MES LECTURES - Passages choisis 

Frédéric Beigbeder

2000-10-31

Éd. Grasset © 2000

99 F [1]

 

Il n'y a, bien entendu, aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens. Le gouvernement, au moyen de triques et de pelotons d'exécutions, de famines artificielles, d'emprisonnements et de déportations en masse, est non seulement inhumain (cela, personne ne s'en soucie fort de nos jours) ; il est — on peut le démontrer — inefficace : et, dans une ère de technologie avancée, l'inefficacité est le péché contre le Saint-Esprit. Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d'esclaves qu'il serait inutile de contraindre, parce qu'ils auraient l'amour de leur servitude. La leur faire aimer — telle est la tâche assignée dans les États totalitaires d'aujourd'hui aux ministères de la propagande, aux rédacteurs en chef des journaux et aux maîtres d'école.

Aldous Huxley, nouvelle préface au Meilleur des mondes, 1946

* * *

On nous inflige
Des désirs qui nous affligent.

Alain Souchon, Foule sentimentale, 1993

* * *

p. 17

[...] Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas.

Votre souffrance dope le commerce. Dans notre jargon, on l'a baptisée « la déception post-achat ». Il vous faut d'urgence un produit, mais dès que vous le possédez, il vous en faut un autre. L'hédonisme n'est pas un humanisme : c'est du cash-flow. Sa devise ? « Je dépense donc je suis. » Mais pour créer des besoins, il faut attiser la jalousie, la douleur, l'inassouvissement : telles sont mes munitions. Et ma cible, c'est vous.

p. 18

[...] Je vous interdis de vous ennuyer. Je vous empêche de penser. Le terrorisme de la nouveauté me sert à vendre du vide. [...] Je décrète ce qui est Vrai, ce qui est Beau, ce qui est Bien. Je caste les mannequins qui vous feront bander dans six mois. À force de les placarder, vous les baptisez top-models ; mes jeunes filles traumatiseront toute femme qui a plus de 14 ans. Vous idolâtrez mes choix. Cet hiver, il faudra avoir les seins plus hauts que les épaules et la foufoune dépeuplée. Plus je joue avec votre subconscient, plus vous m'obéissez. Si je vante un yaourt sur les murs de votre ville, je vous garantis que vous allez l'acheter. Vous croyez que vous avez votre libre arbitre, mais un jour ou l'autre, vous allez reconnaître mon produit dans le rayonnage d'un supermarché, et vous l'achèterez, comme ça, juste pour goûter, croyez-moi, je connais mon boulot.

Mmm, c'est si bon de pénétrer votre cerveau. Je jouis dans votre hémisphère droit. Votre désir ne vous appartient plus : je vous impose le mien. Je vous défends de désirer au hasard. Votre désir est le résultat d'un investissement qui se chiffre en milliards d'euros. C'est moi qui décide aujourd'hui ce que vous allez vouloir demain.

Tout cela ne me rend probablement pas très sympathique à vos yeux. En général, quand on commence un livre, il faut tâcher d'être attachant et tout, mais je ne veux pas travestir la vérité : je ne suis pas un gentil narrateur. En fait, je serais plutôt du genre grosse crapule qui pourrit tout ce qu'elle touche. L'idéal serait que vous commenciez par me détester, avant de détester aussi l'époque qui m'a créé.

p. 20

N'est-il pas effarant de voir à quel point tout le monde semble trouver normale cette situation ? Vous me dégoûtez, minables esclaves soumis à mes moindres caprices. Pourquoi m'avez-vous laissé devenir le roi du monde ? Je voudrais percer ce mystère : comment, au sommet d'une époque cynique, la publicité fut couronnée Impératrice. Jamais crétin irresponsable n'a été aussi puissant que moi depuis deux mille ans.

Je voudrais tout quitter, partir d'ici avec le magot, en emmenant de la drogue et des putes sur une connerie d'île déserte. (À longueur de journée, je regarderais Soyara et Tamara se doigter en m'astiquant le jonc.) Mais je n'ai pas les couilles de démissionner. C'est pourquoi j'écris ce livre. Mon licenciement me permettra de fuir cette prison dorée. Je suis nuisible, arrêtez-moi avant qu'il ne soit trop tard, par pitié ! Filez-moi cent plaques et je déguerpis, promis-juré. Qu'y puis-je si l'humanité a choisi de remplacer Dieu par les produits de grande consommation ?

Je souris parce que, si ça se trouve, dès que ce livre sortira, au lieu d'être foutu à la porte, je serai augmenté. Dans le monde que je vais vous décrire, la critique est digérée, l'insolence encouragée, la délation rémunérée, la diatribe organisée. Bientôt on décernera le Nobel de la Provoc et je ferai un candidat difficile à battre. La révolte fait partie du jeu. Les dictatures d'autrefois craignaient la liberté d'expression, censuraient la contestation, enfermait les écrivains, brûlaient les livres controversés. Le bon temps des vilains autodafés permettait de distinguer les gentils des méchants. Le totalitarisme publicitaire, c'est bien plus malin pour se laver les mains. Ce fascisme-là a retenu la leçon des ratages précédents. [...]

p. 21

Pour réduire l'humanité à l'esclavage, la publicité a choisi le profil bas, la souplesse, la persuasion. Nous vivons dans le premier système de domination de l'homme par l'homme contre lequel même la liberté est impuissante. Au contraire, il mise tout sur la liberté, c'est là sa plus grande trouvaille. Toute critique lui donne le beau rôle, tout pamphlet renforce l'illusion de la tolérance doucereuse. Il vous soumet élégamment. Tout est permis, personne ne vient t'engueuler si tu fous le bordel. Le système a atteint son but : même la désobéissance est devenue une forme d'obéissance.

