MATÉRIALISME ATHÉE 

Nietzsche

 

Texte fondateur

1881-1888

Dieu est mort

SOMMAIRE

Dieu est mort

Le dément

Ce que signifie notre gaieté d'esprit

L'éternel retour

Le poids le plus lourd

La pensée sélective

La nouvelle conception du monde

Écrasez l'infâme

Une pensée vient quand « elle » veut

Préjugés de philosophes

La femme dégénère

Dieu est mort [1]

Le dément [2]

— N'avez-vous pas entendu parler de ce dément qui, dans la clarté de midi alluma une lanterne, se précipita au marché et cria sans discontinuer : « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! » — Étant donné qu'il y avait justement là beaucoup de ceux qui ne croient pas en Dieu, il déchaîna un énorme éclat de rire. S'est-il donc perdu ? disait l'un. S'est-il égaré comme un enfant ? disait l'autre. Ou bien s'est-il caché ? A-t-il peur de nous ? S'est-il embarqué ? A-t-il émigré ? — ainsi criaient-ils en riant dans une grande pagaille. Le dément se précipita au milieu d'eux et les transperça du regard.

« Où est passé Dieu ? lança-t-il, je vais vous le dire ! Nous l'avons tué, — vous et moi ! Nous sommes tous ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment pûmes-nous boire la mer jusqu'à la dernière goutte ? Qui nous donna l'éponge pour faire disparaître tout l'horizon ? Que fîmes-nous en détachant cette terre de son soleil ? Où l'emporte sa course désormais ? Où nous emporte notre course ? Loin de tous les soleils ? Ne nous abîmons-nous pas dans une chute permanente ? Et ce en arrière, de côté, en avant, de tous les côtés ? Est-il encore un haut et un bas ? N'errons-nous pas comme à travers un néant infini ? L'espace vide ne répand-il pas son souffle sur nous ? Ne s'est-il pas mis à faire plus froid ? La nuit ne tombe-t-elle pas continuellement, et toujours plus de nuit ? Ne faut-il pas allumer des lanternes à midi ? N'entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui ensevelissent Dieu ? Ne sentons-nous rien encore de la décomposition divine ? — les dieux aussi se décomposent ! Dieu est mort ! Dieu demeure mort ! Et nous l'avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous, assassins entre les assassins ? Ce que le monde possédait jusqu'alors de plus saint et de plus puissant, nos couteaux l'ont vidé de son sang, — qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles cérémonies expiatoires, quels jeux sacrés nous faudra-t-il inventer ? La grandeur de cet acte n'est-elle pas trop grande pour nous ? Ne nous faut-il pas devenir nous-mêmes des dieux pour apparaître seulement dignes de lui ? Jamais il n'y eut acte plus grand, — et quiconque naît après nous appartient du fait de cet acte à une histoire supérieure à ce que fut jusqu'alors toute histoire ! »

— Le dément se tut alors et considéra de nouveau ses auditeurs : eux aussi se taisaient et le regardaient déconcertés. Il jeta enfin sa lanterne à terre : elle se brisa et s'éteignit.

« Je viens trop tôt, dit-il alors, ce n'est pas encore mon heure. Cet événement formidable est encore en route et voyage, — il n'est pas encore arrivé jusqu'aux oreilles des hommes. La foudre et le tonnerre ont besoin de temps, la lumière des astres a besoin de temps, les actes ont besoin de temps, même après qu'ils ont été accomplis, pour être vus et entendus. Cet acte est encore plus éloigné d'eux que les plus éloignés des astres, — et pourtant ce sont eux qui l'ont accompli. »

— On raconte encore que ce même jour, le dément aurait fait irruption dans différentes églises et y aurait entonné son Requiem aeternam deo. Expulsé et interrogé, il se serait contenté de rétorquer constamment ceci :

« Que sont donc encore ces églises si ce ne sont pas les caveaux et les tombeaux de Dieu ? » —

Ce que signifie notre gaieté d'esprit [3]

