LES VRAIS PENSEURS 

Guy Sorman

Fayard © 1989

Ashis Nandy

1937 —

Psychosociologue indien
 

9. Tiers-monde — Anti-occidentalisme

Il obtint de nombreuses distinctions à l'université dans les domaines de la sociologie et de la psychologie clinique, qui seront les matières de son doctorat. Passionné par l'étude des sociétés et des peuples pauvres. Influencé par Ivan Illich, ses recherches s'orientent vers la psychologie politique. Il travaille au Centre d'études des sociétés en développement à Delhi. Il est appelé fréquemment à enseigner à l'Université des Nations unies.

Les peuples du Tiers-monde ne croient plus au développement. Les élites du Tiers-monde qui tiennent les plus violents discours anti-occidentaux se révèlent souvent les plus colonisées en esprit.

« La première vague de colonisation du Tiers-monde a pris fin dans les années soixante avec l'accession à l'indépendance. Cette colonisation avait été menée par des commerçants rapaces et des missionnaires bien-pensants qui se targuaient de civiliser la planète. » Une première vague a disparu ! « Mais le colonialisme, enchaîne Nandy, est loin d'être vaincu ! En apparence, nos nations sont indépendantes, mais nos esprits, eux, restent asservis. » Car une seconde colonisation a commencé ; plus pernicieuse, elle s'est infiltrée dans les esprits des colonisés. « Avec la complicité de nos propres élites, elle tente de nous persuader qu'il n'existe qu'une seule voie vers le progrès : la voie occidentale. Ceux-là mêmes qui ont lutté contre la première colonisation ne mesurent pas à quel point ils ont intériorisé les normes de leurs ennemis d'antan : les politiques dites de développement, de modernisation, telles qu'elles sont engagées par les dirigeants du Tiers-monde, ne font que détruire notre culture sans même y substituer la prospérité. »

« Je ne suis pas l'ennemi de l'Occident, car je crois qu'il y a plusieurs Occidents, comme il y a plusieurs Orients et une multitude d'Indes... Le principal dommage causé par les colonisations est justement d'appauvrir à la fois les notions d'Occident, de les réduire à une relation colonisateur/colonisé. »

« Pourquoi, demande Ashis Nandy, devrions-nous adopter les priorités et les hiérarchies de l'Occident ? Vos succès au XXe siècle sont-ils si éclatants ? La Seconde Guerre mondiale, les génocides, la destruction de l'environnement, et que suivra-t-il encore ? Voilà, pour Nandy, les effets d'une civilisation « moderne » qui a privilégié l'individu sur la métaphysique, l'Histoire sur l'éternité, le progrès sur la tradition, les valeurs viriles sur la sensibilité.

« Avant l'aventure coloniale, les Occidentaux n'éprouvaient aucun sentiment de supériorité sur les civilisations orientales. » Les intellectuels français ou anglais du XVIIIe siècle étaient plutôt fascinés par l'Inde ou la Chine. Cette situation a basculé sous l'influence du positivisme et de la révolution industrielle.

Là est la thèse centrale de Nandy : « Puisque l'Europe avait pour vocation de conquérir le monde, il était indispensable de valoriser dans la métropole — en France comme en Grande Bretagne — la force militaire, l'esprit de conquête, la violence. Puisque les peuples colonisés étaient comme des enfants qu'il fallait éduquer, les Européens devaient absolument idéaliser chez eux l'autorité, la supériorité du maître. Le machisme colonial allait certes s'exprimer dans les colonies, mais au moins autant dans le monde occidental. Les premières victimes en furent bien les colonisés, mais les secondes victimes en ont été, chez le colonisateur, les femmes, les enfants, les vieillards, bref, tous les faibles. Dès l'instant où le colonialisme exaltait le productivisme tous les improductifs des métropoles devenaient haïssables. »

Les élites du Tiers-monde qui tiennent les plus violents discours anti-occidentaux se révèlent souvent les plus colonisés en esprit. Elles ont adopté le langage et l'éthique de leurs adversaires. La scolarisation, selon Ashis Nandy, est l'instrument privilégié de cette aliénation. Les enfants les plus brillants sont arrachés à leur milieu d'origine pour être endoctrinés dans des écoles organisées sur le modèle occidental. Quand ils en sortent, ils parlent la langue du colonisateur et ne peuvent plus communiquer avec leur propre peuple. C'est dans ces écoles qu'ils apprennent que leurs traditions sont autant d'obstacles à leur réussite individuelle.

