1927-1964

Le paradis c'est autrui

par Gabriel Marcel

Extrait de « La dignité humaine et les assises existentielles », de « Existentialisme chrétien » et de « Journal métaphysique »

Le paradis c'est autrui

La primauté de l'acte

Les autres ne sont pas « ma pensée des autres »

* * *

Le paradis c'est autrui [1]

Le paradis, c'est autrui! Par une relation d'amour avec les autres, nous entrons dans le mystère de la vie ; et l'immortalité nous est assurée par la réelle présence de Dieu, le « Toi » absolu. Cette connaissance du paradis par l'amour s'exprime comme suit :« Je t'aime alors tu es immortel ».

La primauté de l'acte [2]

Sans doute est-ce avant tout à partir d'une réflexion sur l'acte considéré comme irréductible à un contenu de pensée que j'ai été d'abord amené à m'inscrire en faux contre l'idée d'une totalité intelligible qui serait à la fois le principe moteur et la fin de la dialectique. Est-ce à dire que j'aie été avant tout sensible à ce qui dans l'acte présente un caractère ou une valeur de rupture, à ce qu'on appellerait aujourd'hui son caractère révolutionnaire? Je n'en suis pas sûr, et même je ne le crois pas. Bien qu'il n'y ait là qu'une nuance, je dirais plus volontiers que l'acte m'a toujours retenu avant tout par son irréductible originalité, ou même par la singularité de perspective qui le commande inévitablement. Là est la raison pour laquelle le monadisme a pu me séduire quelque temps ; et sans doute m'y serais-je rallié durablement si la thèse de l'incommunicabilité des monades ne m'était apparue comme un défi à l'expérience et au sens commun, si l'harmonie préétablie ne m'avait fait l'effet d'une pure invention de l'esprit dont l'ingéniosité même souligne l'artifice. Agir, me semblait-il, c'est avant tout prendre position ; et ce ne sera jamais que par une fiction arbitraire qu'on pourra tenter d'intégrer au réel l'acte par lequel je me situe en face de lui. Je vois distinctement aujourd'hui que je tendais ainsi à substituer un type de rapport concret et dramatique aux relations encore tout abstraites d'inhérence ou d'extériorité entre lesquelles la philosophie traditionnelle prétendait me contraindre à opter.

Les autres ne sont pas « ma pensée des autres » [3]

[...] Rien ne fera que les autres ne soient pas ma pensée des autres [...]. Je crois que c'est précisément cette position qu'il faut refuser radicalement. Si j'admets que les autres ne sont que ma pensée des autres, mon idée des autres, il devient absolument impossible de briser un cercle qu'on a commencé par tracer autour de soi. – Si l'on pose le primat du sujet-objet – de la catégorie du sujet-objet – ou de l'acte par lequel le sujet pose des objets en quelque sorte au sein de lui-même, l'existence des autres devient impensable – et sans aucun doute n'importe quelle existence quelle qu'elle puisse être. [...]

[...]

Par là s'éclairent mes formules de ce matin. L'autre en tant qu'autre n'existe pour moi qu'en tant que je suis ouvert à lui (qu'il est un toi), mais je ne suis ouvert à lui que pour autant que je cesse de former avec moi-même une sorte de cercle à l'intérieur duquel je logerais en quelque sorte l'autre, ou plutôt son idée ; car par rapport à ce cercle l'autre devient l'idée de l'autre – et l'idée de l'autre ce n'est plus l'autre en tant qu'autre, c'est l'autre en tant que rapporté à moi, que démonté, que désarticulé ou en cours de désarticulation.

[1] Gabriel Marcel, La dignité humaine et les assises existentielles, 1964. Extrait de George Ghanotakis, Philosophe-minute, Éd. LEI © 1996, page 206.

[2] Gabriel Marcel, Existentialisme chrétien, Plon 1947. Extrait de Denis Huisman et André Vergez, Histoire des philosophes illustrée par les textes, Nathan/VUEF © 2003, pages 318-319.

[3] Gabriel Marcel, Journal métaphysique (11 nov. 1932), Éd. Aubier (No.85) © 2001. Extrait de J. Llapasset, Gabriel Marcel - Une philosophie existentielle et non pas existentialiste, Philagora.net, 2005.