SCEPTIQUES 

Pyrrhon d'Élis

par Victor Brochard

Texte fondateur

1885

Ont dit sur Pyrrhon d'Élis [1]

d'après Victor Brochard

Un historien ancien, Aristoclès [2], résumait en ces termes la doctrine de Pyrrhon : « Pyrrhon d'Élis n'a laissé aucun écrit ; mais son disciple Timon dit que celui qui veut être heureux doit considérer ces trois points :

1. D'abord, que sont les choses en elles-mêmes ?
Les choses sont toutes sans différences entre elles, également incertaines, et indiscernables. Aussi, nos sensations ni nos jugements ne nous apprennent-ils pas le vrai ni le faux.

2. Puis, dans quelles dispositions devons-nous être à leur égard ?
Nous ne devons nous fier ni aux sens, ni à la raison, mais demeurer sans opinion, sans incliner d'un côté ni d'un autre, impassibles. Quelle que soit la chose dont il s'agisse, nous dirons qu'il ne faut pas plus l'affirmer que la nier, ou bien qu'il faut l'affirmer et la nier à la fois, ou bien qu'il ne faut ni l'affirmer ni la nier.

3. Enfin que résultera-t-il pour nous de ces dispositions ?
Si nous sommes dans ces dispositions, dit Timon, nous atteindrons d'abord l'aphasie, puis l'ataraxie. »

Douter de tout, et être indifférent à tout, voilà tout le scepticisme, au temps de Pyrrhon, comme plus tard. Épochè, ou suspension du jugement, et adiaphorie [3], ou indifférence complète, voilà les deux mots que toute l'école répétera : voilà ce qui tient lieu de science et de morale. Examinons d'un peu plus près ces deux points.

Pyrrhon n'a pas inventé le doute : car, bien avant lui, Anaxarque et plusieurs Mégariques ont tenu la science pour impossible ou incertaine. Mais Pyrrhon paraît être le premier qui ait recommandé de s'en tenir au doute, sans aucun mélange d'affirmation, au doute systématique, s'il est permis d'unir ces deux mots. C'est lui qui, au témoignage d'Ascanius [4], trouva la formule sceptique : suspendre son jugement. Aristote n'emploie [ce mot] nulle part.

La raison qu'il donnait, c'est que toujours des arguments de force égale peuvent être invoqués pour et contre chaque opinion. Le mieux est donc de ne pas prendre parti, d'avouer qu'on ne sait pas ; de ne pencher d'aucun côté ; de rester en suspens. De là aussi diverses formules [5] qui ont la même signification : Je ne définis rien. Rien n'est intelligible. Pas plutôt ceci que cela. Mais ces formules sont encore trop affirmatives : il faut entendre qu'en disant qu'il n'affirme rien, le sceptique n'affirme pas même cela. Les mots pas plus que n'ont dans son langage, ni un sens affirmatif et marquant l'égalité, comme quand on dit : Le pirate n'est pas plus méchant que le menteur ; ni un sens comparatif, comme quand on dit : Le miel n'est pas plus doux que le raisin ; mais un sens négatif, comme quand on dit : Il n'y a pas plus de Scylla que de chimère. Plus tard même on remplacera la formule par l'interrogation. En d'autres termes, en toutes ces formules, l'affirmation n'est qu'apparente : elle se détruit elle-même, comme le feu s'évanouit avec le bois qu'il a consumé, comme un purgatif, après avoir débarrassé l'estomac, disparaît sans laisser de trace [6].

Les disciples de Pyrrhon [7] se donnent le nom de zététiques parce qu'ils cherchent toujours la vérité ; de sceptiques, parce qu'ils examinent toujours sans jamais trouver ; d'éphectiques, parce qu'ils suspendent toujours leur jugement ; d'aporétiques, parce qu'ils sont toujours incertains, n'ayant pas trouvé la vérité.

Il importe de remarquer que le doute sceptique ne porte pas sur les apparences ou phénomènes, qui sont évidents mais uniquement sur les choses obscures ou cachées [8]. Aucun sceptique ne doute de sa propre pensée [9]. Le sceptique avoue qu'il fait jour, qu'il vit, qu'il voit clair. Il ne conteste pas que tel objet lui paraisse blanc, ou que le miel lui paraisse doux. Mais le miel est-il doux ? L'objet est-il blanc ? Voilà ce qu'il ne sait pas. Il ignore tout ce qui n'apparaît pas aux sens : il ne nie pas la vision, mais ignore comment elle s'accomplit : il sent que le feu brûle, mais ne sait s'il est dans sa nature de brûler. Un homme est en mouvement, ou il meurt : le sceptique l'accorde. Comment cela se fait-il ? Il l'ignore. Si on dit qu'un tableau présente des reliefs, on exprime les apparences ; si on dit qu'il n'a pas de relief, on ne se tient plus à l'apparence, on exprime autre chose.

