SCIENCES PURES 

Nicolescu (Basarab)

1942[1]

Physicien français d'origine roumaine.

Transdisciplinarité

* TRANS- *

Il faut désormais penser au travers, entre et au-delà des disciplines académiques.

L'humain est fondamentalement curieux. La recherche effrénée de connaissance a conduit au développement de nombreuses disciplines. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, nous sommes passés de 54 disciplines académiques à plus de 8 000. Chaque année, de nouvelles connaissances en justifient la multiplication. Ceci a créé une complexité nécessitant un nouveau paradigme : la transdisciplinarité.

Distinguer
pluridisciplinarité, interdisciplinarité et transdisciplinarité

La pluridisciplinarité naît de l'application du second précepte de la méthode cartésienne qui consiste à diviser pour simplifier et comprendre. Chaque discipline étudie un objet particulier de son propre point de vue. L'humain, en tant qu'objet d'étude, se voit attribuer diverses fonctions : la médecine le considère sous l'angle de la santé / maladie ; le droit comme un citoyen doté de droits et responsabilités ; l'économie le voit comme un consommateur / producteur ; la théologie comme un être métaphysique ; etc. L'approfondissement de l'étude de l'humain conduit donc à multiplier les angles sous lesquels on l'aborde ; la pluridisciplinarité désigne cette approche.

L'interdisciplinarité consiste à utiliser les méthodes d'une discipline sur une autre. Par exemple, quand la sociologie utilise les statistiques pour décrire le comportement des populations (sciences humaines / mathématiques) ; quand la médecine utilise la fission de l'atome pour traiter une tumeur cancéreuse (médecine / physique nucléaire) ; ou la théologie utilise le supplice pour renforcer l'ordre social (théologie /droit pénal). L'interdisciplinarité engendre aussi de nouvelles disciplines. Par exemple, les mathématiques et l'électronique ont engendré la cybernétique.

La transdisciplinarité constate que la complexité disciplinaire provoque la surspécialisation et l'éclatement social. Elle propose une attitude nouvelle qui favorise le rapprochement en privilégiant l'espace se situant à travers, entre et au-delà des disciplines.

« La disciplinarité, la pluridisciplinarité, l'interdisciplinarité et la transdisciplinarité sont les quatre flèches d'un seul et même arc : celui de la connaissance. »

La transdisciplinarité comporte trois piliers :
1. la complexité 2. les niveaux de Réalité 3. la logique du tiers inclus.

1. La complexité

L'explosion de la recherche disciplinaire débouche sur la complexité qui à son tour accélère la multiplication des disciplines. La réalité unidimensionnelle simple de la pensée classique est soumise à un big bang disciplinaire qui répond aux impératifs d'une technoscience effrénée. Si le phénomène apporte certains inconvénients, il faut reconnaître les conséquences positives dont l'instauration d'une nouvelle vision du monde : la conception transdisciplinaire.

2. Niveaux de Réalité

Le réel est unique, sans résistance, — toujours voilé — on ne peut rien en dire, il est. Par contre, la réalité est complexe et multiple, elle résiste ; on peut donc en parler. Chacun perçoit la réalité à son propre niveau de résistance. La perception de chacun contribue à l'émergence de plusieurs réalités. Bien qu'aucun niveau de réalité ne soit absolu, chacun a son importance. « Lorsque notre regard sur le monde change, le monde change. » La coexistence entre l'unicité ouverte (le réel) et la pluralité complexe (la réalité) engendre un nouveau Principe de Relativité.

3. Logique du tiers inclus

La logique du tiers exclu repose sur trois axiomes : 1. l'identité (A est A) 2. la non-contradiction (A n'est pas non-A) 3. le tiers exclu (il ne peut exister de troisième terme qui serait à la fois A et non-A). Cette logique serait cohérente s'il n'existait qu'un seul niveau de réalité. La complexité engendre des paradoxes qui ne peuvent être résolus sans modifier le troisième axiome. La transdisciplinarité étend donc la logique jusqu'au tiers inclus.

La transdisciplinarité et le sacré

Tout discours sur la réalité oblige à se référer au sacré. Sacré signifie ce qu'on ne peut toucher sans l'altérer ou en être altéré. Puisqu'il est toujours voilé, on n'a pas accès au réel ; tout comme Dieu, on ne peut le toucher. Par contre, la réalité comporte plusieurs niveaux qui, dans chaque discipline représente quelque chose de sacré, d'intouchable. En touchant une discipline — en transgressant —, sa Réalité s'en trouve altérée, elle accède à un autre niveau de perception, une autre Réalité  ; une nouvelle discipline peut ainsi naître, sacrée à son tour jusqu'à ce qu'on l'altère à nouveau.

Le sacré est ce qui relie (religare, relier, religion). « Le sacré n'implique pas la croyance en Dieu, en des dieux ou des esprits. C'est ... l'expérience d'une réalité et la source de la conscience d'exister dans le monde. (Mircea Eliade) » Le sacré est d'abord une expérience qui se traduit par un sentiment — le sentiment religieux — qui relie les êtres et les choses dans le respect absolu des altérités unies par la vie commune sur une même Terre. La transdisciplinarité relie les êtres dans un monde où la multiplication des disciplines les séparerait.

La transdisciplinarité pour toute discipline

Transculturel, transreligieux, transpolitique, transnational, transhumanisme, transéducation, transhistorique, transéconomie, transnature, transréalité, trans...

La transdisciplinarité s'applique à toute discipline. Non seulement elle leur assure une portée étendue, mais elle permet de multiplier l'espace entier de la pensée y compris les zones qui autrefois étaient considérées comme vides, inaccessibles, impossibles ou interdites.

Sources

Basarab Nicolescu, Transdisciplinarité (Manifeste), Nicolescu © 1996.

[1] Voir la page « Des philosophes vivants »

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