De la cruauté et de la clémence (Ch.17) (4:48 min)

1513

Le Prince

par Niccolo Machiavelli (Nicolas Machiavel)

 Extrait de « Le Prince » et de « Lettre à François Vettori »

Ce qui rend digne de louange ou de blâme (Ch. 15)

De la cruauté et de la clémence (Ch.17)

De quelle manière les Princes doivent garder la foi jurée (Ch.18)

Lettre à François Vettori

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Perpétuer le Mal pour garantir le Bien (Il Divo - 2008)

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De ce qui rend les hommes, et surtout les Princes, dignes de louange ou de blâme (Ch. 15) [1]

Nous avons à examiner maintenant de quelle manière un Prince doit se gouverner avec ses sujets et avec ses amis. Mais parce que d'autres ont traité cette question, j'appréhende de passer pour téméraire si j'entreprends de la traiter aussi, surtout en m'éloignant, comme je le fais, des principes que les autres ont gardés. Mais comme mon dessein est d'écrire quelque chose d'utile pour qui l'entend, j'ai cru qu'il serait plus à propos de m'attacher à la réalité des choses qu'à l'imagination. (Combien de gens nous ont donné des idées et des peintures de Républiques et de Principautés dont il n'y eut, ni n'y aura jamais d'originaux). Il y a si loin de ce que l'on fait à ce que l'on devrait faire, que tout homme qui réglera sa conduite sur l'idée du devoir des hommes et non pas sur ce qu'ils sont en effet, connaîtra plus vite la ruine que la sécurité. Car un homme qui voudra faire en toutes choses profession de vertu, périra dans la cohue des scélérats. C'est pourquoi tout Prince qui voudra conserver son État, doit apprendre à n'être pas toujours bon, mais à user de la bonté selon les circonstances.

Je laisse donc là les belles idées que l'on nous donne sur les Princes, et ne m'arrêtant qu'à la vérité, je dis que tous les hommes, et particulièrement les Princes, qui sont plus exposés, se distinguent tous par des caractères qui leur attirent le blâme ou l'approbation ; c'est-à-dire, que les uns passent pour libéraux, les autres pour miséreux (pour user d'une expression toscane, parce que, dans notre langue, on appelle l'avare, miséreux, en ce sens qu'il se prive de jouir de son bien) ; que les uns répandent les grâces, les autres pillent et dérobent ; que les uns sont humains, d'autres cruels, d'autres perfides, d'autres loyaux ; que les uns sont efféminés et lâches, les autres fiers et hardis, lascifs ou chastes, sincères ou astucieux, sévères ou indulgents, graves ou étourdis, religieux ou incrédules, etc.

Je ne doute point que tout le monde ne souhaite dans un Prince tous les caractères les plus honnêtes dont nous venons de parler. Mais parce qu'il est impossible qu'il les ait tous, ni même qu'il les adopte, à cause de l'état corrompu où se trouvent les hommes, sa prudence le doit porter à éviter particulièrement les défauts qui peuvent lui faire perdre ses États. Quant aux vices moins dangereux, il doit faire son possible pour n'y pas tomber ; et si cela ne se peut, qu'il s'y abandonne avec un peu de circonspection. Il faut même que le Prince ne se fasse pas une affaire d'avoir certains défauts sans lesquels il ne peut absolument conserver sa couronne. Car, en y réfléchissant bien, on constatera que certaines choses paraissent vertueuses qui pourtant, à les suivre, entraîneront la ruine du Prince, tandis que d'autres, qui paraissent vicieuses, lui donneront bien-être et sécurité.

De la cruauté et de la clémence ; et s'il est plus avantageux à un Prince d'être craint ou aimé (Ch. 17) [2]

Dissertant après cela des autres qualités qui se doivent rencontrer chez un Prince, je soutiens qu'il lui faut souhaiter de passer plutôt pour clément que pour sévère. Cependant, il faut éviter avec soin de faire un mauvais usage de la clémence. César Borgia passait pour cruel ; néanmoins, c'est par cette qualité qu'il avait rétabli la Romagne, qu'il l'avait unifiée et ramenée à la paix et à la bonne foi. Et peut-être qu'en examinant la chose de près, l'on verra que le Duc était plus clément que les Florentins, qui pour éviter de passer pour trop cruels, laissèrent détruire Pistoia. Ce qui fait voir qu'il faut compter pour rien la réputation de sanguinaire, quand cela devient utile pour maintenir la paix et la fidélité dans un État. Car un Prince se trouvera plus humain en faisant un petit nombre d'exemples nécessaires, que ceux qui, par trop d'indulgence, encouragent les désordres qui entraînent avec eux les meurtres et les brigandages : ces tumultes bouleversent tout le monde, au lieu que les peines infligées par le Prince ne portent que sur quelques particuliers.