Nos destins brisés sont joliment mis en page. Vous-même, qui lisez ce livre, je suis sûr que vous vous dites : « Comme il est mignon, ce petit pubard qui crache dans la soupe, allez, à la niche, tu es coincé ici comme les autres, tu paieras tes impôts comme tout le monde. » Il n'y a aucun moyen d'en sortir. Tout est verrouillé, le sourire aux lèvres. On vous bloque avec des crédits à rembourser, des mensualités, des loyers à payer. Vous avez des états d'âme ? Des millions de chômeurs dehors attendent que vous libériez la place. [...]

p. 24

Au 8e étage chez Madone [Danone [2]], tous les chefs de produit portent des chemisettes rayées et des cravates avec des petits animaux dessus. Le Directeur du Marketing [...] est Alfred Duler. [...] Il est convaincu que le retour de la croissance est une bonne nouvelle alors que la croissance signifie seulement de plus en plus de production vaine, « une immense accumulation de marchandises » (Karl Marx), une montagne d'objets supplémentaires pour nous ensevelir. Il a la Foi. Il l'a appris des Hautes Écoles : en la Croissance tu Croiras. Produisons des millions de tonnes de produits entassés et nous serons heureux ! Gloire à l'expansion qui fait tourner les usines qui font grimper l'expansion ! Surtout ne nous arrêtons pas pour réfléchir !

p. 31

En gros, leur idée c'était de détruire les forêts et de les remplacer par des voitures. Ce n'était pas un projet conscient et réfléchi ; c'était bien pire. Ils ne savaient pas du tout où ils allaient, mais y allaient en sifflotant — après eux, le déluge (ou plutôt, les pluies acides). Pour la première fois dans l'histoire de la planète Terre, les humains de tous les pays avaient le même but : gagner suffisamment d'argent pour pouvoir ressembler à une publicité. Le reste était secondaire, ils ne seraient pas là pour en subir les conséquences.

p. 32

Permettez-moi de vous rappeler que si la publicité est une technique d'intoxication cérébrale qui fut inventée par l'Américain Albert Davis Lasker en 1899, elle a surtout été développée avec beaucoup d'efficacité par un certain Joseph Goebbels dans les années 1930, dans le but de convaincre le peuple allemand de brûler tous les juifs. Goebbels fut un concepteur-rédacteur émérite [...] Gardez toujours cela à l'esprit : on ne badine pas avec la pub.

p. 33

Je crois qu'à la base, je voulais faire le bien autour de moi. Cela n'a pas été possible pour deux raisons : parce qu'on m'en a empêché, et parce que j'ai abdiqué. Ce sont toujours les gens animés des meilleures intentions qui deviennent des monstres. Aujourd'hui je sais que rien ne changera, c'est impossible, il est trop tard. On ne peut pas lutter contre un adversaire omniprésent, virtuel et indolore. Contrairement à Pierre de Coubertin, je dirais qu'aujourd'hui l'essentiel, c'est de ne pas participer. Il faut foutre le camp comme Gauguin, Rimbaud ou Castaneda, voilà tout. [...] Les marques ont gagné la World War III contre les humains. La particularité de la Troisième Guerre mondiale, c'est que tous les pays l'ont perdue en même temps. [...]

p. 37

J'avais beau sourire poliment à Duler, je ne pouvais m'empêcher de songer à cette phrase d'Adolf Hitler : « Si vous désirez la sympathie des masses, vous devez leur dire les choses les plus stupides et les plus crues. » Ce mépris, cette haine du peuple considéré comme une entité vague... Parfois, j'ai l'impression que, pour obliger les consommateurs à bouffer leurs produits, les industriels seraient presque prêts à ressortir les wagons à bestiaux. Puis-je hasarder trois autres citations ? « Ce que nous recherchons, ce n'est pas la vérité, c'est l'effet produit. » « La propagande cesse d'être efficace à l'instant où sa présence devient visible. » « Plus un mensonge est gros, plus il passe. » Elles sont de Joseph Goebbels (encore lui).

Alfred Duler poursuivait sa diatribe :
— On a un objectif qui est de fourguer 12 000 tonnes cette année. Vos filles qui courent sur la plage en parlant philo, c'est trop intello, c'est bien pour le Café de Flore, mais la consommatrice lambda elle y pigera que dalle ! Quant à citer Ecce Homo, moi je sais de quoi il s'agit, mais pour le grand public, ça risque de faire un peu pédé ! Non, franchement, il faut me retravailler tout ça, je suis désolé. Vous savez, chez Procter on a un dicton : « Ne prenez pas les gens pour des cons, mais n'oubliez jamais qu'ils le sont. »