Nul doute, on le voit, que Pyrrhon n'ait fait une distinction entre les phénomènes et la réalité : c'est à peu près la même que nous faisons entre le subjectif et l'objectif. De là ce vers de Timon [10] :

L'apparence est reine partout où elle se présente ;

et Aenésidème [11] disait, dans le premier livre de ses Discours Pyrrhoniens : « Pyrrhon n'affirmait jamais rien dogmatiquement, à cause de l'équivalence des raisons contraires : il s'en tenait aux phénomènes. »

[...]

Quel est maintenant l'enseignement moral de Pyrrhon ? Sur ce point encore nous avons peu de documents. Il soutenait, dit Diogène [12], « que rien n'est honnête ni honteux, juste ni injuste, et de même pour tout le reste ; que rien n'existe réellement et en vérité, mais qu'en toutes choses les hommes se gouvernent d'après la loi et la coutume : car une chose n'est pas plutôt ceci que cela ».

En dehors de cette formule toute négative, nous savons seulement que Pyrrhon considérait l'aphasie et l'ataraxie, et suivant une expression qui paraît lui avoir été plus familière, l'indifférence comme le dernier terme auquel doivent tendre tous nos efforts. N'avoir d'opinion ni sur le bien, ni sur le mal, voilà le moyen d'éviter toutes les causes de trouble. La plupart du temps, les hommes se rendent malheureux par leur faute [13] : ils souffrent parce qu'ils sont privés de ce qu'ils croient être un bien, ou que, le possédant, ils craignent de le perdre, ou parce qu'ils endurent ce qu'ils croient être un mal. Supprimez toute croyance de ce genre : et tous les maux disparaissent ; le doute est le vrai bien : la tranquillité l'accompagne, comme l'ombre suit le corps [14]. Il restera sans doute ces douleurs qu'on ne peut éviter, parce qu'elles tiennent à notre nature, le froid, la faim, la maladie : mais ces douleurs mêmes seront rendues moins vives si on y attache peu d'importance : et le sage Pyrrhonien aura du moins la consolation d'avoir ôté à la douleur tout ce qu'on peut lui enlever par prévoyance et par réflexion.

Pratiquement, il vivra comme tout le monde, se conformant aux lois, aux coutumes, à la religion de son pays [15]. S'en, tenir au sens commun, et faire comme les autres, voilà la règle qu'après Pyrrhon tous les sceptiques ont adoptée. C'est par une étrange ironie de la destinée que leur doctrine a été si souvent combattue et raillée au nom du sens commun : une de leurs principales préoccupations était au contraire de ne pas heurter le sens commun. « Nous ne sortons pas de la coutume », disait déjà Timon [16]. Peut être n'avaient-ils pas tout à fait tort : le sens commun fait-il autre chose que de s'en tenir aux apparences ?

Tel fut l'enseignement de Pyrrhon d'après la tradition sceptique. [...]

[1] Victor Brochard, Pyrrhon et le scepticisme primitif, 1885.
Extrait de la Revue philosophique de la France et de l'Étranger, 6ème année, 1885, pp. 519-522.

Pyrrhon d'Élis n'a rien écrit. Sa pensée nous est parvenue 1. par Aristoclès de Messène cité par Eusèbe de Césarée dans sa Préparation évangélique (XIV, 17-21) où ce dernier cite Thimon de Phlionte, disciple immédiat, et 2. par Diogène Laërce. (Cf. Marcel Conche, Pyrrhon ou l'apparence P.U.F. © 1994, pp. 57-58.)

[2] Ap. Eus. prep. Evang., XIV, 18, 2, sqq.

[3] [Adiaphorie : (gr. a- privation, dia- distinction, pherein- porter) Ne pas porter de distinction.]

[4] Diogène Laërce, IX, 61.

[5] Diog. IX, 74. Sqq. Cf. Sext. P. I, 187. Sqq.

[6] Diog. IX, 74. Aristoc. 1. I. Cf. Sextus. P. I. 206. M. VIII. 480.

[7] Diog. IX, 70.

[8] Ibid. 103.

[9] Diog. IX, 77. – Ibid., 104.

[10] Diog. IX, 105.

[11] Ibid. 106.

[12] IX, 61. Cf. Sext. M, XI, 140.

[13] Diog. IX, 108, Sqq. - Cf. Aristoc. ap. Euseb. praep. Ev. XIV, 18, 20. Diogène IX, 108, Sqq. - Cf. Aristoc. ap. Euseb. praep. Ev. XIV, 18, 20.

[14] Diog. IX, 107.

[15] Diog. IX, 108.

[16] Ibid. 105.

Philo5
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