LES VRAIS PENSEURS 

Guy Sorman

Fayard © 1989

Octavio Paz

1914 — 1998

Poète et essayiste mexicain
 

9. Tiers-monde — Libéralisme

Secrétaire d'ambassade à Paris, puis à Tokyo, ambassadeur du Mexique en Inde, il obtint le prix Nobel de littérature en 1990. La caractéristique de la poésie de Paz est un désir ambitieux d'unité, de fusion, où « la vie et la mort, l'ombre et la lumière font partie du même corps ».

La Révolution et le socialisme ont fait faillite dans le Tiers-monde comme ailleurs. Le libéralisme est la solution aux difficultés économiques et politiques du Mexique, de l'Amérique latine et du Tiers-monde en général.

Professeur à Cambridge, en Angleterre, puis à Harvard, au-delà de la littérature, ses écrits couvrent l'anthropologie, l'art, la politique. Le Labyrinthe de la solitude, paru en 1950, est devenu un classique pour comprendre le Mexique moderne.

Paz lui-même fut bien révolutionnaire jusque dans les années soixante mais il est désormais contre toutes les révolutions ; il est hostile aux guérillas et il se réclame du libéralisme. « Le libéralisme est la solution aux difficultés économiques et politiques du Mexique, de l'Amérique latine et du Tiers-monde en général. » Il n'existe pas deux systèmes, l'un qui serait bon pour les riches et l'autre pour les pauvres ; le socialisme a fait faillite dans le Tiers-Monde comme ailleurs.

Il faut se garder d'idéaliser le Mexique d'avant la conquête espagnole : « Dans cette histoire ancienne, qui était la victime et qui était le bourreau ? Les Aztèques étaient eux-mêmes des envahisseurs venus du Nord ; par leur guerres et leurs sacrifices, ils ont versé en abondance le sang des peuples soumis. Cortés et ses cavaliers n'étaient pas des anges, mais le souverain aztèque Montezuma, qu'ils renversèrent, n'en était pas un non plus. Au total, être mexicain c'est assumer tous les passés de cette terre, se sentir l'héritier à la fois des victimes et des bourreaux ! » La vraie maladie de l'Amérique latine n'est donc pas l'héritage colonial, mais le retard de la réflexion politique économique et sociale. « Nos intellectuels sont le grand échec de l'Amérique latine. » Contrairement aux curés, qui ont su mexicaniser le christianisme, les intellectuels ont été incapables de mexicaniser la démocratie.

Le gauchisme, maladie infantile des intellectuels sud-américains

« L'apprentissage de la tolérance et de la démocratie fut d'autant plus difficile pour moi que les poètes que j'admirais s'appelaient Ezra Pound, un sympathisant de Mussolini, et T. S. Eliot, qui était catholique et maurrassien. » Ce ne sont pas les paysans et les ouvriers qui sont révolutionnaires sur ce continent. Ce sont les intellectuels qui ont trouvé dans la Révolution un succédané au catholicisme. Comme les prêtres, les intellectuels veulent devenir les porte-parole d'une pensée totale.

Le vrai danger vient en réalité de Castro. Les dictateurs n'ont pas l'ambition de contrôler les pensées du peuple : « Ils sont autoritaires, mais ils ne sont pas totalitaires. D'ailleurs, ces dictateurs finissent par s'en aller ; voyez le Brésil, l'Argentine et le Chili ! » Mais le castrisme prétend refaire l'homme, changer la nature humaine : « Le castrisme est totalitaire, les caudillos ne le sont pas. »

Depuis soixante ans, les Mexicains sont dominés par une gigantesque bureaucratie, l'une des plus répressives du continent : le Parti Révolutionnaire Institutionnel. Le P.R.I. est une sorte de « parti bolchevique héréditaire ». Il remporte depuis soixante ans toutes les élections dans une mascarade de démocratie, alors que les postes sont, en fait, transmis de père en fils. Paz reconnaît que le P.R.I. maintient la paix civile, mais le petit peuple mexicain ne cesse de s'appauvrir et les inégalités sociales de s'aggraver. « La pauvreté du Tiers-monde n'a qu'une seule cause : les initiatives individuelles sont réprimées par l'État. »

« Le destin de toute grande idée est d'être trahie ! Marx a été trahi par les communistes, le Christ l'a souvent été par l'Église, et les libéraux sont souvent trahis par la bourgeoisie. » Mais « la croix et la grandeur » de l'intellectuel libéral c'est, selon Paz, d'assumer ces contradictions et d' « édifier la société libérale tout en la critiquant ».

Tout mon effort aujourd'hui, dit Octavio Paz, consiste à persuader les peuples d'Amérique latine qu'il n'y a pas « une solution latino-américaine » à leurs difficultés particulières, mais que les solutions à la pauvreté sont universelles ; elles sont les mêmes dans toutes les civilisations. « Le Mexique est désormais en Occident, mais, en contrepartie, sachez que l'occident n'est plus seulement en Europe. »

« Toute culture naît du mélange, de la rencontre, des chocs. À l'inverse, c'est de l'isolement que meurent les civilisations, de l'obsession de leur pureté. Le drame des Aztèques, comme celui des Incas, est né de leur isolement total : impréparées à confronter d'autres normes que les leurs, les civilisations précolombiennes se sont volatilisées dès leur première rencontre avec l'étranger. »

Philo5
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