LES VRAIS PENSEURS 

Guy Sorman

Fayard © 1989

Motoo Kimura

1924 — 1994

Biologiste et généticien japonais
 

3. Origine de l'homme — Gènes et hasard

La génétique moderne, discipline nouvelle dont il est l'un des fondateurs, a pour objet d'étudier la modification du patrimoine génétique collectif. Il est l'auteur de la théorie neutraliste de l'évolution (le hasard) et spécialiste de la génétique des populations.

La chance est la clé de l'évolution. La vie intelligente n'existe que sur la terre. La plupart des mutations sont neutres.

En travaillant sur le rôle du hasard (qui n'est pas l'absence de causalité, mais l'absence de causes identifiées) comme facteur d'évolution, Kimura a modifié de manière notable la conception du processus d'évolution. « Le premier rôle n'est plus tenu par la nécessité (comme chez Darwin), mais par le hasard ». La « théorie neutraliste de l'évolution » est une rupture dans le monde darwinien, comparable à l'introduction, dans les années vingt, du principe d'incertitude dans le monde newtonien. Selon Kimura, c'est le hasard qui gouverne l'évolution, et ce sont les espèces les plus chanceuses qui survivent. La succession d'événements qui, en quatre milliards d'années, a conduit de l'apparition de la première cellule vivante à l'homme, fut tellement improbable qu'il n'est mathématiquement pas possible qu'elle se reproduise ailleurs. Cette improbabilité tient à la manière dont la vie s'est développée sur notre terre : par une succession de hasards difficilement reproductibles.

Depuis une vingtaine d'années, explique Kimura, nous savons que nos gènes sont de véritables usines chimiques où se produisent constamment des mutations, c'est-à-dire des erreurs de copie. C'est donc à ce stade qu'il convient d'expliquer l'évolution, et non pas à celui de la morphologie, comme l'avait fait Darwin. La plupart des mutations sont neutres : ni positives ni négatives ; elles sont le pur produit du hasard et se produisent chez toutes les espèces vivantes à peu près au même rythme, quel que soit l'environnement. Deux à trois pour cent sont véritablement utiles à la vie. Les mutations neutres sont des possibilités génétiques qui deviendront des réalités morphologiques que si le hasard les sélectionne. Un exemple connu et spectaculaire est celui des mites de Manchester. Au XIXe siècle, ces mites étaient de couleur verte et se confondaient avec le lichen des arbres, ce qui leur permettait d'échapper aux oiseaux. Quelques-unes, très rares, étaient alors de couleur sombre : des mutantes. Mais, vers 1950, les mites sombres représentaient 98 % de la population totale. Leur couleur les protégeait dans un nouvel environnement, devenu industriel. Ces mutantes n'avaient, dans l'ancien environnement, que des chances de survie très faibles, mais la sélection naturelle les a favorisées et a éliminé leurs congénères.

Le maintien en vie, par la médecine, d'individus qui souffrent de malformations génétiques contribue à diffuser dans la population des gènes qui, autrefois, avaient été éliminés. Ceci conduira à intervenir sur les gènes eux-mêmes. Un enfant peut aujourd'hui survivre avec un défaut génétique très grave. Autrefois, ce défaut génétique était mortel. La survie de cet enfant lui permet maintenant de transmettre son défaut génétique. Ceci est un aspect particulier du recul de la sélection naturelle chez l'homme. À terme, les réparations génétiques deviendront indispensables.

Philo5
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