011116

Liberté de penser et journalisme

par François Brooks

« Est-ce que tu lis le journal La Presse, François » me demande un collègue de travail dont un texte d'opinion de sa fille vient d'être publié dans ce journal, « Non, je préfère lire le journal Métro. Je pense qu'un journal se doit de me rapporter des faits seuls. D'ailleurs, pour moi, c'est ça le vrai journalisme : rapporter des faits. Pour ce qui est de savoir ce que je dois en penser, je suis assez grand pour penser par moi-même ». « Moi, je ne sais pas, me répondit-il, je trouve que le journal Métro semble nous dire que certaines horreurs sont correctes. Ça, je n'aime pas trop... ». « Ceci dit, j'aimerais bien lire le texte d'opinion de ta fille. Ça m'intéresse beaucoup! En as-tu une copie pour moi? » « Non, pas maintenant. » J'espère que mon collègue m'apportera ce texte. Autrement, je pourrais penser qu'il s'est servi de sa fille pour faire une 'pub' pour La Presse.

 

Est-ce qu'un fait horrible non commenté par le journaliste qui le rapporte implique que le journaliste soit en accord avec ce fait? (Qui ne dit rien consent, dit l'adage.) J'en doute. N'est-il pas plutôt la manifestation du respect du droit de penser par soi-même que le journaliste nous reconnaît?

 

Bien sûr, quand on commente les nouvelles on a besoin de se rassurer sur le sens moral de ceux que l'on côtoie. Chacun y va de sa propre opinion, on discute entre nous des nouvelles et c'est très bien comme ça. Mais qu'en est-il de la source elle-même? J'en viens à penser qu'un journal éditorialiste comme La Presse veut tout donner : l'information et ce que l'on doit en penser. Rare sont les articles de ce journal et de bien d'autres d'ailleurs qui, comme le faisait le prédicateur jadis, n'essaient pas d'influencer notre pensée.

 

Pour mon collègue, lire La Presse, c'est une question de hiérarchie sociale. Il considère trois journaux : Le Devoir, La Presse et Le Journal de Montréal. Le premier est trop intellectuel et le dernier trop « orienté classes sociales inférieures ». Il se conforte à l'idée qu'il lit malgré tout un journal d'intellectuels non prétentieux et pas trop « populace simpliste ». Mais, il n'y a pas que le journal La Presse qui progresse vers "l'éditorialisme". Les autres aussi donnent au client ce qu'il veut acheter.

 

La Révolution Française, en nous élevant au rang de citoyen nous a fait un cadeau dont la jouissance demande du travail : PENSER PAR SOI-MÊME. Je suis souvent outré de constater chez mes pairs combien abandonnent facilement ce privilège à des manipulateurs d'opinions qui se font passer pour des journalistes. « Lisez nos nouvelles et vous serez libérés du fardeau de penser! », semblent-ils nous dire. « Je pense, donc je lis », était, il n'y a pas si longtemps, le slogan de La Presse, dans sa campagne de promotion. « Je lis La Presse, donc je pense ». Voilà bien leur devise et ils ne s'en cachent même pas! Mais, n'adhérons-nous pas à cette devise trop souvent par paresse intellectuelle? Mais pourquoi aurions-nous besoin de La Presse ou de tout autre journal pour penser? Dans un jeu de mots un ancien collègue l'appelait La Grosse Épaisse ; moi, j'ajouterais seulement une lettre à son nom : Le Journal La Paresse.

 

Ceci dit, je voudrais saluer tous ceux qui essaient, bon gré mal gré de faire un honnête travail de journaliste, que ce soit à La Presse ou ailleurs. Ce ne sont pas tous ceux qui y travaillent mais la direction que certaines personnes donnent aux journaux qui est pourrie.

 

Lisons-nous le journal pour être informé ou bien conforté dans notre manière de penser? Est-ce que je lis présentement pour apprendre quelque chose ou pour essayer de soutenir ce que je sais déjà? La lecture est-elle pour moi un moyen d'articuler ma pensée ou l'assouvissement du désir d'y retrouver ma pensée? Dans le premier cas, je reste un homme libre ; dans le second j'aliène ma pensée à la facilité et l'endoctrinement. La liberté est un choix actif trop souvent menacé par notre paresse intellectuelle. Protégeons cet acquis fragile : Pensons par nous-mêmes[1]!

 



[1] Michel Tozzi, Penser par soi-même, Éditions de la Chronique Sociale ©1996. C'est aussi une section du site www.philo5.com qui en expose les rudiments : http://www.philo5.com/Penser%20par%20soi-meme.htm .