L'invention de la mort

Passages choisis 070325

L'invention de la mort [1]

par Hubert Aquin

Éditions Leméac © 1991

 

Et ce soir, tandis que je roule enchâssé déjà dans mon tombeau, je suis enfin libéré de Dieu, masque des choses, beaucoup plus que les choses ne lui servent de masque. Dieu n'existe pas. La vie humaine est plus précieuse que celle du cyclamen et de l'asphodèle [2], mais n'est pas plus durable. Pourquoi faudrait-il accorder l'éternité aux sentiments obscurs d'un ancien habitant de Sumer ou de Carthage, frapper en effigie son inconscience, sa faiblesse, sa confusion, et croire, à tout prix, qu'il échappe au sort des chiens? Pourquoi prolongerais-je au ciel ma solitude et mon tourment, pourquoi moi et non pas, par exemple, les hippocampes qui ont inventé un coït plus parfait que nos étreintes animales [3]? Cette marge de conscience que j'ai en plus, vaut-elle que je dure et que les antilopes, les serpents et les oiseaux-mouches s'effacent pour toujours?

Il est écrit, dans la nature, que l'homme se perpétue par la chair et se survit dans ses œuvres. Je ne revendique pas d'autre éternité que celle-là, pourtant précaire, et celle-là même, j'ai cessé de la chercher. Rien ne me survivra, je suis un arbre mort. Je m'évanouirai dans les quatre éléments de la nature, et nul procédé d'ensevelissement ne peut me faire échapper à son étreinte finale. Il ne peut y avoir de survie que sur terre, à la surface du globe qui contient dans sa sphère close le symbole de tout ce que nous ne touchons, ici-bas, que par l'épiderme, et que nous n'éventrons jamais!

Le paradis sera terrestre. Les hommes ne parleraient pas tant du ciel, si ce port fantôme les attendait vraiment au terme de leur odyssée. Le ciel n'a de réalité que celle de notre mal qui l'appelle. Phantasme de la douleur, le ciel dure ce qu'elle dure et renaît en puissance chaque fois qu'un homme souffre ici-bas et n'entrevoit pas d'autre consolation que l'existence irréfutable, à ses yeux, d'un Paradis. Celui qui a dit : « tous les paradis sont des paradis perdus [4] », a vu clair dans ce grand conte de fées.

L'invérifiable peut porter tous les noms ; c'est sans conséquence et d'ailleurs sans fondement. Depuis toujours, l'humanité s'est préoccupée de baptiser des mirages, si bien que le ciel porte un nom différent dans chaque religion. Cette longue nomenclature ne constitue pas, pour autant, une preuve de son existence. De tous les disciples de Mithra [5], des millions d'ismaéliens, de chrétiens qui ont dû y être admis, qui donc en est revenu? Les apparitions sont rares et douteuses, et Lazare ressuscité, après trois jours de mort, n'a parlé que de la terre humide et grouillante de vermine [6].

Le ciel des persécutés, des planteurs de coton, des insatisfaits, des blessés et des fous, n'en est pas moins une véritable trahison plus éternelle que l'éternité elle-même! Je refuse cet embellissement idyllique de la mort ; je ne crains pas non plus le feu de la géhenne, ni l'enfer de Zoroastre, ni l'eau noire des mandéens [7]. Hélas! rien d'autre ne m'attend que ma décomposition...

Si le ciel existait, ce serait dans un baiser d'amour, né d'une étreinte fugace, ou dans l'extase insondable obtenue, par quelque moyen que ce soit, sur un lit d'occasion, ou encore debout, en vitesse, dans un portique d'église. Les extases meurent et ne se survivent pas, sinon dans la mémoire. On ne recommence jamais un baiser, on le remplace par un autre, et ainsi de suite jusqu'à ce que les lèvres soient mangées par les vers. L'effusion charnelle s'engouffre dans un lit anonyme et s'apaise trop vite. La dépossession qui suit est tellement insupportable qu'on imagine, pour corriger tant d'injustice, une effusion céleste, cela est compréhensible, mais n'en est pas moins une aberration. Tous les paradis mourront avec moi quand je rendrai le souffle. Dieu lui-même vit et meurt dans chaque homme. Il renaît avec les nouveau-nés. Il est aussi réel et aussi éternel que ceux qui ont foi en lui, mais pas plus. Son sort est lié à celui de chaque imagination périssable qui le crée et lui confère tant d'attributs transcendantaux!

Je ne crois pas en Dieu, le père Tout-Puissant, ni en Jésus-Christ, son Fils Unique [8]. De tous les évangiles du dimanche, que j'ai écoutés dans ma vie, je retiens la dernière phrase du fils à son père : « Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné [9]?» Lui aussi a donc connu ce que je vis en ce moment. Oui mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné, pourquoi?

