par Thérèse d'Avila
Extrait de « Œuvres complètes » [1]
* * *
Je suis
tienne, pour toi je suis née ;
Que
veux-tu faire de moi?
Majesté
souveraine,
Éternelle
Sagesse,
Bonté si
bonne pour mon âme,
– Toi, Dieu,
Altesse, Être unique, Bonté –
Vois mon
extrême bassesse,
Moi qui te
chante aujourd'hui mon amour.
Que
veux-tu faire de moi?
Je suis
tienne, puisque tu m'as créée,
Tienne,
puisque tu m'as rachetée,
Tienne,
puisque tu me supportes,
Tienne,
puisque tu m'as appelée,
Tienne,
puisque tu m'as attendue,
Tienne
puisque je ne suis pas perdue,
Que
veux-tu faire de moi?
Que veux-tu
donc, Seigneur très bon,
Que lasse un
si vil serviteur?
Quelle
mission as-tu donnée
À cet esclave
pécheur ?
Me voici, mon
doux amour,
Doux amour,
me voici
Que
veux-tu faire de moi?
Voici mon
cœur,
Je le dépose
dans ta main,
Avec mon
corps, ma vie, mon âme,
Mes
entrailles et tout mon amour ;
Doux Époux,
mon Rédempteur,
Pour être
tienne, je me suis offerte,
Que
veux-tu faire de moi?
Donne-moi la
mort, donne-moi la vie,
La santé ou
la maladie
Donne
l'honneur ou le déshonneur,
La guerre ou
la plus grande paix,
La faiblesse
ou la pleine force,
A tout cela,
je dis oui :
Que
veux-tu faire de moi?
Donne-moi
richesse ou pauvreté,
Réconfort ou
désolation ;
Donne-moi la
joie, la tristesse,
Donne-moi
l'enfer ou donne-moi le ciel,
Vie douce,
soleil sans voile,
Puisque toute
à toi je me rends,
Que
veux-tu faire de moi?
Si tu le
veux, donne-moi l'oraison ;
Sinon,
donne-moi la sécheresse ;
Si tu le
veux, donne-moi abondance et dévotion,
Et sinon, la
stérilité,
Ô souveraine
Majesté!
En cela seul
je trouve la paix.
Que
veux-tu faire de moi?
Donne-moi
donc la sagesse
Ou, pour ton
amour, l'ignorance ;
Donne-moi
années d'abondance,
Ou de faim et
de disette ;
Donne-moi
ténèbres ou clarté,
Bouscule-moi
de-ci de-là,
Que
veux-tu faire de moi?
Veux-tu que
je me repose?
Par amour, je
veux le repos.
Si tu
m'ordonnes le travail,
Je veux
mourir en travaillant
Dis-moi où,
comment et quand,
Dis-le-moi,
doux Amour, dis-le,
Que
veux-tu faire de moi?
Donne-moi
Calvaire ou Thabor,
Désert ou
terre d'abondance,
Que je sois
Job en sa douleur,
Jean,
reposant sur ton cœur,
Que je sois
vigne féconde,
Ou stérile,
s'il te plaît ainsi.
Que
veux-tu faire de moi?
Que je sois
Joseph enchaîné,
Ou fait
gouverneur de l'Égypte,
David
souffrant des tourments,
Ou David
élevé très haut ;
Que je sois
Jonas naufragé,
Ou bien Jonas
sauvé des eaux,
Que
veux-tu faire de moi?
Que je me
taise ou que je parle
Que je porte
des fruits ou non ;
Que la Loi me
montre ma plaie,
Ou
l'Évangile, sa douceur,
Dans la peine
ou dans la jouissance,
Que toi seul
tu vives en moi ;
Que veux-tu faire de moi?
Je suis
tienne, pour toi je suis née
Que
veux-tu faire de moi?
Je
me suis toute livrée et donnée,
Et
il se fit un tel échange
Que
mon Bien-Aimé est à moi,
Et
je suis à mon Bien-Aimé.
Quand
le doux chasseur tira sur moi
Et
me laissa tout épuisée ;
Alors
dans les bras de l'amour,
Mon
âme tomba et demeura.
Et
reprenant nouvelle vie,
Il
se fit un tel échange
Que
mon Bien-Aimé est à moi,
Et
je suis à mon Bien-Aimé.
Il
me lança une flèche,
Trempée
au venin de l'amour,
Et
mon âme ne fit plus qu'un
Avec
son Créateur ;
Depuis
je ne veux d'autre amour
Puisqu'à
mon Dieu je suis livrée.
Oui,
mon Bien-Aimé est à moi,
Et
je suis à mon Bien-Aimé.
Si
cet amour que tu me portes.
Mon
Dieu, est comme celui que je te porte,
Dis-moi
où est-ce que je m'arrête ?
Et
toi, où t'arrêtes-tu?
–
Âme, que veux-tu de moi?
–
Mon Dieu, rien de moins que te voir.
–
Et que crains-tu le plus de toi?
– Ce
que je crains le plus : te perdre.
Une
âme cachée en Dieu,
Que
peut-elle désirer,
Sinon
aimer, aimer encore.
Et,
dans l'amour tout embrasée,
Recommencer
à aimer.
Je
te demande un amour qui me remplisse.
Que
mon âme, ô mon Dieu, te possède!
Pour
se faire un doux nid,
Tout
à sa convenance.
[1] Thérèse d'Avila, Œuvres complètes, Éditions du Cerf © 1995, pages 1225 à 1233.