Or, entre tous les Princes, il n'en est point qui puissent éviter moins la réputation d'être cruels, que ceux qui sont nouvellement élevés à la souveraine puissance, à cause des périls auxquels ils sont exposés. C'est ainsi que Virgile, faisant parler Didon, excuse l'inhumanité de son règne parce qu'il est récent, et s'exprime ainsi : « Les circonstances difficiles et la nouveauté de mon règne me contraint à procéder ainsi et à faire garder toutes les frontières » [3].

Il ne faut pourtant pas qu'un Prince soit trop crédule ni trop prompt à s'alarmer sur les moindres mouvements ; que la défiance ne le rende point insupportable, ni l'assurance imprudent.

De là, naît un débat politique : vaut-il mieux être aimé que craint ou l'inverse? On répond qu'il serait à souhaiter que l'on fût l'un et l'autre ; mais comme il est difficile de réunir les deux, s'il est question de se déterminer à l'un des deux partis, il est plus sûr d'être craint que d'être aimé seulement. La raison en est que la généralité des hommes est portée à l'ingratitude, au changement, à la dissimulation, à la lâcheté et à l'intérêt ; pendant que vous leur faites du bien, ils sont entièrement à vous, leur sang, leurs richesses, leur vie, leurs enfants ; mais (comme je l'ai dit plus haut) ce n'est que pendant que le péril est éloigné, car ils changent d'attitude dès qu'il est proche. Le Prince qui a compté sur de belles paroles, se trouve à l'occasion bien dénudé, s'il n'a pas pris d'autres mesures : tant il est vrai que les amitiés achetées par les bienfaits, et non pas acquises par la vertu et la grandeur d'âme, sont bien légitimement dues, mais non pas assurées. De plus, les hommes n'appréhendent pas tant d'offenser ceux qui se font aimer que ceux qui se font craindre, l'amour n'étant qu'un lien d'obligation que la malice et la bassesse du genre humain ont rendu très fragile ; au lieu que la crainte, ayant pour base le châtiment, ne sort jamais de l'esprit des hommes.

Cependant, un Prince doit se faire craindre de manière que, s'il ne se fait point aimer, il ne soit point haï, ce qui n'est pas incompatible ; avec cette ferme résolution, il laissera les sujets posséder en sûreté leurs biens et leurs femmes. Que, s'il est obligé de répandre du sang, il n'en vienne jamais là sans véritables causes ni preuves manifestes ; mais surtout, qu'il ne dépouille jamais personne de son bien, car on oublie beaucoup plus aisément la mort de son père que la perte de sa succession. D'ailleurs, un Prince qui a pris goût aux confiscations trouve toujours des occasions nouvelles ; mais quand il s'agit de répandre le sang, les prétextes en sont plus rares et plus difficiles à trouver.

Lorsqu'un Prince vit avec ses armées et gouverne un grand nombre de soldats, il lui faut mépriser la réputation d'être cruel : car sans cela, jamais on ne tiendra une armée bien unie, bien disciplinée, ni propre aux grandes actions. Annibal, qui s'est fait admirer par tant d'endroits, était particulièrement digne de l'être en ce qu'ayant une très nombreuse armée, composée de tant de différentes nations, qu'il conduisait à la guerre dans des pays fort éloignés, il n'y arriva jamais ni division, ni mutinerie, quelque bonheur ou quelque disgrâce que la Fortune lui envoyât. Il ne vint à bout d'une chose si extraordinaire que par son inhumaine cruauté, qui étant jointe aux grandes qualités qu'il possédait, le rendait vénérable et terrible à ses soldats : sans cette attitude, tous ses autres talents ne lui eussent servi de rien. C'est ce qui fait voir le peu de jugement des historiens qui exaltent ses exploits, tout en taxant son excessive rigueur, qui en était pourtant la source principale.

