Accepte ton destin (4:07 min) [1]

(~0058)

Destin, Dieu, Sagesse et Philosophie

par Sénèque (Lucius Annaeus Seneca)

Extrait de « De la vie heureuse », de « Lettre LXXIII » et de « Lettres à Lucilius »

Accepte ton destin

Le sage et Jupiter

Différence entre Sagesse et Philosophie

* * *

Accepte ton destin [2]

« Qu'est-ce qui empêche pourtant, dira-t-on, de confondre en un tout vertu et volupté et d'édifier le souverain bien de manière à en faire une chose à la fois honnête et agréable ? »  C'est qu'il ne peut exister d'autre aspect de l'honnête en dehors de l'honnête lui-même ; et le souverain bien perdra sa pureté s'il se trouve en lui quelque chose qui diffère de ce qui est le meilleur. Même la joie qui provient de la vertu, quoiqu'elle soit un bien, ne fait pourtant point partie du bien absolu, pas plus que le contentement et la tranquillité, malgré la beauté de leurs origines. Car si ce sont là des biens, ce ne sont que des conséquences et non des accomplissements du souverain bien.

Celui qui associe le plaisir et la vertu, et qui ne leur donne même pas des droits égaux, détruit par la fragilité de l'un de ces biens tout ce qu'il y a de vigueur dans l'autre, et met sous le joug cette liberté, qui n'est invincible que si elle ne voit rien au-dessus d'elle. On commence alors à avoir besoin de la fortune, ce qui est le plus dur esclavage ; vient ensuite la vie inquiète, soupçonneuse, alarmée, effrayée des événements, s'agitant au gré des circonstances. Vous ne donnez pas à la vertu une base solide et fixe, vous voulez qu'elle reste ferme sur un appui chancelant. Quoi de plus chancelant, en effet, que l'attente des biens fortuits, que les changements qui se produisent dans le corps et dans tout ce qui l'affecte ? Comment obéir à Dieu [3], accepter avec résignation tout ce qui arrive, ne point se plaindre du destin, interpréter favorablement ses mésaventures, quand on est agité par les moindres piqûres du plaisir et de la douleur ? On est, de plus, un mauvais gardien ou un mauvais vengeur de la patrie, un mauvais défenseur de ses amis, quand on penche vers le plaisir. Que le souverain bien s'élève donc à une hauteur telle, qu'aucune force ne puisse l'en arracher, à une hauteur inaccessible à la douleur, à l'espérance, à la crainte, à tout objet qui pourrait altérer sa condition. Mais cette hauteur, la vertu seule peut l'atteindre ; son pas seul peut gravir de tels escarpements ; elle tiendra ferme et supportera tous les événements non seulement avec patience, mais avec plaisir ; elle saura que toute situation pénible est une loi de la nature. Comme un bon soldat supporte les blessures, compte les cicatrices, et, percé de traits, aime encore en mourant le général pour lequel il expire, la vertu aura toujours dans l'âme ce vieux précepte : suis Dieu.

Quiconque se plaint, pleure et gémit, est forcé néanmoins d'obéir et d'exécuter malgré lui les ordres qu'on lui prescrit. Quelle folie de se faire traîner plutôt que de suivre ! C'est comme si par démence ou ignorance de votre condition, vous vous affligiez de ce qu'il vous arrive quelque chose de pénible, comme si vous étiez surpris ou indigné des accidents qui frappent les bons et les méchants, je veux dire la maladie, la mort, les infirmités et les autres misères qui s'abattent sur la vie humaine. Toutes ces souffrances que la loi de l'univers nous inflige, qu'un puissant effort les arrache de l'âme. Nous nous sommes engagés par serment à supporter la condition des mortels et à voir sans trouble ce qu'il n'est pas en notre pouvoir d'éviter. Nous sommes nés dans un royaume, l'obéissance à Dieu, telle est notre liberté.

Le sage et Jupiter [4]

