MES LECTURES - Passages choisis 

Oscar Brenifier
Isabelle Millon

9 sept. 2013

Éditions Eyrolles © 2013

Sagesse des contes soufis

SOMMAIRE

Le soufisme

La boutique des lampes

Chacune des grandes religions est porteuse de sagesse. C'est le point de départ de cette collection qui propose 20 méditations philosophiques pour penser sa vie et donner du sens à son existence. La vie est-elle une mise à l'épreuve ? Faut-il toujours dire la vérité ? La vieillesse est-elle une calamité ? La différence nous pose-t-elle problème ? Aime-t-on quelqu'un ou aime-t-on l'amour ? Pour répondre à l'ensemble de ces questions, les auteurs sélectionnent 20 contes de la tradition soufie, qu'ils présentent en trois temps : la narration, une analyse et des pistes de réflexion.

4e de couverture

* * *

Le soufisme

p. 10

[...]

Une autre manière de comprendre l'identité soufie se trouve dans l'opposition entre intérieur et extérieur, tension au sein du monde et de Dieu lui-même, tel que nous le percevons. Car de nombreux soufis réduisent les divers attributs de Dieu à une opposition fondamentale : d'un côté, beauté, bonté ou miséricorde, de l'autre, majesté, colère ou sévérité. Les deux s'articulent ensemble, mais ils représentent les deux faces de la divinité. En général, les choses matérielles sont extérieures, elles relèvent de la puissance divine, tandis que le monde spirituel, intérieur, se rapproche de la bonté divine.

L'enseignement soufi est avant tout une pratique, une expérience, seule susceptible d'initier véritablement le croyant. Le but principal de son existence est de parfaire sa jonction avec Dieu, son créateur, et de se consumer en lui : c'est le fana, état qui est considéré comme la mort avant la mort. Diverses étapes mènent graduellement vers cette union parfaite. Selon une image qu'emploient fréquemment les soufis, « lorsque vous décrivez le miel à quelqu'un qui n'en a jamais goûté, vous avez beau user de tous les termes possibles et imaginables pour vous exprimer, vous n'arriverez jamais à lui faire sentir ce qu'est le goût du miel ». Le soufisme est l'école de l'illumination intérieure. Son but est la connaissance de la Vérité par une prise de conscience réelle du coeur et de l'esprit, et non par l'intermédiaire de théories et de raisonnements purement formels.

Le concept d'âme est très important dans le soufisme. Pour le soufi, l'âme existe antérieurement au corps, elle y est confinée comme dans une cage. La mort, réelle ou symbolique, est donc l'objet fondamental des désirs du pratiquant qui retournera par ce biais au sein de la divinité. Cette métempsycose permet à l'âme qui n'a pas pu remplir sa légitime destinée en ce bas monde d'être purifiée et de mériter la réunion avec Dieu.

Pour arriver à ce but, le voyageur rencontre trois étapes nécessaires : l'attraction, acte de Dieu qui tire à lui l'humain pourvu déjà d'une tendance ou inclination, la dévotion, poursuite du voyage vers Dieu et en Dieu, et enfin l'élévation. Néanmoins, le voyage ne peut être accompli seul ; il faut un guide. Le croyant est en premier lieu une personne instruite qui doute de la réelle nature de Dieu, il devient un voyageur, désireux de poursuivre son enquête, se plaçant sous l'autorité spirituelle d'un maître qui lui fait servir Dieu, jusqu'à ce que l'influence divine lui fasse atteindre l'étage de l'amour. L'amour divin, enlevant alors tout désir mondain de son coeur, le fait arriver à l'isolement : il mène dès lors une vie contemplative, et attend l'illumination directe, ou extase. Après avoir reçu une révélation de la vraie nature de Dieu, il arrive à l'union avec Dieu. Il ne peut aller plus loin : c'est seulement à sa mort qu'il arrivera au degré ultime, l'absorption en la divinité. Durant le processus, les guides soufis inventent des formes variées de dévotion qui servent à développer la vie spirituelle, dont les contes dont nous traitons ici.

La boutique des lampes

p. 158

Par une nuit sans lune, dans une rue froide et déserte, deux hommes se croisent.

L'un interpelle l'autre.

