SOPHISTES 

Prodicos

par Xénophon

Texte fondateur

Ve s. av. J.-C.

Vertu ou Volupté [1]

Récit de l'éducation d'Héraclès par la Vertu

Prodicos, ce sage, dans un traité sur Héraclès porté à la connaissance du grand public, s'occupe également de la vertu. Voici à peu près en quels termes, autant que je me le rappelle. Héraclès, dit-on, au sortir de l'enfance et arrivant à la puberté, se tenait assis au repos, en proie à l'hésitation sur la route qu'il devait suivre. — C'est l'âge où les jeunes gens, ne dépendant plus que d'eux-mêmes, laissent voir s'ils vont prendre, au cours de leur vie, le chemin de la vertu ou celui du vice. — Lui apparurent alors, s'avançant à sa rencontre, deux femmes, grandes. L'une d'elles, agréable à voir, d'un naturel libre, sa personne parée avec décence, le regard pudique, les gestes empreints de modestie et vêtue de blanc. L'autre bien en chair, la peau délicate, embellie par le fard, au point de paraître plus blanche et plus rose qu'elle n'était réellement. Une attitude bien droite ajoutait à sa taille naturelle ; des yeux hardis, des vêtements qui faisaient resplendir sa jeunesse en sa fleur. Elle se contemplait souvent, examinant si elle attirait les regards d'autrui et souvent même elle se penchait avec complaisance sur son ombre.

Quand elles se furent rapprochées d'Héraclès, celle que nous avons décrite la première s'avança et marcha vers lui ; l'autre, comme voulant la prévenir, accourut vers le jeune homme et lui parla en ces termes : « Je te vois, Héraclès, incertain sur le chemin que tu dois prendre dans la vie. Si tu fais de moi ton amie, je te conduirai par la route la plus agréable et la plus commode et tu ne seras jamais privé d'aucun plaisir et ton existence ne connaîtra aucune difficulté. D'abord, au lieu d'avoir le souci de la guerre et des affaires, tu n'auras qu'à t'occuper de choisir les mets et les vins à ton goût les plus agréables, d'examiner les moyens d'apporter quelque délectation à tes yeux, à tes oreilles, à tes narines, à ton sens du toucher, de choisir les mignons dont le commerce pourra te charmer, la couche la plus molle pour ton sommeil, enfin tous les éléments d'un bonheur sans mélange. S'il te vient quelque inquiétude sur l'argent indispensable pour faire face à ces dépenses, ne crains pas d'avoir besoin d'en acquérir au prix des fatigues et des souffrances du corps et de l'âme ; au contraire, tu jouiras du fruit du labeur d'autrui, ne te privant de rien dont tu puisses tirer profit. Grâce à mes relations, je t'assurerai la facilité de cueillir des avantages de tous côtés. » Héraclès à ces paroles s'écria : « Ô femme, quel est ton nom ? — Mes amis, dit-elle, m'appellent la Félicité ; mes ennemis, pour me dénigrer, me nomment la Volupté. »

Sur ces entrefaites s'approcha l'autre femme. « Je viens à toi, Héraclès, renseignée déjà sur tes parents et aussi sur ton naturel, t'ayant instruit depuis l'enfance. Voilà ce qui me donne l'espoir que tu prendras la route qui mène vers moi, que tu accompliras la grande tâche des belles et nobles actions et que tu me feras éclater aux yeux de tous plus digne d'estime et plus célèbre par mes bienfaits. Je ne te tromperai pas en te faisant débuter par le plaisir, mais, selon la règle imposée par les dieux, je te découvrirai en toute vérité les choses telles qu'elles sont. De ce qui est bon et beau, les dieux n'ont rien accordé aux hommes sans effort et sans soucis. D'abord si tu veux que les dieux te soient favorables, commence par les honorer. Si tu veux être estimé de tes amis, ne leur ménage pas les bienfaits. Si tu veux obtenir des honneurs dans la cité, sois utile à ta ville. Si tu prétends que toute l'Hellas admire ta vertu, il faut t'efforcer de te faire bien venir de l'Hellas. Si tu veux que la terre porte pour toi des fruits en abondance, donne des soins à la terre. Si tu juges bon de devenir riche en bétail, il faut t'occuper de ton troupeau. Si tu te proposes de t'agrandir par la guerre et si tu veux te mettre en état d'affranchir tes amis et de soumettre tes ennemis, il te convient d'apprendre auprès des gens compétents l'art de la guerre et même il te faut demander à la pratique comment on l'applique. Enfin, si tu veux devenir robuste, il est nécessaire d'habituer ton corps à obéir à l'esprit et de l'entraîner par des travaux à la sueur de ton front. »