p. 39

[...] Vous êtes en face d'individus qui méprisent le public, qui veulent le maintenir dans un acte d'achat stupide et conditionné. Dans leur esprit ils s'adressent à la « mongolienne de moins de cinquante ans ». Vous tentez de leur proposer quelque chose de marrant, qui respecte un peu les gens, qui tente de les tirer vers le haut, parce que c'est une question de politesse quand on interrompt un film à la télé. Et on vous en empêche. Et c'est toujours pareil, tout le temps, tous les jours, tous les jours... Des milliers de capitulations journalières, la queue basse dans les costumes de Tergal. Des milliers de « lâches soulagements » quotidiens. Petit à petit, ces centaines de milliers de meetings débiles organisent le triomphe de la connerie calculée et méprisante sur la simple et naïve recherche du progrès humain. Idéalement, en démocratie, on devrait avoir envie d'utiliser le formidable pouvoir de la communication pour faire bouger les mentalités au lieu de les écrabouiller. Cela n'arrive jamais car les personnes qui disposent de ce pouvoir préfèrent ne prendre aucun risque. Les annonceurs veulent du prémâché, prétesté, ils ne veulent pas faire fonctionner votre cerveau, ils veulent vous transformer en moutons, je ne plaisante pas, vous verrez qu'un jour ils vous tatoueront un code-barre sur le poignet. Ils savent que votre seul pouvoir réside dans votre Carte bleue [Carte de crédit VISA en France]. Ils ont besoin de vous empêcher de choisir. Il faut qu'ils transforment vos actes gratuits en actes d'achat.

p. 45

Quand on voit l'argent qui leur passe sous le nez, les sommes qu'ils permettent à leurs employeurs de brasser, en regard, leur salaire paraît infime. D'ailleurs, si un concepteur demande une faible rémunération, il sera pris pour un rigolo. Un jour, en sortant d'une réunion avec Marc Marronnier, je lui ai posé la question :
— Pourquoi tout le monde écoute Philippe et pas moi ?
— Parce que, m'a-t-il répondu du tac au tac, Philippe gagne 300 000 francs par mois, et pas toi.

Créatif n'est pas un métier où l'on doit justifier son salaire ; c'est un job où ton salaire te justifie. [...]

p. 46

Et puis, créatif n'est pas un boulot si facile. La réputation de ce métier souffre de son apparente simplicité. Tout le monde croit qu'il peut en faire autant. La réunion de ce matin vous donne pourtant une idée de la difficulté de ce job. Si nous poursuivons notre comparaison avec le pigiste du Figaro, le travail du créatif c'est un peu comme si son article était corrigé par le rédacteur en chef adjoint, puis le rédacteur en chef, puis le directeur de la rédaction, puis relu et modifié par tous les gens qu'il a mentionnés dans son texte, puis lu en public devant un échantillon représentatif du lectorat du journal, avant d'être modifié à nouveau, le tout avec 90 chances sur 100 de ne pas être publié au bout du compte. Connaissez-vous beaucoup de journalistes qui accepteraient de subir pareil traitement ? C'est aussi pour ça que nous sommes si bien payés.

À un moment, il faut bien que quelqu'un fabrique les publicités que vous voyez partout : le Président de l'agence et ses directeurs commerciaux les vendent à leurs clients annonceurs, on en parle dans la presse, on les parodie à la téloche#8239;[3], on les dissèque dans les bureaux d'études, elles font grimper la notoriété du produit et ses chiffres de vente par la même occasion. Mais à un moment, il y a un jeune con assis sur sa chaise qui les a imaginées dans sa petite tête et ce jeune con il vaut cher, très cher, parce qu'il est le Maître de l'Univers, comme je vous l'ai déjà expliqué. Ce jeune con se situe à la pointe extrême de la chaîne productiviste, là où toute l'industrie aboutit, là aussi où la bagarre économique est la plus âpre. Des marques imaginent des produits, des millions d'ouvriers les fabriquent dans des usines, on les distribue dans des magasins innombrables. Mais toute cette agitation ne servirait à rien si le jeune con sur sa chaise ne trouvait pas comment écraser la concurrence, gagner la compétition, convaincre les acheteurs de ne pas choisir une autre marque. Cette guerre n'est pas une activité gratuite, ni un jeu de dilettante. On ne fait pas ces choses-là en l'air. Il se passe quelque chose d'assez mystérieux quand, avec Charlie, le directeur artistique assis en face de moi, nous sentons que nous avons trouvé une idée pour fourguer une fois de plus un produit inutile dans le panier de la ménagère pauvre. Tout d'un coup, on se regarde avec des yeux complices. La magie est accomplie : donner envie à des gens qui n'en ont pas les moyens d'acheter une nouvelle chose dont ils n'avaient pas besoin dix minutes auparavant. À chaque fois, c'est la première fois. L'idée vient toujours de nulle part. Ce miracle me bouleverse, j'en ai les larmes aux yeux. [...]

Mon titre exact, c'est concepteur-rédacteur ; ainsi appelle-t-on de nos jours, les écrivains publics. Je conçois des scénarios de films de trente secondes et des slogans pour les affiches. Je dis « slogans » pour que vous compreniez mais sachez que le mot « slogan » est complètement has-been. Aujourd'hui on dit « accroche » ou « titre ». J'aime bien « accroche » mais « titre » est plus frime. Les rédacteurs les plus snobs disent tous « titre », je ne sais pas pourquoi. Du coup, moi aussi je dis que j'ai pondu tel ou tel « titre » parce que si tu es snob, tu es augmenté plus souvent. Je bosse sur huit budgets : 1. un parfum français, 2. une marque de fringues démodées, 3. des pâtes italiennes, 4. un édulcorant de synthèse, 5. un téléphone portable, 6. un fromage blanc sans matière grasse, 7. un café soluble et 8. un soda à l'orange. Mes journées s'écoulent comme une longue séance de zapping entre ces huit différents incendies à éteindre. Je dois sans cesse m'adapter à des problèmes différents. Je suis un caméléon camé [drogué].

