LES VRAIS PENSEURS 

Guy Sorman

Fayard © 1989

Milovan Djilas

1911 — 1995

Politicien yougoslave
 

7. Résistance — Dissidence

Dissident soviétique précurseur de toute l'analyse critique du communisme.

Le communisme n'était en réalité qu'une forme politique parmi d'autres. Le premier objectif révolutionnaire, le gouvernement du peuple, a été atteint. J'en appelle à la liberté d'opinion.

Dans le monde communiste, Djilas est le seul homme à avoir conquis, exercé puis rejeté le pouvoir ; le seul à avoir été un dirigeant et un dissident, et à avoir vécu assez longtemps pour en parler.

« Dans les années trente, un jeune Yougoslave, s'il était idéaliste, ne pouvait que rallier le parti communiste. La Yougoslavie était opprimée par une monarchie autoritaire ; elle était déchirée par la guerre civile entre Serbes, Croates, Monténégrins, Albanais et Macédoniens ; le fascisme menaçait à l'extérieur. Les démocraties occidentales nous offraient un lamentable spectacle de décomposition morale et politique, et nos propres démocrates étaient dégénérés. Notre modèle ne pouvait être que l'Union soviétique. Nous étions persuadés que les Soviétiques avaient réussi à organiser une coexistence harmonieuse entre leurs différentes nationalités et ils nous proposaient un modèle d'industrialisation adapté, en apparence, à un pays arriéré comme la Yougoslavie. De surcroît, le Parti apportait à la jeunesse la camaraderie et la solidarité. Enfin, le marxisme, comme idéologie, était fascinant car il liait les convictions à l'action. La Yougoslavie est donc passée volontairement dans le camp soviétique. Ce fut le seul cas, en Europe de l'Est sans l'intervention de l'armée rouge.

L'euphorie fut brève. « À ma grande surprise, je découvris en 1945 que l'armée rouge pillait et violait. C'était incompréhensible. Je me suis donc rendu à Moscou, rapporte Djilas, pour « prévenir » Staline. À ma stupéfaction, celui-ci me rétorqua que les soldats russes avaient droit à quelques distractions au terme d'une longue campagne. »

Dans les régimes communistes, les membres du Bureau politique vivent totalement coupés de la réalité. Ils ne sont entourés que de courtisans terrorisés. Cela les conduit à un état d'« exaltation permanente ». Ils possèdent simultanément l'autorité et la certitude idéologique d'avoir raison : chaque fois qu'ils consolident leurs privilèges personnels et renforcent la répression, ils se persuadent qu'ils servent des intérêts supérieurs.

Dès 1950, Djilas constate que la « propriété socialiste » n'est en réalité que l'appropriation collective des moyens de production par les dirigeants du Parti. Un peu à la manière des biens du clergé dans l'Europe féodale, elle sert à l'usage personnel des dirigeants et pour distribuer les faveurs qui consolident leur autorité. Les nationalisations n'avaient pour but que d'assurer une base matérielle au pouvoir des bureaucrates. Le monde communiste est donc un régime féodal dans lequel les dirigeants du Parti sont les nouveaux seigneurs. Quant aux membres du parti, ce ne sont que des opportunistes. Ils n'ont pas le pouvoir, qui appartient en totalité à l'oligarchie ou, pour reprendre l'expression de Djilas, à la « Nouvelle Classe ». À l'époque, « c'est au nom même de notre idéal marxiste que je critiquais mes camarades ». Les camarades le jettent en prison.

C'est entre quatre murs, en comparant sa geôle communiste avec sa geôle monarchiste d'avant guerre, que Djilas découvrit que le communisme n'était en réalité qu'une forme politique parmi d'autres. L'unique point commun des pays de l'Est est qu'ils restent gouvernés par des bureaucraties féodales. Cela fait longtemps que leurs dirigeants ne sont plus marxistes. Staline, selon Djilas, fut le dernier à croire qu'il incarnait la nécessité historique d'édifier le socialisme. « En vérité, pas un emploi dans la Yougoslavie de Tito, y compris celui de femme de ménage, ne pouvait être obtenu sans la protection d'un membre du Parti. » Or c'est précisément l'appropriation collective des moyens de production qui rend le socialisme inefficace.

Les dictatures communistes en Europe de l'Est ne s'effondreront que le jour où elles se verront opposer un autre idéal. La faiblesse du monde soviétique aujourd'hui, estime Djilas, c'est paradoxalement l'absence d'utopie.

Pourquoi pas le capitalisme ? Réponse de Djilas : « Je juge comme Marx que le capitalisme est trop impitoyable. »

Philo5
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