Pour faire voir que les admirables qualités d'Annibal ne lui eussent pas suffi, il n'y a qu'à regarder Scipion, si illustre dans son temps et dans tous les âges, mais dont les troupes, cependant, se mutinèrent en Espagne : ce qui ne vint que de sa grande douceur qui avait laissé prendre aux soldats plus de licence que n'en doit souffrir la discipline militaire. Fabius Maximus le lui reprocha en plein Sénat, en le nommant corrupteur de la milice Romaine. Les Locriens ayant été détruits par un légat de Scipion, ne furent pas vengés par lui, ni châtiée l'insolence de ce légat, tout cela provenant de la facilité de sa nature ; si bien que quelqu'un qui voulait l'excuser au Sénat dit qu'il y avait des gens à qui il était plus aisé de s'empêcher de faire des fautes, que de corriger celles d'autrui. Cette grande douceur aurait enfin fait perdre à Scipion toute sa gloire, s'il en avait toujours usé dans le commandement ; mais comme il dépendait du Sénat, cette disposition néfaste non seulement demeura cachée, mais tourna enfin à son honneur.

Ainsi, pour revenir à notre sujet, je conclus que, puisque les hommes sont maîtres de leur bienveillance, et qu'ils ne le sont pas de leur crainte, un Prince prudent comptera bien plutôt sur ce qui dépend de lui, que sur ce qui dépend des autres ; et tout ce qu'il doit faire après cela, c'est d'éviter, comme je l'ai dit, de se rendre odieux.

De quelle manière les Princes doivent garder la foi jurée (Ch. 18) [4]

Rien n'est plus vrai qu'il est glorieux à un Prince de garder sa parole, de vivre dans l'intégrité et non dans l'astuce. Cependant, l'on a vu de nos jours que les Princes qui se sont distingués le plus, n'ont pas été scrupuleux sur cet article, et qu'à force de fourberie, ils ont tourné le cerveau des hommes à tel point qu'ils ont enfin pris le dessus sur ceux qui se fiaient à leur loyauté.

Mais il faut savoir qu'il y a deux manières de combattre les hommes : l'une est par la force, et l'autre par les lois. Nous tenons la première des bêtes, et la seconde des hommes. Mais comme cette dernière ne suffit pas toujours, il faut souvent avoir recours à l'autre. Il faut donc qu'un Prince sache être homme et bête à propos. Cette leçon est donnée aux Princes, d'une manière allégorique, par les écrivains de l'Antiquité, lorsqu'ils nous content qu'Achille et quelques autres Princes anciens furent nourris par le Centaure Chiron, qui les garda sous sa discipline ; et cela pour signifier qu'ayant un précepteur demi-homme et demi-bête, il fallait que les Souverains apprissent à se servir à propos de l'un et de l'autre et qu'en séparant ces deux natures, il leur était impossible de subsister longtemps.

Donc, puisqu'un Prince est obligé de savoir imiter les bêtes en temps et lieu, il doit surtout prendre pour modèles le Lion et le Renard : le Lion ne sait pas éviter les filets ; le Renard ne peut se défendre contre les Loups. Il faut donc être Renard pour découvrir les pièges, et Lion pour se défaire des Loups. Ceux qui se contentent d'être Lions, manquent d'intelligence.

Un Prince, donc, ne peut ni ne doit tenir sa parole que lorsqu'il le peut sans se faire de tort, et que les circonstances dans lesquelles il a contracté un engagement subsistent encore. Cependant, si le genre humain n'était point corrompu, ce précepte ne vaudrait rien ; mais comme les hommes sont des scélérats, et qu'ils vous manquent à tout moment de parole, vous n'êtes point obligé non plus de leur garder la vôtre ; et vous ne manquerez jamais d'occasions légitimes pour la rompre.

Je pourrais rapporter ici mille exemples modernes de la perfidie des Princes, et montrer combien d'engagements et de traités ont été rompus par leur félonie. Le plus heureux est celui qui sait faire le Renard mieux que les autres. Mais il faut savoir se bien cacher et entendre l'art de dissimuler : car les hommes seront toujours assez simples et assez pressés par les besoins présents pour que celui qui veut tromper trouve toujours des dupes.

