Le col bleu fabriqué par les médias
par Pierre R. Brooks et François Brooks
Cher François,
J'ai, comme plusieurs autres, lu ton article paru dans La Presse de lundi. Tu as su démontrer le rôle utile que joue le col bleu dans la société et faire ressortir que même si certains les croient trop payés, peu échangeraient de poste avec eux. Tes collègues se sont sans doute sentis valorisés et plusieurs t'ont certainement avec droit congratulé. Sachant que tu acceptes la critique, je me permets les commentaires suivants :
Y a-t-il une haine du col bleu ? Ne serait-ce plutôt un mépris que l'on témoigne à l'égard de sa fonction et quelquefois à l'égard du col bleu pris collectivement quand il agit comme un fier à bras dans ses relations avec son employeur ?
Ton enseignante n'avait sans doute aucune haine pour celui qui exerçait le métier de vidangeur, elle n'avait de mépris que pour la fonction et même si elle savait que quelqu'un devait l'exercer, elle souhaitait que ce ne soit aucun de vous. Elle vous croyait d'un meilleur potentiel.
Tu as la louange facile pour ton leader syndical. Je ne mets pas en doute sa légitimité, mais son choix des moyens et son attitude de voyou. La fin ne justifie pas les moyens. En agissant ainsi, il projette cet image de voyou sur ses commettants.
J'ai tout de même lu ton article avec intérêt.
Ton
oncle Pierre
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Cher oncle Pierre
Merci pour ce courriel et votre critique. Votre point de vue se rallie à celui de la masse. C'est une position très répandue que vous adoptez et je vous remercie de me la présenter. Vous me fournissez une bonne occasion d'approfondir le débat.
Pour commencer, j'aimerais vous recommander de lire la version originale du texte que j'ai envoyé à La Presse. Vous la trouverez sur ce lien : La haine du col bleu ou à la page 143 de mon livre Incontinence intellectuelle. Par cette version non tronquée de mon texte, vous pourrez juger par vous-même à quel point vous êtes victime de désinformation.
Et en page 149 du même livre, ou sur ce lien : Le col bleu, ce héros de trou de cul. Ce deuxième texte complète ma réflexion sur le sujet.
Maintenant, permettez-moi de réagir à votre critique.
L'image du fier à bras que certains médias vous on fait acheter n'est-elle pas une forme de manipulation de votre opinion ? Peut-on dire que l'on vous a laissé penser par vous-même ? Et même si vous croyez penser par vous-même, sur quelles informations cette pensée est-elle construite ? Des images télévisées ? [1] Des articles de journaux ? Des émissions de radio ? Combien de cols bleus connaissez-vous personnellement ? Que connaissez-vous du métier de col bleu et de sa diversité ?
Ainsi, vous pensez qu'exercer le métier de vidangeur nécessite peu de potentiel. (!!!) Cette façon de voir les choses n'est-elle pas boiteuse ? Nos bonnes maîtresses, férues de bons sentiments auraient bien voulu qu'aucun élève ne subisse le dur métier de (travailleur manuel) vidangeur. Vous pensez bien que ce premier degré de la réflexion ne m'avait pas échappé, j'espère... ? Vous qui avez été élevé dans une grosse famille et qui avez connu la misère et la pauvreté dans l'enfance êtes bien heureux d'avoir suivi les bons conseils de la maîtresse bien intentionnée, surtout qu'en ce qui vous concerne personnellement, vous avez été assez doué pour tirer profit de votre éducation et vous ériger dans l'échelle sociale jusqu'à gérer le personnel de votre département à GM, et c'est très bien pour vous. Mais qu'en est-il des autres ? Les moins doués, les moins chanceux ? Ceux qui, pour une raison ou pour une autre (parfois aussi peut-être par paresse) n'ont pas su suivre la « sage » recommandation de la bonne maîtresse. Et qu'en est-il de ceux qui, comme moi, ont suivi cette recommandation et se sont retrouvés un jour quand même vidangeur ?
Je pense que vous comprendrez ici que l'on ne peut plus poursuivre ce raisonnement au premier degré et qu'il faut regarder plus loin que la perspective de la bonne maîtresse d'école. N'est-il pas évident que même si tous les élèves du Québec avaient été bardés de diplômes honorifiques, nous n'en aurions pas eu moins besoin de vidangeurs et, plus globalement, de travailleurs manuels pour faire ce qui est généralement considéré par les « gratteux de papier »[2] comme des « basses besognes ». Mais voilà, c'est ici que je m'insurge et que je revendique le droit au respect et à la dignité parce que notre travail manuel souvent exécrable, ce travail que nous faisons chaque jour de nous salir les mains pour que les autres les gardent propres, mérite la même considération que tout autre métier, fut-il juge ou médecin. Vous avez peut-être des facultés intellectuelles que certains vidangeurs n'ont pas, mais ils ont, eux, la faculté de pouvoir travailler dans des conditions qui vous sont insupportables. Ils ont donc une faculté qui vous manque. Et c'est ici que je dis à la bonne maîtresse d'école que son système de valeur me répugne. « Faites comme je vous enseigne et vous éviterez de faire un travail méprisable », voilà ce qu'elle nous dit. Hé bien ! je me permets de répondre à cette maîtresse bien intentionnée qu'elle a perdu une belle occasion de se taire ; que mon travail qui lui répugne, c'est ce qui participe à mon être et construit ma dignité. Ce travail je l'aime et j'en suis fier. S'il me fait souffrir, j'exige un salaire en conséquence, j'exige le respect que mon courage de le faire mérite et j'exige qu'on arrête de harceler le col bleu. Que la bonne maîtresse d'école se contente d'enseigner et m'épargne ses jugements de valeur !