— Le plus grand événement récent, — le fait que « Dieu est mort », que la croyance au dieu chrétien a perdu toute crédibilité — commence déjà à répandre sa première ombre sur l'Europe. Pour les rares du moins dont les yeux, le soupçon que dardent leurs yeux, sont assez forts et subtils pour ce spectacle, il semble qu'un soleil ait décliné, qu'une ancienne et profonde confiance se soit renversée en doute : notre vieux monde doit leur sembler chaque jour plus crépusculaire, plus méfiant, plus étranger, plus « ancien ». Mais pour l'essentiel, on est en droit de dire : l'événement lui-même est bien trop grand, trop éloigné, trop en marge du pouvoir de compréhension de beaucoup pour que l'on puisse même simplement affirmer que la nouvelle en est déjà arrivée ; et moins encore que beaucoup savent déjà ce qui s'est produit à cette occasion — et tout ce qui désormais, une fois cette croyance ensevelie, doit s'effondrer pour avoir été construit sur elle, avoir pris appui sur elle, s'être développé en elle : par exemple toute notre morale européenne. Cette longue profusion et succession de démolitions, de destructions, de déclins, de bouleversements qui nous attend : qui aujourd'hui la devinerait suffisamment pour se faire le professeur et l'annonciateur de cette formidable logique de terreur, le prophète d'un assombrissement et d'une éclipse de Soleil qui n'a vraisemblablement pas encore connu son pareil sur terre ?...

Même nous, devineurs d'énigmes nés, nous qui pour ainsi dire attendons sur les montagnes, placés entre aujourd'hui et demain et écartelés dans la contradiction entre aujourd'hui et demain, nous, premiers-nés et enfants précoces du siècle à venir, qui par excellence devrions dès à présent apercevoir les ombres qui envelopperont nécessairement l'Europe sous peu : comment se fait-il pourtant que même nous envisagions cet obscurcissement sans être vraiment concernés, surtout sans préoccupation ni peur pour nous-mêmes ? Peut-être subissons-nous trop encore l'influence des conséquences immédiates de cet événement — et ces conséquences immédiates, ces conséquences pour nous, ne sont absolument pas, à l'inverse de ce que l'on pourrait peut-être attendre, tristes et assombrissantes, mais bien plutôt pareilles à une nouvelle espèce, difficile à décrire, de lumière, de bonheur, d'allégement, de réjouissance, d'encouragement, d'aurore... En effet, nous, philosophes et « esprits libres », nous sentons, à la nouvelle que le « vieux dieu » est « mort », comme baignés par les rayons d'une nouvelle aurore ; notre coeur en déborde de reconnaissance, d'étonnement, de pressentiment, d'attente, — l'horizon nous semble enfin redevenu libre, même s'il n'est pas limpide, nos navires peuvent de nouveau courir les mers, courir à la rencontre de tous les dangers, toutes les entreprises risquées de l'homme de connaissance sont de nouveau permises, la mer, notre mer, nous offre de nouveau son grand large, peut-être n'y eut-il jamais encore pareil « grand large ». —

L'éternel retour

Le poids le plus lourd [4]

— Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis et l'a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d'innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu'il y a dans ta vie d'indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement — et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. L'éternel sablier de l'existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières ! » — Ne te jetterais-tu pas par terre en grinçant des dents et en maudissant le démon qui parla ainsi ? Ou bien as-tu vécu une fois un instant formidable où tu lui répondrais : « Tu es un dieu et jamais je n'entendis rien de plus divin ! » Si cette pensée s'emparait de toi, elle te métamorphoserait, toi, tel que tu es, et, peut-être, t'écraserait ; la question, posée à propos de tout et de chaque chose, « veux-tu ceci encore une fois et encore d'innombrables fois ? » ferait peser sur ton agir le poids le plus lourd ! Ou combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d'autre qu'à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ?

La pensée sélective [5]

« Mais si tout est déterminé, comment puis-je disposer de mes actes ? » La pensée et la croyance sont un poids qui pèse sur toi, autant et plus que tout autre poids. Tu dis que la nourriture, le site, l'air, la société te transforment et te conditionnent ? Eh bien, tes opinions le font encore plus, car c'est elles qui te déterminent dans le choix de ta nourriture, de ta demeure, de ton air, de ta société. Si tu t'assimiles cette pensée entre les pensées, elle te transformera. Si, dans tout ce que tu veux faire, tu commences par te demander : « Est-il sûr que je veuille le faire un nombre infini de fois ? », ce sera pour toi le centre de gravité le plus solide.