Cette aliénation des élites conduit souvent à une véritable réécriture de leur propre civilisation. La plupart des dirigeants du Tiers-monde en sont réduits à exalter le passé militaire de leur nation, à vanter les mérites de leur propre impérialisme régional, à expliquer que, chez eux aussi, existaient de puissantes dynasties ou des États totalitaires.

Dans le cas de l'Inde, toute une tradition intellectuelle s'est employée à réinventer un hindouisme dominé par les vertus guerrières, viriles des kshatriya, et a minoré l'ascétisme des brahmanes. De la même manière, les deux maîtres à penser du XIXe siècle indien, Swami Saraswati et Swami Vivekananda, ont voulu présenter l'hindouisme comme une religion organisée, à l'image des Églises chrétiennes, avec leurs prêtres, leurs missionnaires et leur livre saint.

Le culte de l'État-nation importé d'Occident a fait plus de victimes depuis l'indépendance que n'en ont jamais massacré les colonisateurs et les dégâts s'amplifient désormais au nom du développement. « Si tous les Indiens savaient lire, il n'y aurait bientôt plus un arbre en Inde pour fournir de la pâte à papier. Ce modeste exemple illustre à lui seul l'impossibilité pratique, pour mon pays, d'entrer dans le modèle de développement occidental et de transformer chaque Indien en « Homo economicus ». Pour Ashis Nandy, les politiques de développement du Tiers-monde sont donc en quête d'une chimère. D'ailleurs les résultats sont, dans l'ensemble, désastreux : déracinement des paysans, urbanisation sauvage, destruction de l'environnement, déculturation, violences sociales, injustice, misère.

Le seul succès de la « modernisation » aura été de créer des bureaucraties autoritaires, comme en Occident. Pour financer leurs nouveaux États, les élites du Tiers-monde sont conduites à détruire toute volonté de résistance individuelle. Elles utilisent, selon Nandy, deux méthodes pour y parvenir : l'anéantissement de la démocratie et le mépris de la civilisation traditionnelle.

Combien de générations faudra-t-il sacrifier au nom d'un prétendu développement et au bénéfice de qui ?

Un autre modèle est possible. Il consisterait à renoncer à la puissance nationale et à accepter la frugalité. À la différence de la misère, la frugalité, estime Ashis Nandy, est parfaitement tolérable : elle est l'essence même de la civilisation indienne. Cette autre économie a été décrite par le Mahatma Gandhi sous le nom de Swadeshi. Le Swadeshi, explique Nandy, n'est pas un système comme le capitalisme ou le socialisme, c'est un état d'esprit, une force intérieure. Celle-ci nous incite à contrôler nos désirs et à les restreindre à ce qui est accessible dans notre environnement immédiat. Les hommes ont ainsi vécu pendant des milliers d'années sans être nécessairement plus malheureux qu'ils ne le sont aujourd'hui. L'adepte du Swadeshi s'adresse donc en priorité à celui qui vit dans sa propre communauté, et non à un producteur lointain, même si le produit local est de moins bonne qualité ou plus cher. Mais l'adepte du Swadeshi ne doit pas, selon Gandhi, rejeter un produit étranger seulement parce qu'il est étranger : la préférence communautaire, l'économie conviviale, n'ont rien d'une xénophobie.

« Les colonisateurs de l'extérieur et de l'intérieur veulent nous faire sortir de cette société conviviale qu'ils qualifient d'infantilisme économique, technique ou social. » Mais le peuple en Inde, selon Nandy, ne croit plus au développement : « Nous autres, victimes du mythe du développement, nous n'acceptons pas la nécessité de l'Histoire, conclut-il, nous n'aspirons qu'à rester des enfants. »

Philo5
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