LES VRAIS PENSEURS 

Guy Sorman

Fayard © 1989

René Girard

1924 — 2015

Archiviste-paléographe français
professeur de littérature française aux États-Unis

10. Religion — Violence fondatrice

Il vit et enseigne aux États-Unis. Il analyse les grandes structures des comportements à travers les romanciers européens. Qualifié de « Hegel du christianisme », il est animé d'une foi intense mais développe sa pensée et ses interprétations en dehors du contexte religieux.

Deux des clés de sa réflexion : le désir médiatisé (l'objet du désir est désigné par les autres) et la fascination (donc, le tabou) du mimétisme. La violence est le fondement de toute société. Le rite religieux est le fondement de toute culture. La religion chrétienne a radicalement bousculé ces fondements en substituant l'amour à la violence.

Professeur de littérature dans une université de Californie, il a la très haute ambition de nous révéler les origines de toute civilisation, en particulier de la civilisation occidentale. Girard nous révèle essentiellement trois secrets : 1. la violence est le fondement de toute société ; 2. le rite religieux est le fondement de toute culture ; 3. la Révélation chrétienne a radicalement bousculé ces fondements en substituant l'amour à la violence.

Pourquoi avoir choisi Stanford et la Californie ? C'est que les universités américaines sont l'équivalent de nos monastères du Moyen Âge, ou de ce que fut autrefois la Sorbonne. L'architecture de Stanford est un pastiche de cette vieille Europe monastique : le département de littérature où enseigne René Girard est logé dans un faux cloître bâti au début du siècle, adossé à une chapelle pseudo-italienne de la même époque. L'éloignement de Paris permet ici de se consacrer entièrement à la réflexion et à l'écriture, sans baigner dans l'atmosphère superficielle de l'intelligentsia parisienne. Mais ne croyons pas que tout à Stanford ne soit que recueillement. Girard évite, par de savants détours, de croiser des groupes d'étudiants dépenaillés, plus amateurs de sensations fortes — rock et marijuana — que d'étude de textes. Girard s'indigne de l'incroyable complaisance des universitaires américains envers cette jeunesse barbare. « Mes collègues, ajoute-t-il, n'ont pas l'esprit de résistance ; ils veulent être en accord avec la foule... »

La première grande « découverte » de Girard — révélée en 1961 dans Mensonge romantique et vérité romanesque — c'est qu'au commencement de toute société, il y a la violence ; mais pas l'agression barbare et anonyme ! Notre violence est fondée sur ce qu'il appelle le désir mimétique, l'imitation : nous ne désirons que ce que l'autre désire. Dans À la recherche du temps perdu, explique Girard, le jeune Marcel Proust avoue ne vouloir devenir écrivain que par imitation du héros, Bergotte ; tous les personnages du livre sont des snobs, c'est-à-dire des imitateurs. Dans le roman de Cervantès, c'est par imitation du héros romanesque Amadis des Gaules que Don Quichotte se fait chevalier. Chez Freud, c'est le père qui désigne au fils sa mère et le conduit au complexe d'Œdipe. Plus près de nous, dans la société de consommation, ce sont nos voisins qui désignent l'objet que, par imitation, nous allons désirer. Une fois ce désir mimétique repéré, Girard est capable de le déceler dans n'importe quel texte significatif : la clé ouvre toutes les serrures. L'ordre social est fondé sur la différence : chacun, dans la société, tient un rôle, une place. L'imitation vise à créer l'« indifférenciation ». Et c'est quand les rôles sont bouleversés qu'apparaît la crise.

Le désir mimétique conduit à la violence et menace de détruire le groupe, la société. À l'évidence, souligne Girard, la société moderne vit une crise d'indifférenciation généralisée : fin de la différence entre les peuples, les classes, les rôles, les sexes ! « Je constate que la société moderne est capable de supporter, sans crise, un degré d'indifférenciation supérieur aux sociétés traditionnelles mais je constate que la société moderne est bien en crise. »

La question fondamentale qui se pose donc à toute société est de canaliser le désir mimétique et la violence qu'il entraîne. Comment ? « En faisant dévier la violence sur un innocent : le bouc émissaire. C'est, dit Girard, le sacrifice du bouc émissaire qui va arrêter la crise. »

Le sacrifice du bouc émissaire fonde l'ordre social

À peu près toutes les tragédies grecques, rappelle Girard, s'achèvent par le sacrifice d'une victime ; l'ordre de la Cité, qui avait été troublé par la crise mimétique, est rétabli par le sacrifice. C'est par la désignation de cette victime, le bouc émissaire, que se refait l'unité du groupe et que la crise est évacuée. Mais, insiste Girard, le plus important est le mode de désignation de la victime. Le groupe qui se livre au « lynchage originel » doit ignorer que la victime est innocente ; il faut que le groupe la croie coupable, et désignée de manière divine.