1881-1882 (XII, 1re partie § 117)

L'illusion politique dont je souris autant que nos contemporains sourient de la chimère religieuse des temps anciens, c'est, avant tout, la sécularisation de l'idéal, la croyance au monde présent et la répudiation de l'« au-delà » et de l'« autre monde ». Son but est le bien-être de l'individu fugitif ; aussi le socialisme en est-il le fruit ; c'est-à-dire que les individus fugitifs veulent conquérir le bonheur en le socialisant, ils n'ont aucune raison d'attendre, comme en avaient les hommes qui croyaient à l'âme immortelle, à l'éternel devenir et à l'avenir meilleur. Ma doctrine enseigne : « Vis de telle sorte que tu doives souhaiter de revivre, c'est le devoir — car tu revivras, en tout cas ! Celui dont l'effort est la joie suprême, qu'il s'efforce ! Celui qui aime avant tout le repos, qu'il se repose ! Celui qui aime avant tout se soumettre, obéir et suivre, qu'il obéisse ! Mais qu'il sache bien où va sa préférence et qu'il ne recule devant aucun moyen ! Il y va de l'éternité ! »

1881-1882 (XII, 1re partie § 116)

Cette doctrine est douce envers ceux qui n'ont pas foi en elle ; elle n'a ni enfer ni menaces. Celui qui n'a pas la foi ne sentira en lui qu'une vie fugitive.

1881-1882 (XII, 1re partie § 128)

Ne pas regarder vers des félicités, des grâces et des bénédictions lointaines et inconnues ; mais vivre de telle sorte que nous voudrions revivre de même, et ainsi de suite jusqu'en éternité. C'est à chaque instant que cette tâche nous est présente.

1881-1882 (XII, 1re partie § 125)

La nouvelle conception du monde [6]

— Le monde subsiste ; il n'est rien qui devienne, rien qui passe. Ou plutôt : il devient, il passe, mais n'a jamais commencé de devenir ni cessé de passer, — il se maintient dans l'une et l'autre activité... Il vit de soi : ses excréments sont sa nourriture.

L'hypothèse d'un monde créé ne doit pas nous arrêter un instant. Le concept de « créer » est aujourd'hui absolument indéfinissable, irréalisable, n'est plus qu'un mot, un signe rudimentaire qui date des âges de superstition ; avec un mot on n'explique rien. La dernière tentative de concevoir un monde qui commence a été faite récemment et à plusieurs reprises à l'aide du procédé logique — généralement, comme on le devine, dans une arrière-pensée théologique.

Récemment, on a voulu, à plusieurs reprises, trouver une contradiction dans le concept d'une « éternité de temps en arrière » (regressus in infinitum) ; on a même trouvé cette contradiction, à condition, il est vrai, de confondre la tête avec la queue. Rien ne peut m'empêcher de calculer à rebours à partir du moment présent et de dire : « Je n'arriverai jamais au terme », tout aussi bien que je peux, à partir du même instant présent, calculer en avant jusqu'à l'infini. Il me faudrait faire l'erreur — dont je me garderai — de confondre ce regressus in infinitum avec le concept irréalisable d'un progressus antérieur fini, il me faudrait poser comme indifférente en logique la direction avant ou arrière, si je devais prendre la tête — l'instant présent — pour la queue ; je vous abandonne ce procédé, M. Dühring !...

J'ai trouvé cette pensée chez des auteurs anciens ; chaque fois elle était déterminée par d'autres arrière-pensées (généralement théologiques, à l'honneur du Creator spiritus). Si le monde pouvait se figer, se dessécher, dépérir, revenir au néant, ou s'il pouvait atteindre un état d'équilibre, ou s'il avait un but quelconque qui impliquât la durée, l'immutabilité, le définitif (bref, en termes métaphysiques : si le devenir pouvait aboutir à l'être ou au néant), cet état aurait été atteint. Mais il n'est pas atteint : d'où il s'ensuit... C'est l'unique certitude que nous ayons en mains, pour servir de correctif à une grande foule d'hypothèses sur l'univers, possibles par elles-mêmes. Si, par exemple, le mécanisme ne peut échapper à la conséquence d'un état final, telle qu'elle a été tirée par William Thomson, le mécanisme est réfuté de ce fait.

