LES VRAIS PENSEURS 

Guy Sorman

Fayard © 1989

Claude Tresmontant

1925 — 1997

Professeur français
enseigne la philosophie médiévale

10. Religion — Science biblique

L'étude de la théologie chrétienne et une connaissance approfondie du grec et de l'hébreu l'ont conduit à retraduire les Évangiles. Après des études de philosophie, il attache d'abord sa pensée à la philosophie des sciences qu'il enseigne à la Sorbonne.

Il n'est plus question de séparer plus ou moins la raison de la foi. Il n'y a pas et ne saurait y avoir de conflit réel entre les sciences expérimentales et le monothéisme : elles s'efforcent de nous faire connaître ce qui est, mais ne se prononcent pas sur la question de savoir comment comprendre l'existence de ce qui est.

Sachant ce que les sciences contemporaines (astrophysique, biochimie, génétique, biologie notamment) donnent comme information sur ce qui est, Tresmontant met en parallèle ce que l'étude de la Bible nous fait connaître sur la création. Il n'est plus question de séparer plus ou moins la raison de la foi, en attribuant comme objet, l'une à la philosophie, l'autre à la religion. Il n'y a pas de conflit réel entre les sciences expérimentales et le monothéisme.

Claude Tresmontant consacre quatre heures par jour à améliorer la traduction des Évangiles. L'Église ne lui reconnaît toutefois aucune autorité particulière pour s'attaquer aux Évangiles. Ceux qui connaissent Tresmontant partagent avec l'auteur l'enthousiasme des nouveaux croyants qui découvrirent pour la première fois les textes saints. Ce n'est pourtant pas la qualité du style de Tresmontant qui motive leur ferveur.

Ouvrons l'Évangile de Jean qu'il a traduit. Nous lisons :

au commencement était le parler
et le parler était à Dieu
et Dieu était le parler.

Bref, du charabia sans ponctuation ni majuscule ! Lisons un peu plus loin :

toutes ces paroles je vous les ai dites
afin que vous ne butiez pas sur cet obstacle
qui pourrait vous faire tomber
ils vont vous exclure de la communauté
et même elle arrive l'heure
où tout homme qui vous mettra à mort
pensera rendre un culte à Dieu.

Voilà pourtant, selon Tresmontant, la parole même du Seigneur à l'état brut, la transcription la plus fidèle que l'on puisse faire, en français, du texte original. Comparons maintenant avec le texte de l'école biblique de Jérusalem. Nous lisons :

je vous ai dit cela
pour éviter le scandale
on vous exclura des synagogues
bien plus, l'heure vient
où quiconque vous tuera
pensera rendre un culte à Dieu.

L'Église, selon Tresmontant, utilise une version romantique des Évangiles, un français traduit du latin, qui a lui-même été traduit du grec. La version grecque est traditionnellement considérée par l'Église comme l'« original ». Or, ajoute Tresmontant, « les Évangiles ont été écrits en hébreu, et non pas en grec ». Cette affirmation contient le scandale Tresmontant. Il n'est pas le premier à avancer pareille hypothèse. Un document du XIIIe siècle, conservé à la Bibliothèque nationale, laisse entendre que les Évangiles en grec sont une traduction, mais sans mentionner la langue d'origine. Ce ne peut être que l'hébreu, répond Tresmontant, soutenu par quelques exégètes isolés. La certitude de Tresmontant vient de sa parfaite connaissance du grec et de l'hébreu. Il a constaté que le grec des Évangiles est du mauvais grec, complexe, obscur, truffé de nombreuses fautes de grammaire. Mais si l'on sait l'hébreu, ces fautes n'en sont plus ; elles apparaissent comme la transcription en grec de la syntaxe hébraïque. Or, nous apprend Tresmontant, ce passage mot à mot de l'hébreu au grec est une tradition très ancienne du peuple hébreu. Dès le IVe siècle avant Jésus-Christ, les Juifs dispersés autour de la Méditerranée avaient oublié l'hébreu. Pour qu'il puissent continuer à lire leur livre saint, ils disposaient de transcriptions mot à mot en grec. En rapprochant ces versions grecques et hébraïques de l'Ancien Testament, Tresmontant a réinventé un dictionnaire hébreu-grec tel qu'il aurait pu exister il y a deux mille ans. C'est donc avec ce lexique que Tresmontant a reconstitué, à partir du texte grec des Évangiles, un probable original hébreu. Et c'est à partir de cet original réinventé qu'il nous livre une nouvelle traduction française.