Alors la Volupté reprenant répliqua ainsi, comme le lui fait dire Prodicos : « Ne vois-tu pas, Héraclès, combien est pénible et longue la route vers la joie, par laquelle cette femme veut te conduire ? Moi, je te mènerai au bonheur par un chemin aisé et court. » Et la Vertu répliqua : « Misérable, quel bien présentes-tu ? Quel agrément peux-tu citer, quand tu ne proposes aucune des causes capables de le produire ? Tu n'attends même pas que naisse le désir des bonnes choses ; avant même qu'il se manifeste, tu le satisfais pleinement ; tu fais manger avant qu'on ait faim, boire avant qu'on ait soif. Pour faire une chère plus délicate, tu dresses des cuisiniers, pour boire des vins délicieux, tu acquiers des crus d'un prix élevé et, au fort de l'été, tu cours de tous côtés pour avoir de la neige ; pour être mollement couchée, non seulement il te faut des couvertures moelleuses, mais aussi des lits profonds reposant sur des traverses. Ce n'est pas pour y trouver un repos que tu désires te coucher, mais parce que tu es désoeuvrée. Avant de les ressentir, tu excites par tous les moyens les désirs amoureux, et tu emploies indifféremment à ce résultat femmes et hommes. Tu t'emploies à éduquer tes amis à faire la noce toute la nuit et à dormir aux heures les plus précieuses du jour. Quoique déesse immortelle, tu es repoussée par les autres dieux et taxée d'infamie par les honnêtes gens. Ce qui est le plus agréable à entendre pour toute oreille, l'éloge de soi-même, tu ne l'entends jamais ; ce qui est aussi le plus agréable à voir, tu ne le vois jamais ; il ne t'a jamais été possible de contempler un bel ouvrage sorti de tes mains. Qui a quelque confiance en tes propos ? Qui songerait à te venir en aide dans le besoin ? Quel homme sensé oserait te faire cortège, lorsque tes courtisans, dans la jeunesse, présentent un corps débile et que dans la vieillesse ils radotent et ont perdu l'esprit ? Ces adolescents, dans la fleur de l'âge, ont été élevés sans connaître la peine ; décharnés ils arrivent bien péniblement à la vieillesse ; honteux de leurs actions, accablés par la pensée de ce qu'ils auraient dû faire, leur jeunesse vole de plaisirs en plaisirs, leur vieillesse se passe à écarter les incommodités de l'âge. C'est moi qui assiste de mes conseils et les dieux et les gens de bien : aucun exploit ni d'un dieu ni d'un homme ne saurait se passer de mes conseils. Je suis la plus honorée de tous chez les dieux et chez les gens de bien dont les éloges comptent. Je suis une associée chère aux artisans, une fidèle gardienne du foyer pour les maîtres, une auxiliaire bienveillante des serviteurs, bonne collaboratrice dans les travaux de la paix, solide alliée dans les fatigues de la guerre, la meilleure compagne de l'amitié. Quant à mes amis, ils ont en paix l'agréable jouissance des mets et des boissons, car ils savent s'en abstenir jusqu'à l'heure où leur vient l'appétit. Plus doux leur est le sommeil qu'aux oisifs qui ne sont pas fatigués ; ils ne sont pas affligés pour l'interrompre, ni, pour continuer à dormir, ne négligent leurs occupations. Et les jeunes hommes se réjouissent des éloges à eux décernés par les vieillards et les vieillards se glorifient des marques de respect de la jeunesse et ils se rappellent avec satisfaction leurs actions passées et trouvent encore du charme à agir dans le présent. Grâce à moi, ces vertueux sont chéris des dieux, bien vus de leurs amis, estimés par leurs compatriotes. Enfin, quand arrive l'heure fatale, ils ne se couchent pas dans la tombe, oubliés et sans honneurs, mais, célébrée dans des hymnes, leur mémoire verdoie dans les siècles futurs. Ô fils d'excellents parents, ô Héraclès, c'est par une telle vie, en te donnant beaucoup de peine, qu'il te sera permis d'acquérir le bonheur suprême.

Prodicos poursuivit en ces termes le récit de l'éducation d'Héraclès par la Vertu, mais il sut orner ses propos d'expressions plus magnifiques que les miennes.

[1] Xénophon, Mémorables, 1. II, ch. 21-34, d'après Prodicos.
Extrait de Jean Voilquin, Penseurs grecs avant Socrate, GF-Flammarion #31 © 1964, pp. 210-213.

Philo5
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