S'il est permis d'imaginer le monde comme une grandeur de force définie et comme un nombre défini de centres de force — et toute autre représentation demeure vague, et par suite inutilisable — il s'ensuit qu'il doit traverser un nombre calculable de combinaisons, dans le grand jeu de dés qu'est l'existence. Dans un temps infini, toute combinaison possible serait réalisée au moins une fois ; bien plus, elle serait réalisée un nombre infini de fois. Et comme, entre cette combinaison et son premier retour, il faudrait que se fussent réalisées toutes les combinaisons possibles, et que chacune de ces combinaisons déterminât toute la suite des combinaisons de sa série, on aurait démontré l'existence de séries absolument identiques ; le monde serait un cycle qui se serait déjà répété un nombre infini de fois et dont le jeu se déroulerait à l'infini. — Cette conception n'est pas nécessairement mécaniste, car en ce cas elle n'aboutirait pas au retour éternel de cas identiques, mais à un état final. Puisque le monde n'a pas atteint cet état, le mécanisme doit nous apparaître comme une hypothèse imparfaite et seulement provisoire.

III-VII 1888 (XVI, § 1066)

Écrasez l'infâme [7]

— M'a-t-on compris ? Dans ce que je viens de dire, il n'y a pas un mot que je n'aurais déjà dit il y a cinq ans par la bouche de Zarathoustra. — La mise à découvert de la morale chrétienne est un événement qui n'a pas son pareil, une véritable catastrophe. Qui fait là-dessus la lumière est une force majeure, un destin, — il brise l'histoire de l'humanité en deux morceaux. On vit avant lui, on vit après lui... L'éclair de la vérité a justement frappé ce qui se tenait le plus haut : celui qui comprend ce qui a été là anéanti peut regarder s'il lui reste rien dans les mains. Tout ce qui jusqu'à présent s'appelait « vérité » est reconnu comme la forme la plus nuisible, la plus perfide, la plus souterraine de mensonge ; le prétexte sacré d'« améliorer » l'humanité reconnu comme la ruse pour pomper le sang de la vie, l'anémier. La morale comme vampirisme... Qui met à découvert la morale a du même coup mis à découvert la non-valeur de toutes les valeurs auxquelles on croit ou a cru ; il ne voit, dans les types d'hommes les plus vénérés, voire canonisés, plus rien de vénérable, il y voit l'espèce la plus néfaste d'avortons, néfastes parce qu'ils fascinaient... L'idée de « Dieu » inventée pour servir d'antithèse à la vie, — en elle, tout ce qu'il y a de nuisible, d'empoisonné, de calomniateur, toute l'hostilité mortelle contre la vie synthétisée en une épouvantable unité ! L'idée d'« au-delà », de « vrai monde », inventée pour dévaluer le seul monde qui existe — pour ne laisser à notre réalité terrestre aucun but, aucune raison, aucune tâche de reste ! L'idée d'« âme », d'« esprit » et finalement d'« immortalité de l'âme » inventée pour mépriser le corps, pour le rendre malade — « saint » —, pour opposer au contraire une affreuse insouciance à toutes les choses qui méritent le sérieux dans la vie, la question de l'alimentation, du logement, du régime intellectuel, du traitement des malades, de la propreté, de la météorologie. Au lieu de la santé, le « salut de l'âme » — j'entends une folie circulaire intermédiaire entre les convulsions de la pénitence et l'hystérie du salut ! L'idée de « péché » inventée avec l'instrument de torture idoine, l'idée de « volonté libre », afin de déconcerter les instincts, afin de muer la défiance à l'égard des instincts en seconde nature ! Dans l'idée du « désintéressé », de « celui qui renonce à soi », le véritable signe distinctif de la décadence, l'attirance pour le nuisible, l'incapacité à trouver son intérêt, l'autodestruction transformée en signe de la valeur, en « devoir », en « sainteté », en « divin » dans l'homme. Enfin, — c'est le plus effroyable — dans l'idée de l'homme bon, le parti pris pour tout ce qui est faible, malade, raté, souffrant de soi, de tout ce qui doit périr —, la loi de la sélection rayée, un idéal fabriqué à partir de l'opposition à l'homme fier et réussi, à l'homme affirmateur, à l'homme sûr d'un avenir, garant de l'avenir... Et on a cru à tout cela, sous le nom de morale ! — Écrasez l'infâme ! — —

— M'a-t-on compris ? — Dionysos contre le Crucifié.