Ce retour aux sources permet à Tresmontant de nous expliquer comment les Évangiles ont été initialement rédigés : non par une, mais par trois personnes — le témoin, le traducteur et le scribe. Le témoin, compagnon de Jésus, dit en hébreu ce qu'il a vu et entendu au traducteur ; celui-ci, à son tour, le dicte en grec au scribe. Tel était, en ce temps là, le mode de rédaction de tous les textes sacrés dans le peuple hébreu. Cela implique que les apôtres — Jean en tout cas — parlaient l'hébreu, contrairement à l'idée reçue selon laquelle l'hébreu avait, à l'époque, disparu. On sait en effet que Jésus, que l'on devrait plutôt appeler par son véritable nom, Ieschoua, s'adressait aux Juifs en araméen. Mais, nous dit Tresmontant, c'est parce que l'araméen était une sorte de patois local destiné à se faire comprendre aisément par le petit peuple. En revanche, les prêtres Juifs, les Kôhanim — et Jean, certainement, en était un — restaient fidèles à l'hébreu, car les textes saints ne pouvaient être transmis que dans cette langue.

La nouvelle traduction transforme singulièrement la voix du Christ et des apôtres ; elle perd toute mièvrerie pour devenir une langue brute, la langue d'un peuple de bergers, d'artisans, d'ouvriers, nous dit Tresmontant. Elle est d'un ton rude, celui de tous les prophètes hébreux au cours des siècles passés. C'est bien dans cette tradition prophétique du peuple hébreu que s'inscrivent les Évangiles. D'ailleurs, ajoute Tresmontant, ils ne peuvent être compris que par référence à l'Ancien Testament, auquel Ieschoua fait sans cesse allusion. Tout dans la prédication de Ieschoua renvoie à des textes plus anciens, et le peuple le comprenait parfaitement, étant nourri de l'enseignement de la Torah.

Si ma traduction n'est pas littéraire, dit Tresmontant, c'est parce que Jean non plus n'a pas fait une oeuvre littéraire. Il a voulu nous livrer les faits à l'état brut, tels qu'il les a vécus, tels qu'il vient de les vivre. Car Jean est fidèle à une autre tradition constante des Hébreux : le Talmud, commentaire de la Bible à l'usage du peuple juif, est lui aussi une succession de notes prises par les disciples après que le maître, le rabbin a parlé. L'Évangile de Jean serait donc une sorte de reportage rédigé quelques années seulement après les événements. Aussi, la version de Tresmontant nous rapproche-t-elle singulièrement, dans le temps, des événements qu'elle relate. De plus elle en change le sens sur certains termes essentiels.

Prenons par exemple la foi : c'est la traduction du latin fides, lui-même traduit du grec pistis qui, d'après Tresmontant, transcrivait en réalité l'hébreu emounah. Or, nous explique-t-il, le verbe aman veut dire « être certain de la vérité ». Rendre emounah par « foi » est un contresens. Car la foi, en français courant, n'est pas une certitude ; bien au contraire, la foi, dans notre mentalité est opposée à la connaissance rationnelle. Or, pour les Hébreux, et donc dans l'enseignement de Ieschoua, cette opposition n'existe pas. De la même manière, les versions traditionnelles des Évangiles nous parlent du « péché », alors que le mot hébreu reconstitué par Tresmontant est « crime ». Le crime n'est pas le péché, surtout dans l'acceptation contemporaine qui en fait une faute essentiellement morale, voire superficielle.

Les chrétiens, estime Tresmontant, se sont laissés influencer par le rationalisme. La vie de Jésus, telle qu'elle a été publiée par Renan il y a un siècle, gouverne les esprits jusqu'au sein de l'Église. La méthode de Renan et de tous les penseurs rationalistes est simple ; Tresmontant la résume de la manière suivante : « Puisque Dieu n'existe pas, les Évangiles sont une fiction. Et comme les fictions ont besoin de temps pour se constituer, les Évangiles sont tardifs. » S'ils sont tardifs — écrits, selon Renan, presque un siècle après les événements — les prophéties s'expliquent : Lorsque Ieschoua annonce la destruction future du temple, c'est que, selon Renan, l'auteur de l'Évangile sait que le Temple a effectivement été détruit en 70 après Jésus-Christ. D'où l'importance du débat sur l'époque à laquelle les Évangiles ont été rédigés ; pour les athées, il faut qu'ils soient tardifs. Mais si, comme l'estime Tresmontant, Jean écrit immédiatement après la mort de Jésus et avant la destruction du Temple, la prophétie en est bien une.

Ieschoua n'enseigne pas une nouvelle morale pour une vieille humanité : il révèle les conditions du passage à une humanité nouvelle. Cette Révélation serait donc, selon Tresmontant, une étape dans l'évolution humaine, une nouvelle Genèse. L'humanité a été créée une première fois à l'origine des temps. Mais ce fut une humanité pré-hominienne. Le Christ annonce la création d'une seconde humanité, et son enseignement — très difficile — porte sur les conditions de notre métamorphose d'une humanité dans l'autre. Dans cette métamorphose les Hébreux sont un peuple de « mutants », ils jouent le rôle de chaînon entre l'homme ancien et l'homme nouveau.

Philo5
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