalité, en tant que l’on découvre en lui un déterminisme, un ordre, ou au moins une cohérence, et elle s’oppose à liberté, car la nature exprime ce qui dans un être échappe à son libre-arbitre. La culture renvoie au contraire à ce qui est engendré par l’homme dans son cadre historique et social. Elle se constitue à travers un ensemble de règles ou de normes instituées collectivement par une société, un peuple ou l’humanité toute entière. De manière plus singulière encore, elle est le processus de formation intellectuelle, responsable du jugement et du goût qui spécifie l’individu et son identité.

 

11 - Raison et passion

Problème : Les passions ont-elles des raisons ?

 

Troisième antinomie fondamentale impliquant la raison : l’opposition à la passion, aussi dialectique que les deux premières antinomies. Si la raison est action volontaire, comme son nom l’indique, la passion est passive, subie. Toutefois, elle est au cœur de la volonté, car celle-ci ne peut prétendre relever d’une pure rationalité. La raison est bien souvent convoquée au service d’une passion ou d’une autre, qui constitue le moteur, l’âme et la finalité de la raison en question. Même un engagement prétendu de pure rationalité ne saurait perdurer sans une passion : celle de la rationalité, qui émane d’un désir.

 

Ainsi la passion fonde la raison, elle en est une cause nécessaire, mais elle se heurte en permanence à cette raison : la raison tempère la passion, la régule, la modèle, la soumet à l’épreuve critique, tandis que la passion inhibe ou annihile les processus de la raison, les anime ou les transforme. Néanmoins, la passion peut être considérée comme une raison au-delà de la raison : lorsqu’un désir nous meut sans que nous n’en connaissions la genèse ou les raisons, un désir que nous n’avons nullement choisi, un désir qui pourtant semble porteur de vérité. L’amour, l’instinct de survie, l’acte de foi sont trois exemples classiques d’une telle passion, permettant d’accéder au cœur même de l’être, ce qui recoupe ici la thématique de l’intuition. Si la raison est en quête de vérité, si dans sa démarche elle est posée, elle est aussi souvent froide et calculatrice, tandis que la passion nous emporte, et c’est en cela qu’elle peut prétendre incarner la vie, impulsive et dynamique, face à la rigidité de la rigueur. La passion sait d’ailleurs être aussi implacable et cohérente que la raison, l’authenticité étant une forme première de la vérité.

 

12 - Temporel et éternel

Problème : L'instant immédiat appartient-il au temps ?

 

Certaines réalités s’inscrivent dans le temps, d’autres y échappent, comme nous l’avons déjà vu avec essence et existence par exemple. Ce qui échappe au temps peut prétendre à l’éternel, bien que ce concept puisse recouvrir différentes modalités. La première distinction importante est entre ce qui n’existe pas et ce qui existe toujours. Si un concept peut être caractérisé d’éternel, c’est qu’il est abstrait et ignore le temps. Si l’univers peut être caractérisé d’éternel, c’est qu’il est une entité concrète qui semble ne pas pouvoir ne pas exister, connaît le temps mais le transcende. L’idée d’un dieu unique, cause première de tout ce qui est, oscille entre ces deux pôles. Pour les uns concept abstrait, inexistant, pour les autres existence première, modèle absolu de toute existence. Quoi qu’il soit, ce qui est temporel tend vers le matériel et le concret, ce qui est intemporel tend vers le concept et l’abstrait. Car même si l’univers nous paraît concret, ce qui en lui est invariant relève de l’insaisissable.

 

Pour ces raisons, le temporel, soumis à la contingence et au changement, fragile, imparfait et mortel, plus proche de notre manière d’être, semble vivant, tandis que l’éternel, nettement plus distant, peut nous sembler mort sinon irréel. Ou bien, par un renversement des polarités, phénomène typique de la pensée philosophique, cet intemporel peut au contraire capturer l’idée de perfection, expression d’une surexistence, manifestation de vérité première.

 

13 - Fini et infini

Problème : Puis-je penser l'infini ?