Une pensée vient quand « elle » veut [8]

Pour ce qui est de la superstition des logiciens : je ne me lasserai pas de souligner sans relâche un tout petit fait que ces superstitieux rechignent à admettre, — à savoir qu'une pensée vient quand « elle » veut, et non pas quand « je » veux ; de sorte que c'est une falsification de l'état de fait que de dire : le sujet « je » est la condition du prédicat « pense ». Ça pense : mais que ce « ça » soit précisément le fameux vieux « je », c'est, pour parler avec modération, simplement une supposition, une affirmation, surtout pas une « certitude immédiate ». En fin de compte, il y a déjà trop dans ce « ça pense » : ce « ça » enferme déjà une interprétation du processus et ne fait pas partie du processus lui-même. On raisonne ici en fonction de l'habitude grammaticale : « penser est une action, toute action implique quelqu'un qui agit, par conséquent — ». C'est à peu près en fonction du même schéma que l'atomisme antique chercha, pour l'adjoindre à la « force » qui exerce des effets, ce caillot de matière qui en est le siège, à partir duquel elle exerce des effets, l'atome ; des têtes plus rigoureuses enseignèrent finalement à se passer de ce « résidu de terre », et peut-être un jour s'habituera-t-on encore, chez les logiciens aussi, à se passer de ce petit « ça » (forme sous laquelle s'est sublimé l'honnête et antique je).

Préjugés de philosophes [9]

Ce qui incite à considérer tous les philosophes d'un oeil mi-méfiant, mi-sarcastique, ce n'est pas le fait que l'on n'en finisse plus de découvrir leur prodigieuse innocence — la fréquence et la facilité avec lesquelles ils se méprennent et s'égarent, bref leur puérilité et leur ingénuité — c'est bien plutôt qu'ils ne font pas preuve d'assez de probité : bien qu'ils élèvent un brouhaha de clameurs vertueuses dès qu'on aborde, fût-ce simplement de loin, le problème de la véracité. Ils se présentent tous sans exception comme des gens qui auraient découvert et atteint leurs opinions propres en vertu du déploiement autonome d'une dialectique froide, pure, d'un détachement divin (à la différence des mystiques de tout rang, qui sont plus honnêtes qu'eux et plus lourdauds — ceux-ci parlent d'« inspiration ») : alors qu'ils défendent au fond, avec des raisons cherchées après coup, un principe posé d'avance, un caprice, une « illumination », la plupart du temps un voeu de leur coeur rendu abstrait et passé au tamis : — ce sont, tous autant qu'ils sont, des avocats qui récusent cette dénomination, et même, pour la plupart, des porte-parole retors de leurs préjugés, qu'ils baptisent « vérités » — à mille lieues de ce courage de la conscience morale qui s'avoue ce point, ce point précis, à mille lieues de ce bon goût du courage qui donne à entendre également ce point, soit pour mettre en garde un ennemi ou un ami, soit par exubérance et pour se moquer de soi-même. La tartuferie aussi empesée que pudique avec laquelle le vieux Kant nous entraîne dans les tours et détours dialectiques qui conduisent, ou plus exactement séduisent et égarent jusqu'à son « impératif catégorique » — ce spectacle nous fait sourire — et nous sommes difficiles —, nous qui ne goûtons pas un mince amusement à scruter les subtiles perfidies des vieux moralistes et prédicateurs de morale. Ou bien encore cette supercherie qu'est la forme mathématique dont Spinoza a comme cuirassé de bronze et masqué sa philosophie — « l'amour de sa sagesse à lui », en fin de compte, si l'on interprète correctement et raisonnablement le mot —, pour ainsi inhiber d'emblée le courage de l'assaillant qui oserait porter le regard sur cette vierge invincible et cette Pallas Athénè : — que de timidité et de vulnérabilité personnelle trahit cette mascarade d'un malade érémitique !

