Syndicat de bananes [1]
par Michèle Ouimet
Gaston Fauvel, le redoutable président du Syndicat des pompiers de Montréal, est en colère. La semaine dernière, il a fustigé le candidat à la mairie Gérald Tremblay, parce qu'il avait osé dire tout haut ce que tout le monde sait : il faut améliorer la productivité des pompiers. Le bouillant Fauvel a affirmé que les décisions concernant la future grande ville étaient prises sans faire d'études, comme dans les républiques de bananes. En fait, c'est plutôt le syndicat des pompiers qui est dirigé comme une république de bananes. M. Fauvel n'a pas de leçon de démocratie à donner aux élus municipaux. Il a d'ailleurs été sévèrement blâmé par un juge de la Cour supérieure à la suite des dérapages qui ont marqué le conflit de 1997.
Les pompiers avaient alors joué les gros bras. Ils avaient pris le contrôle des casernes, mis de la colle dans les prises électriques, brisé les ordinateurs, tapissé les camions d'autocollants, harcelé leurs chefs en crevant les pneus de leurs voitures et en leur lançant des œufs, etc. M. Fauvel a toujours plaidé l'ignorance et juré qu'il n'avait rien à voir avec ces folies. Mais le juge André Denis n'a pas été dupe.
« M. Fauvel est un homme intelligent et articulé qui a mis au point un système d'information remarquable sur tout ce qui se passe quotidiennement dans les casernes, a-t-il écrit en octobre 2000. (...) Il sait tout, il voit tout et rien n'arrive sans qu'il ne le sache immédiatement ou sans qu'il ne l'ait ordonné. »
Et c'est à cet homme que le gouvernement du Québec s'apprête à livrer la nouvelle ville de Montréal. Lui, le Jean Lapierre des pompiers. Les cols bleus et les pompiers partagent la même vision dépassée du syndicalisme : une culture de gros bras qui n'a pas peur de verser dans l'illégalité pour conserver le moindre petit acquis d'une convention collective bordée d'or, avec des planchers d'emploi bétonnés.
Dans son projet d'une île, une ville, la ministre des Affaires municipales, Louise Harel, a sciemment oublié un point : la force de frappe des syndicats. Elle a laissé la future ville pratiquement toute nue devant des mégasyndicats qui, à partir du 1er janvier, étendront leur pouvoir à la grandeur de l'île. En échange, ils n'ont pas contesté les fusions.
Le Code du travail n'assouplit pas les règles de la sous-traitance, ce qui aurait permis de contrebalancer le pouvoir des syndicats en donnant une partie du travail à l'entreprise privée. De plus, les villes n'ont pas le droit de décréter un lock-out. Cette arme est peu efficace, car elle envenime les conflits sans les régler, mais elle permet, au moins, de créer un rapport de force plus égalitaire avec les syndicats. Lorsque Montréal sera secouée par une grève, elle devra aller pleurnicher dans les bras du gouvernement pour le supplier d'adopter une loi d'exception.
Les pompiers veulent profiter des fusions pour augmenter leur effectif. La Ville, elle, a plutôt l'intention de rationaliser son service des incendies. Le bras de fer qui s'annonce n'augure rien de bon.
[1] Publié dans le journal La Presse, édition du 8 août 2001
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