Je sais que vous n'allez pas me croire, mais je n'ai pas choisi ce métier seulement pour l'argent. J'aime imaginer des phrases. Aucun métier ne donne autant de pouvoir aux mots. Un rédacteur publicitaire, c'est un auteur d'aphorismes qui se vendent. J'ai beau haïr ce que je suis devenu, il faut admettre qu'il n'existe pas d'autre métier où l'on puisse s'engueuler pendant trois semaines à propos d'un adverbe. Quand Cioran écrivit « Je rêve d'un monde où l'on mourrait pour une virgule », se doutait-il qu'il parlait du monde des concepteurs-rédacteurs ?

p. 49

Bref, il est passé le temps où les pubeux étaient des saltimbanques bidon. Désormais ce sont des hommes d'affaires dangereux, calculateurs, implacables. Le public commence à s'en apercevoir : il évite nos écrans, déchire nos prospectus, fuit nos abribus, tague nos 4 x 3. On nomme cette réaction la « publiphobie ». C'est qu'entre-temps, telle une pieuvre, la réclame s'est mise à tout régenter. Cette activité qui avait démarré comme une blague domine désormais nos vies : elle finance la télévision, dicte la presse écrite, règne sur le sport (ce n'est pas la France qui a battu le Brésil en finale de la Coupe du Monde, mais Adidas qui a battu Nike), modèle la société, influence la sexualité, soutient la croissance. Un petit chiffre ? Les investissements publicitaires des annonceurs en 1998 dans le monde s'élèvent à 2 340 milliards de francs (même en euros, c'est une somme [357 milliards d'euros]). Je peux vous certifier qu'à ce prix là, tout est à vendre — surtout votre âme.

p. 53

[...] (Quoique, à la réflexion, ma préférée reste : « HYUNDAI. PREPARE TO WANT ONE. » C'est la plus honnête. Autrefois quand on torturait les gens, on leur disait « tu vas parler » ; maintenant « tu vas vouloir ». La douleur est supérieure car plus lancinante.)

p. 71

[...] Les maisons closes sont supposées être interdites en France ; pourtant, rien qu'à Paris, on en dénombre une bonne cinquantaine. Là-bas, dès que tu entres, toutes les filles t'adorent. Elles ont deux grandes qualités :
     1) Elles sont belles.
     2) Elles ne t'appartiennent pas.

Tu commandes une bouteille de champ', sers la tournée, et soudain les voilà qui caressent tes cheveux, lèchent ton cou, insinuent leurs ongles dans ta chemise, frôlent ta braguette qui gonfle, susurrent des obscénités délicates dans le creux de ton oreille :

— T'es mignon, ce que j'ai envie de te sucer. Sonia, regarde comme il est joli ! J'ai hâte de voir sa tête quand il viendra dans ma bouche. Mets sa main dans ma culotte pour qu'il sente comme je suis mouillée. J'ai le clitoris qui vibre, là, tu sens avec ton doigt comme ça pulse ?

Toi tu les crois sur parole. Tu oublies que tu les paies. Au fond de toi, tu te doutes bien que Joanna se prénomme Janine, mais tant que tu n'as pas joui, tu t'en moques. Te voilà coq en pâte chez les poules de luxe. Au sous-sol du Bar Biturique, tu biberonnes des tétines siliconées. Elles te maternent. De longues langues recouvrent ton visage. Tu te justifies à haute voix :

— Pour réparer sa voiture, mieux vaut faire appel à un garagiste. Pour construire sa maison, il est préférable de contacter un bon architecte. Si on tombe malade, on a intérêt à consulter un médecin compétent. Pourquoi l'amour physique serait-il le seul domaine où l'on n'ait pas recours à des spécialistes ? Nous sommes tous prostitués. 95% des gens accepteraient de coucher si on leur proposait 10 000 francs [1 500 €]. N'importe quelle nana te suce sans doute à partir de la moitié. Elle fera la vexée, ne s'en vantera pas devant ses copines, mais je pense qu'à cinq mille tu en fais ce que tu veux. Et même pour moins. On peut avoir qui on veut, c'est juste une question de tarif : refuseriez-vous une pipe à un million, dix millions, cent millions ? La plupart du temps, l'amour est hypocrite : les jolies filles tombent amoureuses (sincèrement, croient-elles du fond du coeur) de mecs comme par hasard pleins aux as, susceptibles de leur offrir une belle vie de luxe. C'est pas pareil que des putes ? Si.

Joanna et Sonia approuvent tes raisonnements. Elles sont toujours d'accord avec tes brillantes théories. Qui s'assemble, se ressemble — or toi aussi tu es vendu au Grand Capital.