La femme dégénère [10]

À aucune époque le sexe faible n'a été traité par les hommes avec autant d'égards qu'à notre époque — cela est un trait spécifique du penchant et du goût fondamental de la démocratie au même titre que l'irrespect pour l'âge — : quoi d'étonnant que l'on abuse immédiatement de ces égards ? On veut davantage, on apprend à exiger, on finit par trouver ce tribut des égards presque offensant, on préférerait rivaliser, voire franchement se battre pour ses droits : en un mot, la femme perd de sa pudeur. Ajoutons immédiatement qu'elle perd aussi de son goût. Elle désapprend la peur de l'homme : mais la femme qui « désapprend la peur » abandonne ses instincts les plus féminins. Il est assez légitime, et également assez facile à comprendre que la femme se hasarde à sortir lorsque l'on ne veut plus et n'élève plus avec vigueur ce qui dans l'homme inspire la peur, disons-le plus précisément, ce qui dans l'homme est homme ; ce qui est plus difficile à comprendre, c'est que ce faisant — la femme dégénère.

C'est ce qui se produit aujourd'hui : ne nous berçons pas d'illusions à ce sujet ! Là où l'esprit industriel a vaincu l'esprit militaire et aristocratique, la femme aspire désormais à l'autonomie financière et juridique d'un commis : « la femme-commis » est en faction à la porte de la société moderne qui est en train de s'édifier. Alors qu'elle s'empare de la sorte de nouveaux droits, aspire à devenir « le maître » et inscrit le « progrès » de la femme sur ses drapeaux et banderoles, c'est l'inverse qui s'accomplit avec une netteté terrifiante : la femme rétrograde.

Depuis la Révolution française, l'influence de la femme s'est amenuisée en Europe dans l'exacte mesure où se sont accrus ses droits et ses titres ; et en tant qu'elle est revendiquée et promue par les femmes elles-mêmes (et pas seulement par de plats esprits masculins), l'« émancipation de la femme » apparaît comme un curieux symptôme de l'affaiblissement et de l'usure croissants des instincts les plus souverainement féminins. Il y a de la stupidité dans ce mouvement, une stupidité presque masculine dont une femme accomplie — qui est toujours une femme intelligente — devrait avoir profondément honte. Perdre le flair qui détecte le terrain sur lequel on est le plus assuré de vaincre ; négliger de s'exercer à manier les armes que l'on possède en propre ; se laisser aller face à l'homme, peut-être même « au point de publier », là où l'on s'imposait de la discipline et une humilité fine et rusée ; travailler avec un aplomb vertueux à saper la croyance masculine à un idéal fondamentalement différent dissimulé dans la femme, à quelque éternel et nécessairement féminin ; dissuader l'homme, avec une insistance intarissable, de considérer que la femme doit être traitée avec attention, choyée, protégée, ménagée, tel un animal domestique fort délicat, curieusement sauvage et souvent plaisant ; faire la chasse, avec gaucherie et indignation, à tout ce que le statut de la femme dans l'ordre social a comporté jusqu'à présent et comporte encore d'esclave et de serf (comme si l'esclavage constituait un contre-argument, et non pas plutôt une condition de toute culture supérieure, de toute élévation de la culture) : — que signifie donc tout cela, si ce n'est un effritement des instincts féminins, une déféminisation ?