 

De la même manière où tout est à la fois un et multiple, tout est à la fois fini et infini. Mais pour toute chose, le fini et l’infini se posent de différentes manières. Ainsi, si une entité est finie dans le temps car elle a un commencement et une fin, elle peut être considérée infiniment divisible en ses parties, ou encore infinie dans l’enchaînement des causes qu’elle engendre, du simple fait de son existence : eût-elle existé différemment que la face du monde en aurait été changée. En même temps, tout ce qui est saisissable, tout ce qui est nommable, tout ce qui est compréhensible, est nécessairement fini d’une manière ou d’une autre, sans quoi nous n’y aurions nullement accès : nous ne pouvons comprendre que par le fini. Certaines démarches, qualifiées de négatives ou apophatiques, en concluent que pour ce qui relève de l’infini réel, tel un dieu unique, il est uniquement possible d’affirmer ce qu’il n’est pas, car il ne connaît aucune borne, aucune limitation, processus applicable d’ailleurs à toute chose. Dès lors, l’infini prend la forme de l’indéterminé et de l’impensable, le fini prend celle de la détermination et du pensable. Ce qui est mesurable est comparable et fini, ce qui est infini est incomparable et incommensurable. Ceci peut être entendu sur le plan de la quantité, mais aussi de la qualité, en comparant les attributs de diverses entités, voire en déterminant différents ordres d’infinitude : par exemple l’infini des nombres premiers comparé à l’infini des nombres entiers.

 

La question reste de savoir si le fini est comparable à l’infini, comme simple antinomie, ou si l’un ignore l’autre. Car si ce qui est infini peut en opposition au fini être considéré comme parfait, on peut aussi affirmer que le fini est plus abouti. À moins de considérer que les termes du fini n’ont dans l’infini aucun sens, et vice-versa : ils projettent indûment une réalité sur une autre.

 

14 - Objectif et subjectif

Problème : L’objectivité est-elle une forme particulière de subjectivité ?

 

Est objectif ce qui appartient à l’objet en lui-même, en sa réalité propre, hors de l’esprit qui le pense. Même si, bien entendu, cette réalité pose problème à être pensée, puisqu’elle se situe théoriquement hors de l’esprit qui le pense. Ce qui peut tout naturellement mener à conclure que cette réalité n’est pas accessible à l’homme, voire qu’elle n’existe nullement, puisque toute connaissance est une rencontre, entre un sujet et un objet, et tout ce qui ne peut être rencontré, de fait inconnaissable et invérifiable, ne saurait être postulé. Dans la même veine, est objectif celui qui est dénué de préjugé ou de parti pris. Mais qui peut se prétendre ainsi dégagé de tout engagement subjectif ? Néanmoins, lorsque ce terme est employé au sens de réel ou de scientifique, certaines démarches ou procédures, voire certaines attitudes, peuvent peut-être permettre ou garantir une objectivité relative et produire quelques certitudes, ne serait-ce que temporairement.

 

En opposition à cela, ce qui subjectif appartient au sujet, désignant en général l’homme, en tant que personne douée de sensations, de sentiments, ou en tant qu’esprit raisonnant. Adjectif qui qualifie la connaissance ou la perception d’un objet, réduite ou modifiée par la nature du sujet. En opposition à objectif, ce terme prend en général le sens de partial ou de partiel, quand ce n’est pas le sens péjoratif d’illusoire ou d’infondé. Mais le subjectif renvoie aussi à la réalité propre d’un sujet qui s’assume et refuse de prétendre à une objectivité factice et mensongère, à un sujet producteur de vérité.

 

15 - Absolu et relatif

Problème : L’absolu peut-il être relatif ?