p. 75

[...] Autrefois, il existait soixante variétés de pommes : aujourd'hui il n'en subsiste que trois (la golden, la verte et la rouge). Autrefois les poulets mettaient trois mois à être adultes ; aujourd'hui, entre l'oeuf et le poulet vendu en hypermarché s'écoulent seulement 42 jours dans des conditions atroces (25 bêtes par mètre carré, nourries aux antibiotiques et aux anxiolytiques). Jusque dans les années 70, on distinguait dix goûts de camemberts normands différents ; aujourd'hui au maximum trois (à cause de la normalisation du lait « thermisé »). Ceci n'est pas ton oeuvre mais cela est ton monde. Dans Coca-Cola (10 milliards de francs [1,52 milliards d'euros] de budget publicitaire en 1997), on ne met plus de cocaïne, mais il y a de l'acide phosphorique [, de la caféine] et de l'acide citrique pour donner l'illusion de la désaltération et créer une accoutumance artificielle. Les vaches laitières sont nourries avec du fourrage ensilé qui fermente et leur donne des cirrhoses ; on les alimente également d'antibiotiques qui créent des souches de bactéries résistantes, lesquelles survivent ensuite dans la viande vendue (sans mentionner les farines carnées qui provoquent l'encéphalite spongiforme bovine, on ne va pas revenir là-dessus, c'est dans tous les journaux). Le lait de ces mêmes vaches contient de plus en plus de dioxines, suite à la contamination de l'herbe broutée. Les poissons d'élevage sont nourris, eux aussi, de farines de poissons (aussi nocives pour eux que les farines de viande pour les bovins) et d'antibiotiques... En hiver, les fraises ne gèlent plus grâce à un gène emprunté à un poisson des mers froides. Les manipulations génétiques introduisent du poulet dans la pomme de terre, du scorpion dans le coton, du hamster dans le tabac, du tabac dans la laitue, de l'homme dans la tomate.

Parallèlement, de plus en plus de trentenaires attrapent des cancers de rein, de l'utérus, du sein, de l'anus, de la thyroïde, de l'intestin, des testicules et les médecins ne savent pas pourquoi [...].

Là où tu travailles, beaucoup d'informations circulent : ainsi apprends-tu, incidemment, qu'il existe des machines à laver incassables qu'aucun fabricant ne veut lancer sur le marché ; qu'un type a inventé un bas qui ne file pas, mais qu'une grande marque de collants lui a racheté son brevet pour le détruire ; que le pneu increvable reste ainsi dans les tiroirs (et ceci au prix de milliers d'accidents mortels chaque année) ; que le lobby pétrolier fait tout ce qui est en son pouvoir pour retarder la généralisation de l'automobile électrique (et ceci au prix d'une augmentation du taux de gaz carbonique dans l'atmosphère entraînant le réchauffement de la planète, dit « effet de serre », probablement responsable de nombreuses catastrophes naturelles à venir d'ici à 2050 : ouragans, fonte de la calotte polaire, élévation du niveau de la mer, cancers de la peau, sans compter les marées noires) [...]

Le règne de la marchandise suppose qu'on en vende : ton boulot consiste à convaincre les consommateurs de choisir le produit qui s'usera le plus vite. Les industriels appellent cela « programmer l'obsolescence ». Tu seras prié de fermer les yeux et de garder tes états d'âme par-devers toi. [...]

p. 78

On aurait sans doute pu imaginer un monde sans affiches omniprésentes, des villages sans enseignes Kienlaidissentout, des coins de rue sans fast-foods, et des gens dans ces rues. Des gens qui se parlent. La vie n'était pas obligée d'être organisée ainsi. Tu n'as pas voulu tout ce malheur artificiel. Tu n'as pas fabriqué toutes ces autos immobiles (2,5 milliards de bagnoles sur terre en 2050). Mais tu n'as rien fait pour redécorer le monde. L'un des dix commandements de la Bible dit : « Tu ne feras point d'image taillée ou de représentation... et tu ne te prosterneras pas devant elles. » Tu es donc, comme le monde entier, pris en flagrant délit de péché mortel. Et la punition divine, on la connaît : c'est l'Enfer dans lequel tu vis.

p. 84

On répète tes phrases à la télé toute la journée : « N'INNOVEZ PAS, IMITEZ », « POURQUOI VIVRE SANS KRUG ? », « SALOPE, LE PARFUM QU'ON AIME DÉTESTER », « RADIO NOVA, C'EST TOUT LE TEMPS PAS PAREIL » [...]

[...] La publicité a fait élire Hitler. La publicité est chargée de faire croire aux citoyens que la situation est normale quand elle ne l'est pas. Comme ces aboyeurs nocturnes du Moyen Âge, elle semble crier continuellement : « Dormez braves gens, il est minuit, tout va bien, du pain du vin du Boursin, du beau, du bon, Dubonnet, vas-y, Wasa, Mini-Mir, Mini-Prix, mais il fait le maximum. » Dormez braves gens. « Tout le monde est malheureux dans le monde moderne », a prévenu Charles Péguy. C'est exact : les chômeurs sont malheureux de ne pas avoir de travail et les travailleurs d'en avoir un. Dormez tranquilles, prenez votre Prozac. Et surtout, ne posez pas de questions.

p. 86

Tu n'écoutes que des disques de suicidés : Nirvana, INXS, Joy Division, Mike Brant. Tu te sens vieux parce que tu es tout content d'écouter des 30 cm en vinyle. En France, il y a 12 000 suicides par an, ce qui fait plus d'un suicide par heure, pendant toute l'année. Si vous lisez ce livre depuis une heure, PAN, un mort. [...] 24 cadavres volontaires par jour. 168 interruptions volontaires de vie par semaine. Mille morts choisies par mois. Une hécatombe dont personne ne parle. La France est une secte du Temple Solaire géante. [...]

p. 128

Depuis que la planète existe, 80 milliards d'êtres humains y ont séjourné. Gardez cette image à l'esprit. Nous marchons sur 80 milliards de morts. Avez-vous visualisé que tous ces sursitaires forment un gigantesque charnier futur, un paquet de corps puants à venir ? La vie est un génocide.