Sextius avait coutume de dire que « Jupiter n'est pas supérieur à l'homme de bien ». Sans doute, Jupiter a plus de choses à donner aux hommes ; mais, à mérite égal, on n'est pas meilleur pour être plus riche ; pas plus qu'entre deux marins qui entendent également bien la navigation, vous ne direz que celui qui a le plus beau vaisseau soit le plus habile. Qu'a Jupiter qui le mette au-dessus de l'homme de bien ? C'est d'être bon plus longtemps. De même qu'entre deux sages, celui qui est mort plus âgé n'est pas plus heureux que celui dont la vertu fut limitée à un plus petit nombre d'années, de même Dieu ne surpasse pas le sage en félicité, quoiqu'il le surpasse en âge. Ce n'est pas la durée de la vertu qui en fait la grandeur. Jupiter possède tous les biens, mais pour en abandonner la jouissance aux autres : le seul usage qu'il en fasse, c'est de les faire servir au bonheur de tous ; le sage voit avec tout autant de tranquillité et de dédain que Jupiter les richesses concentrées dans les mains des autres ; il a même cet avantage sur Jupiter, que ce dieu ne peut pas en user ; tandis que lui, sage, ne le veut pas. Suivons donc Sextius qui, en nous montrant la bonne route, nous crie : « C'est par là qu'on arrive au ciel ; c'est la frugalité, c'est la tempérance, c'est le courage qui y conduisent ». Les dieux ne sont pas dédaigneux, non plus que jaloux ; ils admettent ceux qui veulent monter avec eux, et leur tendent volontiers la main. Vous paraissez surpris que l'homme puisse pénétrer chez les dieux. Mais Dieu lui-même descend chez les hommes. Il n'y a point d'âme vertueuse là où Dieu n'est pas.

Différence entre Sagesse et Philosophie [5]

[...]

Je commencerai donc, comme tu le demandes, par te dire la différence existant entre Philosophie et Sagesse. La Sagesse est le bien de l'esprit humain à sa perfection. La Philosophie est le goût et la recherche de la Sagesse. La première montre le but où parvient la seconde. L'origine du terme de philosophie est évidente. Le nom lui-même l'indique. Certains ont défini la sagesse « la connaissance des choses divines et humaines ». D'autres : « la Sagesse consiste à connaître les choses divines et humaines, et leurs causes ». Cette addition me semble superflue, car les causes des choses divines et humaines font partie des choses divines.

De même, la philosophie a été définie de façons extrêmement diverses par les différents philosophes. Les uns ont dit que c'était le goût de la vertu, d'autres, le goût du progrès intérieur. Certains ont dit que c'était la recherche de la raison droite.

Sur un point l'on est a peu près d'accord : qu'il y a une certaine différence entre la philosophie et la sagesse. Car il est impossible qu'il y ait identité entre ce que l'on recherche et ce qui recherche. De la même façon qu'il y a une grande différence entre l'avarice et l'argent, la première recherchant le second, de même, il y a une différence entre la sagesse et la philosophie. Car celle-ci est l'effet et la récompense de l'autre. L'une chemine, l'autre est le but.

La Sagesse est ce que les Grecs appellent . Ce mot était employé par les Romains, comme maintenant ils usent de celui de philosophie. Tu en trouveras la preuve dans les vieilles tragédies romaines, et l'épitaphe de Dossénus :

« Arrête-toi, passant, et lis la philosophie () de Dossénus. »

Certains Stoïciens, bien que la philosophie fût le goût de la vertu, et que celle-ci fût l'objet de la recherche, et celle-là son agent, ne crurent pas, pourtant, qu'elles fussent séparables. Car il n'y a pas de philosophie sans vertu, ni de vertu sans philosophie. La philosophie est le goût de la vertu, mais son instrument est la vertu elle-même. Car la vertu ne peut exister sans le goût qu'on lui porte, et le goût de la vertu suppose celle-ci. Il n'en est pas de même que dans le tir à cible, ou le tireur est en un endroit, et la cible en un autre, ni que pour des chemins, qui conduisent à une ville, mais qui sont eux-mêmes en dehors de celle-ci. C'est la vertu elle-même qui conduit jusqu'à elle. Il y a une liaison indissoluble entre la philosophie et la vertu.

[1] Sénèque, La vie heureuse, Ch. 15. Extrait de Ibid., Frémeaux & Associés © 2004, CD1-[15], lecture Nicole Garcia.

[2] Ibid. Extrait de Ibid. et de Sénèque, De la vie heureuse, Librio © 2005, pages 29 à 31, traduction d'un professeur de philosophie, 1883.

[3] Le texte latin mentionne bien Deus, au singulier. Ceci ne signifie pas que Sénèque, contemporain du Christ, soit monothéiste. Il s'agit de la « divinité » au sens large. Sous l'Empire, le respect dû aux dieux (ou « à Dieu ») se confond d'ailleurs avec le respect des institutions.

[4] Sénèque, Lettre LXXIII. Extrait de Alfred Fouillée, Extraits des grands philosophes, Librairie Delagrave, 1938, pages 122 et 123. Extrait de F.-J. Thonnard, Extraits des grands philosophes, Desclée & Cie © 1963, pages 135-136.

[5] Sénèque, Lettres à Lucilius, traduction de Bréhier, P.U.F., coll. Grands textes philosophiques. Extrait de Denis Huisman et Marie-Agnès Malfray, Les pages les plus célèbres de la philosophie occidentale de Socrate à nos jours, Perrin © 1989-2000, pages 76-77.

Philo5...
                    ... à quelle source choisissez-vous d'alimenter votre esprit ?