010519

Obscénité journalistique

par François Brooks

Madame Michaël Jean, le Grand Reportage[1] que vous nous avez présenté hier à RDI me laisse perplexe. Si je vous déshabillais sur la place publique en publiant tous les détails de votre vie personnelle, vous me poursuivriez pour atteinte à la vie privée. Avec raison.

 

Pourtant, vous gagnez votre vie à ne faire que ça. Vous et vos collègues trouvez des malheureux à qui vous donnez la célébrité d'un jour. Vous obtenez leur consentement (Dieu sait comment) et vous nous montrez les moindres détails de leur intimité la plus profonde. Vous fouillez dans leur histoire familiale salissant au passage avec votre caméra bien-pensante tous ceux que vous y montrez, sauf vous.

 

Je pense particulièrement à ces familles thaïlandaises que vous avez déshabillées sur la place publique et mis encore plus nues qu'aucun client de leurs services de prostitution n'a jamais fait. Pour voir leurs corps nus, ces clients paient cher, mais vous, pour qu'elles déshabillent leur âme devant les caméras que leur avez-vous donné? Vous me faites vomir.

 

Si ces femmes ont voulu échapper à leur pénible condition de paysanne dans les rizières à 25 sous par jour, et que, obéissant à un autre système de valeur que le vôtre, elles se sont engagées à faire un métier que vos conditions aisées d'éducation vous ont permis d'éviter, est-ce bien à nous de juger? Pourquoi le plus vieux métier du monde devrait-il être nécessairement avilissant?

 

Ces femmes sont à plaindre non pas pour le métier qu'elles exercent — bien des gens acceptent de faire un travail qu'ils n'aiment pas en échange d'un bon salaire — mais plutôt pour les conditions misérables dans lesquelles elles l'exercent le plus souvent et auxquelles vous contribuez par votre morale hypocrite. Aucune reconnaissance sociale, pas de syndicat, pas d'assurance emploi ni fonds de pension, pas d'association professionnelle non plus, bref, rien de ce dont vous bénéficiez en travaillant comme journaliste à Radio-Canada et qui vous assure prestige et sécurité.

 

Votre travail me semble être au service d'une propagande bien-pensante vide. Comme les autres, vous encaisserez votre salaire pour ce reportage et ces femmes que vous ne connaissez même pas disparaîtront dans l'oubli. Vous avez-même poussé leur exploitation un peu plus loin en vous servant d'elles pour nous présenter des publicités. À moins que je me trompe. Les commanditaires ne leur ont-ils rien versé à elles directement? Vous avez fait comme leurs clients vous les avez exploitées ; pire, elles vous ont permis de gagner votre salaire et vous ne leur avez rien donné. Ne sont-elles pas une marchandise pour vous comme pour tout autre client? Vous nous les avez présentées comme des femmes foutues sans vous engager à rien pour améliorer leur situation. Votre seul message c'est : « Il faut que ça cesse! ». Comme vous êtes naïve!

 

Autre chose : Dans une société qui refuse de reconnaître la prostitution comme un métier au même titre qu'un autre, le rôle du proxénète devient essentiel. Loin d'être une larve inutile entretenue par la prostituée, le souteneur lui apporte tout ce que la société lui apporterait si elle était socialement enregistrée et payait des taxes comme vous et moi. En plus, il doit assumer les risques de démêlés avec la justice. Le souteneur, n'étant régi par aucune association professionnelle ni code de déontologie, peut parfois manquer à ses devoirs mais le présenter comme vous le faites nous maintient dans l'ignorance et sert votre cause propagandiste vide.

 

J'ai peut-être tout compris de travers... Le site Internet Naked News[2] essaie de nous faire comprendre que le journalisme c'est du show-business. Guerres, catastrophes, meurtres, histoires de mœurs, tout cela n'est présenté à la télévision que pour nous divertir et venir chercher l'argent dans nos poches par le biais des commanditaires. J'ai donc bien tort de vous en vouloir. Il ne me reste alors qu'à vous dire  « Merci pour le bon show ». J'ai failli être pris au piège. C'était juste pour rire n'est-ce pas?

 

Alors je vous embrasse et continuez votre bon travail!

 

Ou alors, préparez-vous à être un jour détrôné comme le fut jadis le curé en chaire avec ses beaux sermons alors qu'il vivait dans l'aisance assurée par un système de valeur qui incitait les pécheurs à lui donner de grosses oboles pour se faire pardonner leurs péchés au 'paradis'. Les fidèles ignorants de l'époque ont fini par s'instruire et comprendre que leurs péchés était la matière même de l'aisance de celui qui leur interdisait de se livrer à ce qui lui permettait de se nourrir. Bref, sans péché, pas de curé. Sans journaliste, pas de catastrophe. Sans criminel, pas d'avocat. Alors je vous invite (gratuitement) à ouvrir votre regard et à un peu plus de compassion pour les humains qui sont tous partie prenante de cette vie qui nous oblige à nous commettre pour survivre. Aidez-les. Aidez-nous. Mais de grâce, arrêtez de jouer le jeu de la culpabilisation parce que de toute façon, vous mangez aussi de ce pain là. Ce jeu ne nous mène nulle part. Montrez-nous plutôt comment vous allez œuvrer pour améliorer le sort de ces pauvres gens sans les exploiter comme vous le faites actuellement.

 



[1] Sun-Kyung Yi, Les filles Thaïes, Aysha Productions Inc. 1998 (Adaptation, RDI © 2001)

[2] www.nakednews.com