p. 130

Après tout ce que les hommes ont fait pour lui, Dieu aurait tout de même pu se donner la peine d'exister, vous ne croyez pas ?

p. 137

[...] moi, ce qui m'énerve, vois-tu, mon petit Gucche, ce sont toutes les nouvelles fêtes que la pub a inventées pour pousser les gens à consommer : j'en ai ras le bol de voir ma famille tomber dans le panneau, fêter Noël, à la rigueur — même si le Père Noël reste l'invention d'une chaîne de distrib' américaine —, mais la Fête des Mères du Maréchal Pétain, la Fête des Pères, la Fête des Grands-Mères du café éponyme, Halloween, la Saint-Patrick, la Saint-Valentin, le Nouvel An Russe, le Nouvel An Chinois, la journée Nutrasweet, les réunions Tupperware, c'est n'importe quoi ! Bientôt le calendrier sera rempli de marques : les saints seront remplacés par 365—logos !

p. 138

— Oui ! Parce que le mot « bonheur » est une marque déposée par Nestlé !! LE BONHEUR APPARTIENT À NESTLÉ.

p. 141

Il téléphone à Tamara, sa pute platonique, en pensant à Sophie, la mère de l'enfant qu'il ne verra pas. Trop d'absentes dans sa vie.

— Je te réveille ?

— Hier soir j'ai fait un client au Plaza, grésille-t-elle, je te raconte pas, sa queue c'était un bras d'enfant, il m'aurait fallu un pied de biche pour l'enfourner. POUR L'AMEUBLEMENT L'ÉLECTROMÉNAGER BOUM BOUM CHOISISSEZ BIEN CHOISISSEZ BUT.

— Qu'est-ce que c'est que ça ??

— Ça ? Oh, rien, c'est pour ne pas payer le téléphone : ils diffusent quelques pubs de temps en temps et en échange, les communications sont gratuites.

— Tu as signé pour cette horreur ?!

— CHEZ CASTRO Y A TOUT CE QU'Y FAUT OUTILS ET MATÉRIAUX CASTOCASTOCASTORAMA. Ouais, enfin, on s'y fait, tu verras, moi je m'y suis habituée. Enfin, bref, donc mon client d'hier soir, [...]

p. 142

— Tu tiens le portable contre ton oreille ? Fais gaffe. Les téléphones cellulaires fissurent l'ADN. Ils ont fait des tests sur les souris : exposées à un téléphone mobile, leur mortalité augmente de 75%. Je me suis acheté une oreillette pour brancher sur le portable, tu devrais faire pareil, moi je ne veux pas de tumeur au cerveau.

p. 147

[...] Chaque détail prend de la valeur quand plus rien n'a de sens.

p. 175

[...] Le monde entier est prostitué. Payer ou être payé, telle est la question. Grosso modo, jusqu'à la quarantaine on est payé ; après, on paye les autres, c'est ainsi — le Tribunal de la Beauté Physique est dépourvu d'appel. Des play-boys à la barbe de quatre jours regardent si on les regarde, et nous les regardons regarder si on les regarde, et ils nous regardent les regarder regarder si on les regarde et c'est un ballet sans fin qui rappelle le « palais des glaces », une vieille attraction de fête foraine, sorte de labyrinthe de miroirs où l'on se cogne contre son propre reflet. Je me souviens que, petits, nous en sortions couverts de bosses à force de nous foutre des coups de boule à nous-mêmes.

p. 185

Le plan dégustation, c'est toujours le pire boulot : en plein soleil, après le déjeuner, la pauvre Berbère a dû simuler vingt fois l'extase en introduisant dans sa bouche de pleines cuillerées de Maigrelette. Au bout de quelques prises, elle en était complètement dégoûtée. L'accessoiriste apporta alors une bassine dans laquelle elle recrachait le fromage blanc dès qu'Enrique gueulait « Cut ! » Voilà, c'est une petite révélation que nous vous confions, ne l'ébruitez pas trop : chaque fois que vous voyez un acteur se délecter d'un produit alimentaire dans un film publicitaire, sachez qu'il ne l'avale jamais et vomit le produit dans un récipient prévu à cet effet dès que la caméra cesse de filmer.

p. 189

— Merde, mais qu'est-ce que vous avez toutes ? Dès qu'on est bien avec vous, il faut absolument que vous parliez de bébés ! Au lieu de répondre à la question « pourquoi vivre ? », vous préférez reproduire le problème !

p. 191

— Mon amour d'émigrée, explique-moi juste une chose : pourquoi, dès qu'on aime une femme et que tout se passe à merveille, veut-elle nous transformer en éleveurs de chiards, placer entre nous une ribambelle d'enfants, une armée de bambins pour crier dans nos pattes et nous empêcher d'être seuls ensemble ? Bon sang, c'est si terrifiant d'être deux ? Moi j'étais content d'être un couple « DINK » (Double Income No Kids), pourquoi vouloir faire de nous une « FAMILLE » (Fabrication Artificielle de Malheur Interminable et de Longue Lymphatique Émollience) ? Tu trouves pas ça pitoyable d'avoir des enfants ? Tous ces couples romantiques qui ne se parlent plus que de popo ? Tu les trouves sexy, les frères Gallagher, en train de torcher leurs gosses ? Faut être scatophile ! [...]

p. 211

« Dans une société bloquée où tout le monde est coupable, le seul crime est de se faire prendre. Dans un univers de voleurs, le seul péché définitif est la stupidité. »