— Dites-moi, connaissez-vous le quartier ? Je cherche une échoppe qui se nomme la Boutique des lampes. Elle est censée se trouver près d'ici, mais je ne la trouve nulle part.

— Je connais bien le quartier, répond son interlocuteur, j'habite à trois rues d'ici. Et je peux en effet vous guider jusqu'à cet endroit.

— Je devrais pourtant réussir à trouver cet endroit tout seul. On m'a bien expliqué comment y aller, on m'a même noté les indications par écrit sur ce papier.

— Alors je ne vois pas très bien pourquoi vous m'avez abordé si vous préférez vous débrouiller tout seul.

— En fait, c'est histoire déparler. La nuit est sombre.

— Ah bon ! Vous ne cherchez pas du tout cette boutique, mais plutôt de la compagnie.

— Je crois que vous avez raison, c'est sans doute cela.

— Pourtant, si vous souhaitez trouver cette boutique, il serait plus commode de vous laisser guider par une personne qui connaît le quartier, puisque vous y êtes presque arrivé. Surtout que cette dernière partie est un peu compliquée.

— Je fais tout à fait confiance aux gens qui m'ont indiqué le chemin, ils savent de quoi ils parlent. D'ailleurs, leurs explications m'ont permis d'arriver jusqu'ici et je suis presque arrivé, comme vous dites. C'est bien la preuve, non ? Et je ne suis pas aussi sûr de pouvoir me fier à d'autres personnes.

— Ce qui est tout de même bizarre est que vous ayez pu faire confiance à ces personnes qui vous ont informé, tandis que personne ne vous a donné le moyen de reconnaître celles à qui vous pouvez faire confiance.

— Vous avez peut-être raison.

— En fin de compte, quel est votre but ?

— Juste ce que j'ai dit : trouver cette Boutique des lampes.

— Est-ce que je peux vous demander pourquoi vous tenez tant à trouver cette boutique ?

— Parce que je sais de source sûre qu'en cet endroit on peut trouver des appareils qui permettent de lire dans le noir.

— En effet. Mais il y a quelque chose que vous avez sans doute oublié.

— Ah bon ! Mais quoi donc ? Je ne vois pas du tout. Qu'ai-je donc oublié ?

— Pour pouvoir lire avec une lampe, il faut déjà savoir lire, non ?

— Ça, vous ne pouvez certainement pas le prouver !

— En effet, ce serait difficile par une nuit aussi noire que celle-ci. Et puis il vous manque une information importante.

— Quelle information ?

— La Boutique des lampes est bien là où elle a toujours été, mais toutes les lampes ont été transportées ailleurs, dans une autre boutique.

— Écoutez, je ne sais pas du tout ce qu'est une lampe, certes ! Mais il est évident que c'est dans les boutiques de lampes que l'on trouve des lampes. C'est bien pour cela qu'on les appelle ainsi, non ?

— En effet ! Sauf que « Boutique des lampes » a deux sens possibles. Cela peut signifier « l'endroit où l'on vend des lampes », mais aussi « l'endroit où l'on vendait des lampes dans le passé, mais maintenant il n'y en a plus ».

— Ça non plus, je suis sûr que vous ne pouvez pas le prouver !

— Vous rendez-vous compte que si quelqu'un vous écoutait, il pourrait vous prendre pour un imbécile ?

— Moi, je crois que c'est vous que l'on traiterait d'imbécile ! Mais je veux bien croire que vous n'en êtes pas un. Car je suspecte qu'en fait vous avez un plan bien établi. Vous voulez sans doute m'envoyer dans une boutique de lampes tenue par un de vos amis, non ? Ou alors, pour une raison que j'ignore, vous ne voulez pas que j'achète une lampe.

— C'est encore pire que ce que vous imaginez ! Plutôt que vous laisser chercher votre « Boutique des lampes », en vous laissant croire que cela réglera votre problème, je veux savoir si vous savez lire ou non. Je vous demande aussi si vous n'avez jamais vu une telle boutique, si vous savez à quoi elle ressemble. De la même manière, je voudrais aussi que vous vous demandiez s'il n'existe pas d'autres endroits pour trouver une telle lampe, ou d'autres moyens de lire dans le noir.

Les deux hommes se regardèrent, tristement. Puis chacun continua son chemin.

Philo5
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