1580

Essais [1]

par Michel de Montaigne

 Extrait de « Essais »

Livre I

Au lecteur [0]

Livre II

Apologie de Raymond de Sebonde [0]

De la présomption

Du démentir [0]

Livre III

Du repentir

Sentences de la « librairie » 

« Essais I, 2 & 3 » lu par Michel Piccoli 

* * *

Livre I

Au lecteur [2]

C'EST icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t'advertit dés l'entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ay voué à la commodité particuliere de mes parens et amis : à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve, la connoissance qu'ils ont eu de moy. Si c'eust esté pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me presanterois en une marche estudiée. Je veus qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c'est moy que je peins. Mes defauts s'y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l'a permis. Que si j'eusse esté entre ces nations qu'on dict vivre encore sous la douce liberté des premieres loix de nature, je t'asseure que je m'y fusse tres-volontiers peint tout entier, et tout nud. Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matiere de mon livre: ce n'est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain. A Dieu donq, de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cens quattre vingts.

Livre II

Apologie de Raymond de Sebonde

[3]

Considerons donq pour cette heure l'homme seul, sans secours estranger, armé seulement de ses armes, et despourveu de la grace et cognoissance divine, qui est tout son honneur, sa force et le fondement de son estre. Voyons combien il a de tenue en ce bel equipage. Qu'il me face entendre par l'effort de son discours, sur quels fondemens il a basty ces grands avantages qu'il pense avoir sur les autres creatures. Qui luy a persuadé que ce branle admirable de la voute celeste, la lumiere eternelle de ces flambeaux roulans si fierement sur sa teste, les mouvemens espouvantables de cette mer infinie, soyent establis et se continuent tant de siecles pour sa commodité et pour son service? Est-il possible de rien imaginer si ridicule que cette miserable et chetive creature, qui n'est pas seulement maistresse de soy, exposée aux offences de toutes choses, se die maistresse et emperiere de l'univers, duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie, tant s'en faut de la commander?

[4]

[...] Inter caetera mortalitatis incommoda et hoc est, calligo mentium, nec tantum necessitas errandi sed errorum amor.
(Entre tant d'infirmités de la nature humaine, il en est une, l'aveuglement de l'esprit, qui non seulement la pousse à l'erreur mais la lui fait chérir.)[5]
La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus

[6]

calamiteuse et fraile de toutes les creatures, c'est l'homme, et quant et quant la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy, parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et clouée à la pire, plus morte et croupie partie de l'univers, au dernier estage du logis et le plus esloigné de la voute celeste, avec les animaux de la pire condition des trois ; et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la Lune et ramenant le ciel soubs ses pieds. C'est par la vanité de cette mesme imagination qu'il s'egale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines, qu'il se trie soy mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compaignons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces que bon luy semble. Comment cognoit il, par l'effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux? par quelle comparaison d'eux à nous conclud il la bestise qu'il leur attribue? [...]

[7]

[...] Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessoubs du reste : tout ce qui est sous le Ciel, dit le sage, court une loy et fortune pareille,
Indupedita suis fatalibus omnia vinclis.
(
Tout est pris dans sa chaîne et sa fatalité.)[8]
Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez ; mais c'est soubs le visage d'une mesme nature :
res quaeque suo ritu procedit, et omnes
Foedere naturae certo discrimina servant.

(Toute chose suit sa loi selon laquelle elle évolue, et toute chose conserve ses différences selon le pacte immuable de la nature.)
[9]

Il faut contraindre l'homme et le renger dans les barrieres de cette police. [...]

[10]

 Je voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler : car il leur faudroit un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies : de façon que, quand ils disent : Je doubte, on les tient incontinent à la gorge pour leur faire avouer qu'au-moins assurent et sçavent ils cela, qu'ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauver dans cette comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur seroit inexplicable : quand ils prononcent : J'ignore, ou : Je doubte, ils disent que cette proposition s'emporte elle mesme, quant et quant le reste, ny plus ne moins que la rubarbe qui pousse hors les mauvaises humeurs et s'emporte hors quant et quant elle mesmes. Cette fantasie est plus seurement conceue par interrogation : Que sçay-je? comme je la porte à la devise d'une balance.

[11]

Les subjects ont divers lustres et diverses considerations : c'est de là que s'engendre principalement la diversité d'opinions. Une nation regarde un subject par un visage, et s'arreste à celuy là; l'autre, par un autre. Il n'est rien si horrible à imaginer que de manger son pere. Les peuples qui avoyent anciennement cette coustume, la prenoyent toutesfois pour tesmoignage de pieté et de bonne affection, cerchant par là à donner à leurs progeniteurs la plus digne et honorable sepulture, logeant en eux mesmes et comme en leurs moelles les corps de leurs peres et leurs reliques, les vivifiant aucunement et regenerant par la transmutation en leur chair vive au moyen de la digestion et du nourrissement. Il est aysé à considerer quelle cruauté et abomination c'eust esté, à des hommes abreuvez et imbus de cette superstition, de jetter la despouille des parens à la corruption de la terre et nourriture des bestes et des vers.

[12]

Et si, de fortune, vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner l'eau : car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner.