HUNTER S. THOMPSON, Las Vegas Parano, 1971.

p. 221

Dépenses des principaux annonceurs français en publicité (en 1998) :

Vivendi........................2 milliards de francs. [300 millions d'euros]

L'Oréal.........................1,8 milliard de francs. [270 millions d'euros]

Peugeot-Citroën.........1,8 milliard de francs. [270 millions d'euros]

France Telecom..........1,5 milliard de francs. [230 millions d'euros]

Nestlé..........................1,5 milliard de francs. [230 millions d'euros]

Madone [Danone].....1,3 milliard de francs. [200 millions d'euros]
 

Toutes ces marques sont rigoureusement inattaquables. Elles ont le droit de vous parler mais vous n'avez pas le droit de leur répondre. Dans la presse, vous pouvez dire des horreurs sur des personnes humaines, mais essayez un peu de descendre un annonceur et vous risquez très vite de faire perdre à votre journal des millions de francs de rentrées publicitaires. À la télévision, c'est encore plus retors : une loi interdit de citer des marques à l'antenne pour éviter la publicité clandestine ; en réalité, cela empêche de les critiquer. Les marques ont le droit de s'exprimer autant qu'elles le veulent (et paient ce droit très cher), mais on ne peut jamais leur répondre.

p. 266

Bientôt les pays seront remplacés par des entreprises. On ne sera plus citoyen d'une nation mais on habitera des marques : on vivra en Microsoftie ou à Mcdonaldland ; on sera Calvin Kleinien ou Pradais.

p. 270

[...] Je croyais avoir peur de la mort alors que j'avais peur de la vie.

p. 276

Barbie vend deux poupées par seconde sur la terre. 2,8 milliards d'habitants de la planète vivent avec moins de deux dollars par jour. 70% des habitants de la planète n'a pas le téléphone et 50% pas d'électricité. Le budget mondial des dépenses militaires dépasse 4 000 milliards de dollars, soit deux fois le montant de la dette extérieure des pays en voie de développement.

p. 277

Pas d'alternative au monde actuel.

Ils se marient, divorcent, se remarient, font des enfants, ne s'en occupent pas, mais élèvent ceux des autres, et d'autres élèvent les leurs. Tous les jours, les 200 plus grosses fortunes du monde grossissent de 500 dollars par seconde. [...] On estime que 25% de toutes les espèces animales pourraient être rayées de la surface du globe avant 2025. À la fin des contes de fées, on lit toujours la même formule : « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. » Point final. On ne nous dit jamais ce qui se passe après : le prince charmant n'est pas le père de ses enfants, il se met à picoler, puis quitte la princesse pour une femme plus jeune, la princesse fait quinze ans d'analyse, ses enfants se droguent, l'aîné se suicide, le cadet se prostitue dans les jardins du Trocadéro.

[1] Frédéric Beigbeder, 99 F, Éditions Grasset © 2000.

Octave est le maître du monde. Octave exerce en effet la profession lucrative de rédacteur publicitaire : il décide aujourd'hui ce que vous allez vouloir demain.
Octave est un mort-vivant, couvert d'argent, de filles et de cocaïne. Un jour, il se rebelle. Le doué Octave déjante. La cliente idéale ? « Une mongolienne de moins de cinquante ans. » Les nababs de la publicité ? « Ils mènent la troisième guerre mondiale. »
De l'île de la Jatte où négocient les patrons d'agence à Miami où l'on tourne un spot sous amphétamines, d'un séminaire en Afrique à Saint-Germain-des-Prés, de l'enfer du sexe à la pureté perdue, Frédéric Beigbeder, entre fiction et pamphlet, écrit la confession d'un enfant du millénaire. En riant, il dénonce le mercantilisme universel.
En quelque sorte, un livre moral. Pour 99 francs, seulement.
Frédéric Beigbeder est l'auteur, chez Grasset, de Vacances dans le coma (1994) et L'amour dure trois ans (1997) ; et d'un recueil de nouvelles, Nouvelles sous ecstasy (Gallimard, 1999).

[2] Voici un article de Frédéric Beigbeder publié dans Technikart # 52, Mai 2001, pp. 44-45, et mis en ligne sur cette page consultée en octobre 2000 : http://www.francenet.fr/cyberhumanisme/2001-5/msg00090.html

DANONE ATTAQUE

Après les licenciements de Calais, Danone fait le propre autour de son image. Dernière victime en date : Olivier Malnuit et son association Boycott !

Le mois dernier, la couverture de "Technikart" (« Marques attaquent ») était prémonitoire et nous ne le savions pas. Eh bien voilà, cette fois, ça y est : Danone attaque. La question n'est même plus de savoir si l'on est pour ou contre le boycott des produits Danone : il s'agit à présent de défendre la liberté de parole dans une démocratie. Car Danone attaque le site "jeboycottedanone.com" lancé par Olivier Malnuit le mois dernier, au nom du détournement de logo. À l'époque, on m'a demandé mon avis et j'ai dit : « Ne faites pas la même connerie que j'ai faite dans mon livre « 99 Francs », ne vous dégonflez pas : laissez le vrai nom de la marque. Ne remplacez pas le mot Danone par Madone. Dans les supermarchés, il n'y a pas marqué "Madone" sur les yaourts, sur les lettres de licenciement, il n'y a pas marqué "Madone" ».

[...]