Dans de nombreuses sociétés primitives, raconte Girard, la victime est choisie au terme d'un jeu de hasard. Dans les textes de l'Antiquité grecque, elle porte des signes : elle est boiteuse ou borgne, ou rousse ou trop blonde, ou trop intelligente. Bref, le bouc émissaire s'autodésigne par le fait qu'il est différent. Une fois le bouc émissaire exécuté, l'unité du groupe se ressoude, la crise a été évacuée, canalisée vers un tiers. Ce lynchage originel est, selon Girard, le fondement de toute société. L'acte fondateur de la société humaine ne serait donc pas, comme le supposait Jean-Jacques Rousseau, dans le « contrat social ». Shakespeare, dit Girard, a mieux compris cela que les philosophes ou les sociologues : ce n'est pas un hasard si sa tragédie Jules César commence par l'assassinat du dictateur.

Mais le sacrifice initial ne relève pas seulement de la littérature ; il a vraiment eu lieu. « Si l'archéologie le permettait, précise Girard, on retrouverait, au coeur de toute ville, le lieu de ce premier sacrifice et le nom de la victime. » Dans la suite des temps, ce premier sacrifice va être ritualisé, et son origine sera dissimulée : c'est le secret des prêtres. Et le but des religions est de répéter à l'infini l'acte fondateur, de manière à préserver l'unité sociale. Nos mythes sont la trace d'événements qui se sont véritablement produits. Dans le cas où la société serait perturbée par une crise nouvelle, il ne sera pas inutile, ajoute Girard, de rééditer le lynchage, de revivifier le sacrifice.

Toutes les institutions sont d'origine religieuse

Toute civilisation, dit Girard, est au départ une religion. Toutes les institutions sont d'origine religieuse et conservent les traces de ces origines sacrificielles. Prenez l'enseignement : son objet est-il de transmettre les connaissances ? ou n'est-il pas plutôt de pratiquer des rites initiatiques, d'exclure, de fabriquer des victimes ? Prenez le pouvoir politique. On croit généralement — c'est la thèse de Voltaire — que les monarques, profitent de leur autorité, qu'ils se sont, au fil de l'Histoire, arrogé des pouvoirs religieux. C'est le contraire ! Le monarque n'est pas celui qui officie ; il est la victime en sursis que le peuple se réserve de sacrifier. Exemple : Louis XVI, Marie Antoinette, boucs émissaires types, dont le sacrifice est destiné à refaire l'unité nationale. Mille documents anthropologiques sur les civilisations primitives montrent clairement l'identification du monarque et de la victime.

Alors que depuis trois siècles, la science s'acharnait à réduire la religion à des intérêts, des peurs, des ignorances, Girard nous dit que les Évangiles rendent compte « scientifiquement » de toute l'histoire humaine. Et c'est aussi à partir des Évangiles que, selon lui, l'Histoire bascule. Car Jésus n'est pas un bouc émissaire comme les autres. Victime et bouc émissaire volontaire, il s'est désigné lui-même. Sa mort signifie et annonce que, désormais le mécanisme même du sacrifice, de l'unité sociale fondée sur la violence, ne fonctionne plus. La Crucifixion est l'ultime sacrifice qui rend tout sacrifice absurde.

Avant le Christ, Socrate déjà, rappelle Girard, avait choisi la mort face à ses juges. Il mettait ainsi radicalement en cause les fondements de la société grecque. Mais l'événement restait daté et limité. La Révélation chrétienne est de portée universelle, elle est radicalement autre : avec Jésus, la victime cesse d'être coupable, le rite sacrificiel n'a plus de sens, la logique du bouc émissaire s'écroule, les bases même de la civilisation antique s'effondrent. Le Christ nous oblige à regarder en face la violence destructrice que nous ne voulons pas voir. Sa révélation est à la fois rationnelle et transcendantale ; nous aurions pu comprendre cela tout seuls, mais nous ne l'avons pas compris sans Lui.

S'il existe encore de la violence, c'est que les hommes résistent à la Révélation. L'Holocauste en témoigne, mais aussi la perversion du discours : tous les coupables se veulent, à notre époque, des victimes innocentes ! Mais la Révélation progresse quand même : plus la violence s'aggrave, plus le sacrifice devient absurde ; plus il est évident que les victimes sont innocentes, plus il devient clair que la violence est inutile.

Dans cette perspective, l'arme nucléaire rend la violence à peu près impossible. Ne serait-elle pas la dernière étape avant que les hommes ouvrent enfin les yeux et ne substituent la nécessité du pardon à la logique de la violence, comme le leur demande le Christ ?

Philo5
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