Vous me demandez comment se fait-il que je donne mon allégeance si facilement à Jean Lapierre alors qu'il est reconnu avoir fomenté une révolte agressive avec destruction de la propriété publique ?
Je dois d'abord vous dire que mon allégeance ne lui a pas été accordée aussi facilement qu'il n'y paraît. Le tapage publicitaire qui a entouré cet événement m'a d'abord influencé négativement. Mais, après mûre réflexion, voici ma position en quatre points :
Bien que M. Lapierre exerce un pouvoir incontestable sur les cols bleus, si je m'étais trouvé en face d'une foule qui en a gros sur le cœur (travail quotidien dans les conditions les plus difficiles, harcèlement médiatique, employeur souvent incompétent, etc.), je me demande comment j'aurais pu contenir leur agressivité ? M. Lapierre n'a-t-il pas fait pour le mieux, compte tenu des circonstances ?
Il ne faut pas devenir fou avec ça ! Après tout, les cols bleus n'ont que cassé une porte de l'Hôtel de Ville qu'ils se sont empressés par la suite de réparer en payant eux-mêmes les frais. Preuve qu'ils sont responsables et savent assumer. Que des journalistes, qui ne connaissant que la force (non moins destructive) de leur crayon, aient monté l'événement en épingle donne à celui-ci une importance démesurée. Si une porte cassée est une catastrophe pour un « gratteux de papier », écrire un texte qui a de l'impact est une montagne infranchissable pour un travailleur manuel. Les choses remises dans leur perspective propre, on peut se demander qui est le plus destructeur dans son action ! Le col bleu qui casse une porte qu'il devra réparer ou le journaliste qui détruit la réputation de tout un groupe avec son crayon « pacifique » en toute impunité ?
Mais au-delà de tout ça, Monsieur Lapierre est un homme sur qui on peut compter. Rare sont ceux, de nos jours, qui ont une colonne vertébrale en politique. Qu'un chef syndical comme lui accepte de se mouiller et assume avec dignité les conséquences qui suivent les débordements d'une foule de travailleurs exaspérés, quoi de plus admirable ? Qui monterait aux barricades pour protéger vos intérêts aujourd'hui ?
Je vous suggère ici de lire le texte de Daniel Martin, La fin des syndicats. Vous comprendrez pourquoi, en bout de piste, même si je ne suis pas toujours d'accord avec certaines actions syndicales, il est nécessaire de prendre parti en faveur de cet outil qui est le seul dont je dispose pour faire face à un pouvoir qui, si on le laissait faire, me traiterait comme une marchandise méprisable. Vous, de quel outil disposez-vous pour vous prémunir d'un système qui, le plus souvent, ne vous regarde qu'en fonction de votre valeur marchande ?
Je ne sais pas si j'ai pu, par cette réponse, gagner votre adhésion, mais si j'avais simplement pu contribuer à créer chez-vous un doute, j'aurais gagné mon point. Vous me semblez si sûr de vos opinions qui ne sont basées que sur des faits médiatisés, ça fait peur. Réalisez-vous à quel point vous donnez du pouvoir à des gens qui ne cherchent qu'à vendre du temps d'antenne, et des pages publicitaires ? Ces gens vous présentent une facette de la réalité tronquée et gagnent votre adhésion. Sans vouloir vous insulter, sous les apparences d'un homme de convictions que vous êtes, quelle est votre crédibilité ? Celle d'une opinion basée sur la présentation d'une réalité journalistique qui est financée par une société publicitaire ? Quel est la valeur de ce monde qui, sans même s'en cacher ne vise que ses intérêts financiers ? Où sont les valeurs altruistes chrétiennes d'antan ?
Je vous invite à approfondir d'autres philosophies. La philosophie est une arme redoutable parce qu'elle permet de penser en dehors de toute religion. La religion actuelle, la Religion Marchande, se sert des médias qui sont leur Clergé. Ne sommes nous pas en train de recréer les mêmes aberrations qu'on a vécues dans les années de la Grande Noirceur : une religion forte, imbue de son pouvoir et détachée des valeurs évangéliques ? N'avons-nous pas besoin, plus que jamais, des philosophes humanistes qui nous rappellent que l'être humain peut être autre chose qu'une marchandise ?
Quel que soit son travail, l'humain se réalise par celui-ci. Non pas tant par le produit national brut qu'il génère que par ce qu'il apporte à la société en général. Un homme n'est que ce qu'il donne. Son travail est la seule chose qu'il peut donner. L'argent vient toujours des autres.
Affectueusement,
Votre neveu François
[1] Vous trouverez deux reportages sur les cols bleus de Ronald Boisrond, Dément tellement et Cols bleus vs privatisation en cliquant ici (au bas de la page). Ceux-ci concernent la campagne anti-cols bleus et la privatisation qui vous donneront un autre son de cloche.
[2] Terme utilisé par certains travailleurs manuels pour désigner ceux qui n'utilisent que de leurs facultés intellectuelles pour travailler. (Le mépris est un boomerang difficile à éviter.)
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Philo5...
... à quelle
source choisissez-vous d'alimenter votre esprit ?