 

L’absolu est la caractéristique de ce qui est dépourvu de limites, de ce qui ne dépend de rien d’autre que de soi, de ce qui est permanent, de ce qui ne se détermine pas par relation à ce qui lui est extérieur. Il devient facilement synonyme de l’idéal, désignant une entité parfaite et autonome, tel Dieu, puisque les qualités évoquées expriment une sorte d’être ultime et maximal. Au contraire, relatif est le statut d’une chose ou d’une idée qui peut exister ou être pensée uniquement à condition d’être mise en rapport, reliée à autre chose que soi. La chose ou l’idée ainsi subordonnée à ce qu’elle n’est pas, n’a en elle-même ni existence ni valeur absolue, car son existence est conditionnée à ce qui est autre qu’elle. Toutefois, il est tentant de conclure que l’absolu n’existe pas, puisque exister implique nécessairement un rapport. La question est de savoir si cette non-existence est l’expression d’une réalité inconditionnée, supérieure et ultime, ou celle d’une simple conception de l’esprit, vide car dépourvue de tout contenu réel.

 

Toutefois, sur le plan purement conceptuel, l’absolu permet de penser une entité dégagée de toute contingence, de toute interférence extérieure, connaissance de la chose en soi que l’on opposera à celle des phénomènes aléatoires, où l’entité en question éclate, puisqu’elle se modifie totalement selon les circonstances.

 

16 - Liberté et déterminisme

Problème : Sommes-nous condamnés à être libre ?

 

Sur le plan anthropologique, l’attirance pour l’absolu se manifeste entre autres par le désir de liberté, ou prétention à la liberté. L’être humain aime se penser autonome, croire qu’il se détermine de lui-même, en s’octroyant ses propres lois, individuellement ou collectivement. Peut-être est-il en effet plus libre que d’autres espèces, mais il est aussi facile de montrer les différentes formes de déterminisme qui agissent sur lui, consciemment ou non. Sa nature biologique, son histoire personnelle, sa culture, son contexte constituent autant de facteurs qui pèsent sur sa manière d’être et ses choix existentiels, prouvant l’hétéronomie qui grève sa nature singulière.

 

La liberté peut également s’articuler comme simple conscience, faculté de voir comment notre volonté est déterminée par notre nature et notre environnement, comme liberté de raison, qui nous permet de réfléchir sur les implications et les motifs de nos actes, de comprendre l’état du monde, de garder une attitude ferme et sereine en dépit de l’adversité, sans pour autant pouvoir nécessairement intervenir dans le déroulement des événements. La chute libre d’un objet n’est pas de suivre une trajectoire voulue, mais simplement de ne pas heurter un autre objet, de ne pas être freiné dans sa course. En ces différents sens, liberté et déterminisme ne s’opposent plus aussi radicalement, comme c’est le cas pour le libre-arbitre, où notre simple vouloir se réserve le droit de choisir ce qui advient, celui d’acquiescer ou de refuser ce qui se présente à nous.

 

17 - Actif et passif

Problème : Recevoir, est-ce être passif ?

 

Est actif ce qui produit une action, est passif ce qui subit cette action. Distinction à la fois matérielle et morale, mais distinction qui à l’instar de toutes les distinctions est quelque peu mensongère. La physique nous explique que toute action reçoit en retour une réaction, réaction sans laquelle il ne pourrait y avoir d’action. En effet, comment agir sur quelque chose qui ne réagit pas ? Une action est toujours une interaction, à la fois rencontre de deux natures, de deux entités, mais aussi rencontre de deux actions qui composent un couple dynamique, conflictuel et complémentaire. Est décrété actif ce qui semble causer la rencontre, ce qui semble être animé par la finalité d’une interaction, mais dans toute dynamique, ce qui est premier chronologiquement n’est pas toujours premier ontologiquement. Celui qui provoque l’action ne sera pas nécessairement celui qui en déterminera principalement l’issue.

 

Ce qui est apparemment passif peut avoir, ne serait-ce que par sa force d’inertie, une plus grande puissance que ce qui se meut. La résistance est une forme d’action, régulatrice et ordonnatrice des choses. Il en va ainsi des grands principes, invisibles et souvent non identifiés, puissances qui règnent sur les êtres et les choses, constituant une trame de réalité qui transcende, limite, autorise et structure les actions singulières et manifestes.

 

18 - Actuel et virtuel