De la présomption [13]

La philosophie ne me semble jamais avoir si beau jeu que quand elle combat nostre presomption et vanité, quand elle reconnoit de bonne foy son irresolution, sa foiblesse et son ignorance. Il me semble que la mere nourrisse des plus fauces opinions et publiques et particulieres, c'est la trop bonne opinion que l'homme a de soy. Ces gens qui se perchent à chevauchons sur l'epicycle de Mercure, qui voient si avant dans le ciel, ils m'arrachent les dens : car en l'estude que je fay, duquel le subject c'est l'homme, trouvant une si extreme varieté de jugemens, un si profond labyrinthe de difficultez les unes sur les autres, tant de diversité et incertitude en l'eschole mesme de la sapience, vous pouvez penser, puis que ces gens là n'ont peu se resoudre de la connoissance d'eux mesmes et de leur propre condition, qui est continuellement presente à leurs yeux, qui est dans eux ; puis qu'ils ne sçavent comment branle ce qu'eux mesmes font branler, ny comment nous peindre et deschiffrer les ressorts qu'ils tiennent et manient eux mesmes, comment je les croirois de la cause du flux et reflux de la riviere du Nile. La curiosité de connoistre les choses a esté donnée aux hommes pour fleau, dit la saincte parole [14].

Du démentir [15]

[Addition manuscrite de l'Exemplaire de Bordeaux]

Et quand personne ne me lira, ay-je perdu mon temps de m'estre entretenu tant d'heures oisifves à pensements si utiles et aggreables? Moulant sur moy cette figure, il m'a fallu si souvent dresser et composer pour m'extraire, que le patron s'en est fermy et aucunement formé soy-mesmes. Me peignant pour autruy, je me suis peint en moy de couleurs plus nettes que n'estoyent les miennes premieres. Je n'ay pas plus faict mon livre que mon livre m'a faict, [...] Ay-je perdu mon temps de m'estre rendu compte de moy si continuellement, si curieusement? Car ceux qui se repassent par fantasie seulement et par langue quelque heure, ne s'examinent pas si primement, ny ne se penetrent, comme celuy qui en faict son estude, son ouvrage et son mestier, qui s'engage à un registre de durée, de toute sa foy, de toute sa force. [...] Combien de fois m'a cette besongne diverty de cogitations ennuyeuses! et doivent estre contées pour ennuyeuses toutes les frivoles. [...] J'escoute à mes resveries par ce que j'ay à les enroller. Quant de fois, estant marry de quelque action que la civilité et la raison me prohiboient de reprendre à descouvert, m'en suis je icy desgorgé, non sans dessein de publique instruction! [...]  Je n'ay aucunement estudié pour faire un livre ; mais j'ay aucunement estudié pour ce que je l'avoy faict, [...].

Livre III

Du repentir [16]

Les autres forment l'homme ; je le recite et en represente un particulier bien mal formé, et lequel, si j'avoy à façonner de nouveau, je ferois vrayement bien autre qu'il n'est. Meshuy c'est fait. Or les traits de ma peinture ne forvoyent point, quoy qu'ils se changent et diversifient. Le monde n'est qu'une branloire perenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Aegypte, et du branle public et du leur. La constance mesme n'est autre chose qu'un branle plus languissant. Je ne puis asseurer mon object. Il va trouble et chancelant, d'une yvresse naturelle. Je le prens en ce point, comme il est, en l'instant que je m'amuse à luy. Je ne peints pas l'estre. Je peints le passage : non un passage d'aage en autre, ou, comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute.


[0] Extrait audio de Montaigne Essais I, « Au lecteur » et II & III, « Du démentir », Frémeaux & Associés © 2003, lu par Michel Piccoli.

[1] Michel de Montaigne, Essais I, II et III, 1580. Extrait du site de l'Université de Chicago, Montaigne Studies, © 1999-2006.

[2] Michel de Montaigne, Essai I, Au lecteur, 1580. Extrait de Ibid.

[3] Michel de Montaigne, Essai II, Ch. XII, Apologie de Raymond Sebonde, 1580, pages 181 et 181v. Extrait de Ibid, [p. 449] et [p. 450].

[4] Ibid, page 182. Extrait de Ibid., [p. 452].

[5] Sénèque, De Ira, II, IX.

[6] Ibid, page 182v. Extrait de Ibid., [p. 452].

[7] Ibid, page 186. Extrait de Ibid., [p. 459].

[8] Lucrèce, De Natura Rerum, chant V.

[9] Lucrèce, De Natura Rerum, chant V.

[10] Ibid, page 220. Extrait de Ibid., [p. 527].

[11] Ibid, page 246. Extrait de Ibid., [p. 581].

[12] Ibid, page 256v. Extrait de Ibid., [p. 601].

[13] Michel de Montaigne, Essai II, Ch. XVII, De la présomption, 1580, pages 171. Extrait de Ibid., [p. 634] et [p. 635].

[14] [Traduction libre d'une sentence de L'Ecclésiaste gravée au plafond de la « librairie » de Montaigne (solive #2s).]

[15] Michel de Montaigne, Essai II, Ch. XVIII, Du démentir, 1580, page 285v. Extrait de Ibid., [p. 665].

[16] Michel de Montaigne, Essai III, Ch. II, Du repentir, 1580, page 350v. Extrait de Ibid., [p. 804] et [p. 805].