Or, cette fois, Danone attaque. Pour la première fois depuis le 29 mars (date de l'annonce des suppressions d'emplois chez Danone et Marks & Spencer), Danone fait un procès en choisissant un angle juridique particulièrement tordu : la contrefaçon. Pour éviter d'avoir à discuter sur le fond (est-il normal de virer des employés quand on fait des bénéfices ? Est-il normal d'imposer son discours publicitaire partout sans que quiconque ait la possibilité de répondre ?), Danone prétend défendre sa propriété commerciale (le site "jeboycottedanone.com" détourne un logo déposé, donc répréhensible pour contrefaçon). C'est comme si un homme politique que vous critiquiez vous répondait : « Attention, je t'interdis de me contredire car tu as mentionné mon nom qui est 'registered'. Alors TA GUEULE. » Sauf que cette comparaison est mal choisie parce qu'on a désormais beaucoup plus le droit de caricaturer un président de la République qu'un fabriquant de biscuits.

Cette situation est très grave. Danone réclame des sommes exorbitantes à des citoyens qui se sont contentés de réagir à un plan social qui les révoltait. Olivier Malnuit par le biais de son association Boycott !, n'a pas cherché à lancer une nouvelle gamme de yaourts concurrents mais seulement un site web neo-situ. Il est évident qu'il devra fermer le site s'il est condamné, sans parler des décennies qu'il mettra à régler les dommages et intérêts (même mes indemnités de la Young n'y suffiraient pas !) (Ah la bonne vanne !). La réalité, c'est qu'agacé par la "une" de "Stratégie" du 13 avril dernier (« Danone : LU et désapprouvé » = les dirigeants de Danone ont pété les plombs). Sentant à quel point ils ont perdu le contrôle de leur image, ils ne supportent plus de ne pas tout régenter et veulent ni plus ni moins museler la liberté d'expression dans notre pays. La couverture de "Technikart" barrée d'un "Marques attaquent" n'était pas la seule à être prémonitoire. Celle du mois de novembre 2000 l'était aussi. Il y était inscrit : « Chuuut ! Presse, télé, marketing : pourquoi on ne peut plus l'ouvrir. »

Il y a un réel problème dès qu'un journaliste ou un romancier veut parler du monde d'aujourd'hui : comment décrire la société actuelle sans citer ces marques qui la dominent ? Danone (et pas Madone) a le droit de vous parler, Danone (et pas Madone) est autorisé à envahir tous vos espaces visuels et sonores, Danone (et pas Madone ni Big Brother) is watching you. Mais un artiste n'a pas le droit de citer Danone ; il doit inventer Madone et faire semblant de jouer. Il a le droit de ridiculiser Madone (et pas Danone), il pourra faire des romans, des articles de journaux, des sites Internet sur Madone (mais pas Danone).

Est-ce un détail ? Pas du tout : ce procès est le premier procès important du XXIe siècle (vazy zola !) La question est très simple : pouvons-nous décrire le monde dans lequel nous vivons ou pas ? Houellebecq appelle cela la « privatisation du monde » : artistes et journalistes ont-ils encore le droit de parler de ce qu'ils voient dans la rue quand la rue est devenue une marque déposée ? Un jour, le cas Danone contre "jeboycottedanone.com" sera étudié dans les facs de droit. Car il est exemplaire. Dans l'affaire « Espace du possible » contre « les particules élémentaires », une oeuvre d'art a du être modifiée pour éviter d'être saisie en référé. Ici, l'enjeu est identique : si Danone l'emportait, cela signifierait la fin de toute possibilité de critique des marques déposées.

Notamment la fin des détournements et pastiches à caractère dénigrant (du type Casseurs de Pub, Adbusters et autres démarches warholiennes qui n'hésitent pas à s'en prendre à Nike, Coca-cola, Absolut ou McDonald's), c'est a dire l'interdiction de toute légitime défense des consommateurs face aux marques qui elles, ont le droit de s'imposer dans nos téléviseurs, d'interrompre nos films, de s'afficher dans le métro, de gueuler à la radio.

Déjà que les annonceurs dirigent la presse par leurs achats d'espaces (favorisant l'autocensure dans la grande majorité des « supports » — un nom qui en dit long sur l'abnégation des journaux transformés en catalogues). Si, en plus, les citations de marques, blagues sur leurs logos, démarches politiques et littéraires sur leurs noms et leurs slogans, étaient interdites, alors cela voudrait dire qu'il faudrait sortir un numéro de "Technikart" avec une couverture moins rigolote : « Marques : 1 — Humains : 0 ».

Frédéric Beigbeder

Affaire Danone contre Réseau Voltaire
La liberté d'expression plus forte que le droit des marques

(Article extrait de cette page consultée en mai 2008 : http://www.jeboycottedanone.com)

À l'issue de deux ans de procédure, le Groupe Danone a été débouté de toutes ses actions contre le Réseau Voltaire. Le géant de l'agroalimentaire n'avait pas apprécié que notre association porte sur la place publique, en éditant le site « Jeboycottedanone », le cas des licenciements spéculatifs des usines LU. Ne souhaitant pas un procès sur le fond, le groupe Danone avait attaqué en justice par le biais détourné du droit des marques, en incriminant notamment le détournement de son logo. La Cour d'appel de Paris s'est opposée à la prétention des multinationales d'utiliser le droit des marques pour limiter la liberté d'expression.

* * *

[3] La Téloche est à la télévision ce que le cinoche est au cinéma.

Philo5
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