par Nicolas de Cues
Extrait de « De la docte ignorance »
Parce que le culte de Dieu, qui doit être adoré en esprit et en vérité, se fonde nécessairement sur des affirmations positives au sujet de Dieu, toute religion [2] s'élève nécessairement dans son culte au moyen de la théologie affirmative, adorant Dieu comme un et trine, comme infiniment sage, bon, lumière inaccessible, vie, vérité et ainsi de suite ; dirigeant toujours son culte par une foi atteinte plus véritablement par la docte ignorance ; croyant que celui qu'elle adore, étant un, est uniment toutes choses, et que celui à qui elle rend son culte comme étant la lumière inaccessible, n'est pas comme la lumière matérielle à laquelle s'opposent les ténèbres, mais la plus simple et l'infinie dans laquelle les ténèbres sont la lumière infinie ; elle croit que la lumière infinie elle-même luira toujours dans les ténèbres de notre ignorance, mais que les ténèbres ne peuvent pas la comprendre.
Ainsi la théologie de la négation est si nécessaire pour parvenir à celle de l'affirmation, que, sans elle, Dieu n'est pas adoré comme Dieu infini, mais plutôt comme créature ; or, ce culte est une idolâtrie attribuant à l'image ce qui ne convient qu'à la vérité. Il sera donc utile d'ajouter à ce qui précède quelques mots sur la théologie négative. L'ignorance sacrée nous a enseigné un Dieu ineffable ; et cela, parce qu'il est infiniment plus grand que tout ce qui peut se compter ; et cela, parce qu'il est au plus haut degré de vérité. On parle de lui avec plus de vérité en écartant et en niant ; ainsi le très grand Denis [3] a voulu qu'il ne fût ni vérité, ni intelligence, ni lumière, ni rien de ce qui peut se dire ; or Rabbi Salomon et tous les sages le suivent. Donc, selon cette théologie négative, il n'est ni Père, ni Fils, ni Esprit-Saint, mais il est seulement infini. Or l'infinité, comme infinité, n'engendre pas, n'est pas engendrée, ne procède pas. C'est pourquoi Hilaire de Poitiers a dit avec beaucoup de subtilité, en distinguant les personnes : « Infinité en éternité, espèce en image, exécution en don. » Il veut dire par là que, sans doute, nous ne pouvons voir dans l'éternité que l'infinité ; cependant l'infinité elle-même, qui est l'éternité même, parce qu'elle est négative, ne peut être comprise comme engendrant, mais bien comme éternité, parce que l'éternité est affirmative de l'unité, ou de la présence maxima, c'est pourquoi elle est le commencement sans commencement. « Espèce en image » exprime un commencement à partir du commencement ; « exécution en don » signifie la procession des deux. Cela nous est bien connu maintenant ; en effet, bien que l'éternité soit l'infinité, de sorte que l'éternité n'est pas la cause du Père plutôt que l'infinité, cependant, selon la façon de considérer, l'éternité est attribuée au Père, et non au Fils, ou au Saint-Esprit.
Mais l'infinité n'appartient pas à une seule personne plutôt qu'à l'autre, parce que l'infinité elle-même est Père selon la considération de l'unité, Fils selon la considération de l'égalité de l'unité, Esprit-Saint selon la considération de la connexion ; ni Père, ni Fils, ni Esprit-Saint selon la simple considération de l'infinité, bien qu'elle-même soit l'infinité et l'éternité de n'importe laquelle [4] des trois personnes ; qu'inversement n'importe quelle personne soit l'infinité et l'éternité, non, cependant, selon une considération quelconque, comme on l'a montré ; parce que, selon la considération de l'infinité, Dieu n'est ni un, ni plusieurs, et l'on ne trouve pas en Dieu, selon la théologie négative autre chose que l'infinité. C'est pourquoi, selon elle, il n'est connaissable ni dans ce siècle, ni dans le siècle futur, parce que toute créature est obscurité par rapport à lui, car elle ne peut pas comprendre la lumière infinie, mais elle n'est connue que d'elle seule. Et il est manifeste dès lors comment les négations sont vraies et les affirmations insuffisantes en théologie ; et les négations qui écartent du parfait ce qui est plus imparfait, sont d'autant plus vraies que les autres. Il est plus vrai de dire que Dieu n'est pas une pierre, que de dire qu'il n'est pas vie ou intelligence, de dire qu'il n'est pas l'ivresse, qu'il n'est pas la vertu ; or, c'est le contraire dans les affirmations : car il est plus vrai d'affirmer que Dieu est intelligence et vie, que d'affirmer qu'il est terre, pierre ou corps.
Après ce que nous avons dit plus haut, tout cela est très clair. Nous en concluons que la précision de la vérité luit d'une façon incompréhensible dans les ténèbres de notre ignorance. Et voilà bien cette docte ignorance que nous avons cherchée, au moyen de laquelle, seule, nous avons montré que nous pouvions accéder vers le Dieu de l'infinie bonté, le maximum, l'unitrine, suivant les degrés de la doctrine même de l'ignorance, afin que nous ayons assez de vigueur pour l'en louer à jamais de toutes nos forces, lui qui est béni, au-dessus de toutes choses, dans les siècles des siècles.
[1] Nicolas de Cusa, De la docte ignorance, Livre I, Chapitre 26, 1440. Paris, éd. de la Maisnie, P.U.F., 1930.
Extrait de: http://perso.orange.fr/jm.nicolle/cusa/publidocti/page_docti.htm :
Cette traduction française de la Docta Ignorantia est la seule à avoir été éditée. Libre de droits, il nous a semblé utile de la mettre en ligne, car elle est devenue introuvable en librairie. Le texte est défectueux ; la traduction serait à refaire. En attendant, cette publication permettra aux lecteurs francophones de lire l'oeuvre principale de Nicolas de Cues.
[2] Nous lirons « hinc » avec T.
[3] [La théologie négative du Pseudo-Denys va aider Nicolas de Cues à formuler son idée de Docte Ignorance.]
[4] Nous croyons pouvoir corriger « cujuslibet ».