Il est vrai qu'il y a parmi les ânes savants de sexe mâle bon nombre d'amis des dames imbéciles et de corrupteurs de la femme qui lui conseillent de se déféminiser de la sorte et d'imiter toutes les stupidités qui affectent l'« homme » en Europe, la « masculinité » européenne, — qui aimeraient ravaler la femme jusqu'à la « culture générale », voire jusqu'à la lecture des journaux et l'activité politique. Çà et là, on veut même transformer ces dames en esprits libres et femmes de lettres : comme si une femme dénuée de piété n'était pas pour un homme profond et sans-dieu quelque chose d'absolument odieux ou ridicule — ; presque partout, on leur détraque les nerfs avec le genre de musique le plus maladif et le plus dangereux (notre musique allemande contemporaine) et on les rend tous les jours plus hystériques et plus inaptes à leur tâche première et ultime, mettre au monde des enfants vigoureux. De manière générale, on veut les « cultiver » davantage et, ainsi qu'on le dit, rendre fort le « sexe faible » au moyen de la culture : comme si l'histoire n'enseignait pas avec toute l'insistance possible que « cultiver » l'être humain et provoquer son affaiblissement — à savoir l'affaiblissement, la fragmentation, l'étiolement de la force de volonté — sont deux choses qui vont toujours ensemble, et que les femmes qui ont été les plus puissantes et les plus influentes au monde (il y a peu encore la mère de Napoléon) durent justement leur puissance et leur prépondérance sur les hommes à leur force de volonté — et non à leurs maîtres d'école ! —. Ce qui chez la femme inspire le respect et assez souvent la peur, c'est sa nature, qui est plus « naturelle » que celle de l'homme, son authentique souplesse de bête de proie rusée, sa griffe de tigresse sous son gant, sa naïveté dans l'égoïsme, son inéducabilité et sa sauvagerie intime, l'aspect insaisissable, ample, vagabondant de ses désirs et de ses vertus...... Mais en dépit de la peur, ce qui éveille la pitié pour ce beau félin dangereux, « la femme », c'est le fait qu'elle apparaisse plus exposée à la souffrance, plus vulnérable, plus sujette au besoin d'amour et plus inéluctablement vouée à la déception que tout autre animal. Peur et pitié : c'est avec ces sentiments que l'homme a considéré la femme jusqu'à présent, toujours un pied dans la tragédie, qui déchire en ravissant —. Comment ? Et tout cela serait désormais terminé ? Le charme de la femme est en passe d'être rompu ? L'insipidification de la femme est en train de se lever lentement ? Ô Europe ! Europe ! On connaît l'animal à cornes auquel tu as toujours trouvé le plus d'attrait, et dont le danger ne cesse de te menacer ! La vieille fable qui te concerne pourrait se faire « histoire » une fois encore, — une fois encore une formidable stupidité pourrait s'emparer de toi et t'emporter ! Et sans nul dieu caché en dessous, non ! rien qu'une « idée », une « idée moderne » !......

[1] Extrait audio de la conférence d'André Moreau, Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra,
Vox Populi © 2008, première partie, 2e minute.
(Toutes les lectures de cette page proviennent d'autres traductions que les textes ici reproduits.)

[2] Friedrich Nietzsche, Le gai savoir (1882), Troisième livre, § 125, Flammarion © 1997.
Extrait de Friedrich Nietzsche, Oeuvres, Flammarion, Mille & une pages © 2000, pp. 161-163.

[3] Ibid., Cinquième livre, § 343. Extrait de Ibid., pp. 253-254.

[4] Ibid., Quatrième livre, § 341. Extrait de Ibid., pp. 251-252.

[5] Nietzsche, La Volonté de puissance (recueil posthume controversé établi par Elisabeth Nietzsche, en 1901).
Extrait de Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance 2, Livre IV, Ch. IV, § 242-245, tel Gallimard © 1995, pp. 344-345.

[6] Ibid, Tome 1, Livre II, Ch. IV, § 329, tel Gallimard © 1995, pp. 338-340.

[7] Friedrich Nietzsche, Ecce Homo (1888), Pourquoi je suis un destin, § 8-9, Flammarion © 1992.
Extrait de Friedrich Nietzsche, Oeuvres, Flammarion, Mille & une pages © 2000, pp. 1296-1297.
Extrait audio de la conférence d'André Moreau, Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra,
Vox Populi © 2008, première partie, 46e minute.

[8] Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886), Première section, § 17, Flammarion © 2000.
Extrait de Ibid, p. 640.

[9] Ibid., § 5.
Extrait de Ibid, pp. 628-629.
Extrait audio de Michel Onfray, Contre-histoire de la Philosophie 15, Frémeaux © 2010, CD1 [5].

[10] Ibid., Septième section, Nos vertus, § 239.
Extrait de Ibid, pp. 779-781.
Lecture « Peuimporte777 », Nietzsche et le féminisme, YouTube 24 févr. 2012.

Philo5
                À quelle source choisissez-vous d'alimenter votre esprit ?