010618
par François Brooks
Si je voulais avoir un col bleu paresseux, incompétent déprimé et anti-syndicaliste, j'organiserais une propagande de presse pour le convaincre que son chef syndical est un bandit, je lui dirais qu'il ne mérite pas la moitié du salaire qu'il touche, je le ridiculiserais à la moindre occasion et je ne manquerais pas de faire un grand tapage à la moindre de ses bévues. Et pour m'assurer une pleine réussite, j'essaierais de faire peser sur l'ensemble du groupe les écarts spectaculaires de quelques-uns. Si, en plus, j'étais propriétaire d'un organe de presse à rentabiliser, je vendrais des articles de journaux dont je ne publierais que les parties des textes qui sont en accord avec mes visées[1].
Mais quel genre de col bleu veut-on? À force de projeter tous les sentiments les plus négatifs sur lui, n'est-on pas en train de créer le col bleu qu'on mérite?
Comment fait-on pour sortir de cette boucle où le mépris engendre l'incompétence et rentrer dans celle où l'estime engendre le désir de bien faire son travail?
Lorsque je dois faire un travail difficile, n'ai-je pas besoin d'être apprécié pour être motivé à le faire correctement? Si je suis convaincu de son manque de valeur, ne vais-je pas être tenté de mal le faire? Pourquoi apporterais-je des efforts à faire un travail que tout le monde déprécie?
Voilà bien une logique appliquée par certains médias contre laquelle je m'insurge. Non! Je refuse de mal travailler, je refuse l'incompétence! Je veux que mon travail me ressemble, et non pas qu'il ressemble à ce qu'on projette sur moi. Je ne fais peut-être pas toujours tout parfaitement mais, comme tout le monde, j'ai aussi droit à l'erreur, à l'encouragement et à l'espoir que demain je pourrai me reprendre. Quant-à ceux qui voudraient bien voir toute l'incompétence qu'ils projettent sur moi et l'ensemble des cols bleus, cette incompétence, je la leur laisse. Après tout, n'est-il pas normal d'essayer d'en trouver de pires que soi pour se consoler de sa propre médiocrité, et ... à défaut d'en trouver, de se les fabriquer?
* * *
Michel Cadieux est mort électrocuté en service le 20 juillet 1994 alors qu'il travaillait en haut d'une tour du Parc de la Louisiane sous un soleil plombant à 32°C. Un petit entrefilet dans le journal et tout est vite oublié. Jean-Luc Benjamen, électrocuté aussi en 87, Marcel Chassé, écrasé par un camion en 85 et, plus près de nous, Yvon Leroux qui a perdu ses deux jambes en devoir le 1er janvier 1999. (Oui, ça vous étonne? Un col bleu, ça travaille aussi le Jour de l'An.) Si on voulait insister sur le fait que le travail du col bleu est un travail dangereux où des gens y laissent leur santé et parfois leur vie, on en ferait des héros. Mais non. Le col bleu est un travailleur qu'on aime détester. Alors on insiste sur ses bévues. Qui est le col bleu pour vous? Ressemble-t-il à l'image que La Presse vous en donne? Quel col bleu voulez-vous voir? Fabriquez-le comme vous le voulez, et il vous ressemblera.
Au cas où vous feriez partie de ceux qui voudraient essayer de créer un col bleu meilleur, sachez que le col bleu c'est aussi la Fondation Jacques Forest, c'est aussi celui qui a tiré la sonnette d'alarme au moment ou la ville de Montréal projetait de vendre l'aqueduc à des intérêts privés et c'est aussi mon collègue Louis qui a sauvé une petite fille de se faire écraser, l'autre jour, et a ensuite réparé les freins défectueux de son vélo. C'est surtout, pour la plupart, le col bleu qui, jour après jour, vous donnera un service convenable et dont vous n'entendrez jamais parler. Les choses peuvent changer. Laissez les médias de côté ; cherchez à connaître personnellement un col bleu dans votre voisinage ; peut-être pourrez-vous sortir de l'endoctrinement médiatique et vous faire une opinion d'une autre réalité.
Par dessus tout, col bleu est un archétype, une image, une idée. Le vrai col bleu, c'est plus de 4000 personnes hommes et femmes, travaillant dans des centaines de fonctions différentes sur des appareils motorisés de toutes sortes dans les conditions les plus diverses. Et tout ça change au gré des saisons, des embauches, des départs à la retraite. Le col bleu que je connais, c'est moi et mes confrères au quotidien. C'est un col bleu concret. Celui que les médias ont créé, je ne le connais pas, c'est un mythe fabriqué. J'en ai entendu parler comme tout le monde et je lutte pour cesser de projeter l'image négative du col bleu qu'on aime bien détester, sur des collègues avec qui je dois collaborer dans la réalité.

[1] Comparer le texte original soumis à La Presse, « La haine du col bleu » : 010329 La haine du col bleu
à celui publié dans ce même journal lundi le 11 juin 2001 « La haine du col bleu » : 010329 La haine du col bleu La Presse.