Je n'ai plus qu'à continuer mon chemin, sans croix [10], calmement, en ne cédant pas trop à l'émotion, jusqu'à ce que j'aperçoive devant moi le parapet de Beauharnois et, au-delà de cette porte de ciment, l'eau noire du Saint-Laurent. Dieu mourra donc une fois de plus, tout à l'heure, avec moi [11].

[1] Hubert Aquin, L'invention de la mort, BQ © 2001, pages 88 à 91 (Édition critique établie par Manon Dumais). Ce texte a été lu par Mme Julie Roussil, professeur de philosophie au cégep de Valleyfield, à la Nuit de la Philosophie 2007.

Hubert Aquin a 30 ans, à la fin des années 1950, lorsqu'il entreprend d'écrire son premier roman. L'Invention de la mort ne paraîtra cependant qu'en 1991, soit 14 ans après le suicide de l'écrivain. Aquin soumet son manuscrit à un éditeur en 1961, mais celui-ci le refuse par crainte du scandale que provoquerait sa publication. C'est que le roman s'attaque à plusieurs tabous de l'époque.

L'Invention de la mort jette un éclairage essentiel sur l'œuvre d'Hubert Aquin, particulièrement sur Prochain épisode, longtemps considéré comme son premier roman. L'adultère, la jalousie, le suicide deviendront des thèmes récurrents chez Aquin, dont toute l'œuvre est déjà en gestation dans ce livre qui tisse un pont entre les écrits de jeunesse et ceux de la maturité.

[2] [le cyclamen est une plante ornementale aux fleurs blanches ou roses, dont le tubercule est toxique.] Dans la mythologie grecque, les asphodèles (fleurs hermaphrodites) symbolisent la mort et sont associées à Hadès, gardien des enfers, et à Perséphone.

[3] Lors de la reproduction, la femelle hippocampe introduit ses oeufs dans la poche incubatrice du mâle où se réalisent l'incubation et l'éclosion des alevins.

[4] La phrase exacte est : « [...] car les vrais paradis sont les paradis qu'on a perdus » (Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, vol. III, Le temps retrouvé, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1954, p. 870).

[5] Dieu de l'ancien Iran fêté le 25 décembre. Dans le Journal (22 décembre 1960, p. 187) : « Le solstice d'hiver est un soleil noir - jour poétiquement indiqué pour la naissance du héros solaire. Jésus-Mithra. Le 25 décembre est le jour de la naissance du soleil, le point de départ de sa nouvelle trajectoire, la date de sa renaissance. Nuit longue et créatrice. Nuit d'enfantement : commencement absolu. Point mort. »

[6] Lazare avait été enseveli quatre jours avant sa résurrection (Jean, 11,1-44) ; aucune allusion à son séjour parmi les morts n'apparaît dans la Bible.

[7] Zoroastre, ou Zarathoustra, était un prophète et réformateur religieux d'Iran, au VIe siècle av. J.-C. Le rite fondamental des Mandéens, anciennement appelés les Chrétiens de saint Jean, est l'immersion en rivière.

[8] [Le Je crois en Dieu est une prière catholique que Hubert Aquin connaît bien. Elle commence ainsi : « Je crois en Dieu le Père Tout-Puissant et en Jésus-Christ son Fils Unique...  »] Négation du Credo ou Symbole des Apôtres, profession de foi adoptée lors du concile de Nicée I contre l'hérésie d'Arius en 325.

[9] Dernier cri de Jésus en croix à l'adresse de son père (Marc, 15, 34 ; Matthieu, 27, 46). Dans Le choix des armes (1958) et dans L'emprise de la nuit (1960), ce cri s'adresse à des femmes (Colette et Monique) quand toute rédemption est devenue impossible.

[10] Allusion au Chemin de la Croix, les 14 stations illustrant le parcours de Jésus jusqu'au calvaire où il fut crucifié.

[11] Aquin s'inspire de deux phrases tirées de La Signification métaphysique du suicide de Camille Schuwer, qu'il a soulignées dans son exemplaire : « Si la foi est un risque, il faut donc qu'il soit réciproque et que Dieu le coure en nous et avec nous. C'est au cœur de ce mystère que le refus se fonde, que le suicide est possible, qu'il devient légitime. Comme nous tous, et à l'opposé, celui qui se suicide court un risque » (p. 156) ; « Le suicide prouve qu'il y a droit de séparation et que Dieu peut être nié. C'est parce que Dieu est avec nous absolument et que nous sommes avec lui relativement, que le suicide est possible. » (p. 158) C'est dans Ainsi parlait Zarathoustra [Nietzsche] (1884-1885, Livre IV) que le prophète annonce la mort de Dieu. Dans « De Vico à James Joyce, assassin d'Ulysse » (MEL II, p. 328) : « Comme Dieu, Ulysse est mort. »

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