Je n'en veux point taire un exemple récent. Alexandre VI ne fit jamais rien d'autre que tromper les hommes ; il n'avait jamais que cela dans l'esprit ; et jamais il ne manqua d'occasions d'exercer ses perfidies. Plus il employait de serments pour appuyer une chose, moins il l'observait. Cependant, il réussit toujours dans ces fourberies, parce qu'il connaissait parfaitement la faiblesse des hommes sur la crédulité.

Il n'est donc pas absolument nécessaire qu'un Prince ait toutes les bonnes qualités dont nous avons parlé jusqu'ici mais il est nécessaire qu'il paraisse les avoir. Je dirai même que s'il les mettait en usage, elles lui nuiraient mais elles lui serviront, si on est seulement persuadé qu'il les a. Il est par conséquent nécessaire de paraître pitoyable, fidèle, doux, religieux et droit ; et il faut l'être en effet ; mais il faut rester assez maître de soi pour se montrer tout différent si c'est nécessaire. Je suis persuadé qu'un Prince, et surtout un Prince nouveau, ne peut impunément exercer toutes les vertus, parce que l'intérêt de sa conservation l'oblige à agir contre l'humanité, la charité et la religion. Ainsi, il doit prendre le parti de s'accommoder aux vents et aux caprices de la Fortune, de se maintenir dans le bien, s'il le peut, mais d'entrer dans le mal, s'il le doit.

C'est ce qui oblige un Prince à veiller, avec un soin extrême, à ne laisser rien sortir de sa bouche qui ne paraisse conforme aux cinq qualités dont nous venons de parler: afin qu'en le voyant et l'entendant, chacun le croie rempli d'honneur, de franchise, d'humanité et de religion. Surtout, qu'il paraisse être extrêmement attaché à cette dernière ; parce que les hommes jugent bien plus par les yeux que par les mains, tout le monde étant en état de voir, mais peu de sentir. Chacun voit donc ce que vous paraissez être, mais très peu de personnes aperçoivent ce que vous êtes ; et ce petit nombre ne sera jamais assez téméraire pour démentir le grand nombre, qui est encore soutenu par la majesté du gouvernement. Chacun, dans les jugements qu'il rend des hommes, et particulièrement des Princes, qui n'ont point de tribunal au-dessus d'eux, ne s'inspire que du résultat.

Un Souverain n'a donc qu'à avoir toujours en vue sa propre conservation et celle de son État ; les moyens qu'il emploiera seront toujours approuvés du commun des hommes, car le vulgaire ne s'attache qu'à ce qui parait et ne juge que par l'événement ; or, le vulgaire c'est tout le monde ; le petit nombre ne compte que lorsque la multitude ne sait sur quoi s'appuyer.

Un Prince que je ne veux pas nommer, n'a jamais dans la bouche que ces mots de paix et fidélité ; mais s'il s'en était tenu à l'une et à l'autre, il y a longtemps qu'il aurait perdu son crédit et ses États.

Lettre à François Vettori [5]

Le soir venu, je m'en retourne dans ma maison et j'entre dans ma librairie. Je dépose sur le seuil mes vêtements boueux de tous les jours, je m'habille comme pour paraître dans les cours et devant les rois. Vêtu comme il convient, j'entre dans les cours antiques des hommes d'autrefois. Ils me reçoivent avec amitié auprès d'eux. Je me nourris de l'aliment qui seul est le mien et pour lequel je suis né. L'on ose sans fausse honte converser avec eux et leur demander les causes de leurs actions, et si grande est leur humanité qu'ils me répondent et pendant quatre longues heures, je ne sens plus aucun ennui. J'oublie toute misère, je ne crains plus la pauvreté, la mort ne m'effraie plus. Je passe tout entier en eux.

[1] Nicolas Machiavel, Le Prince – Ch. 15, 1513. Extrait de Skiouros.net, (2004).

[2] Ibid. Ch. 17. Extrait de Ibid.

[3] Res dura, et regni novitas me talia cogunt Moliri, et late finis custode tueri. (Virgile, Énéide, I, 562-563.)

[4] Ibid. Ch. 18. Extrait de Ibid.

[5] Nicolas Machiavel, Lettre à François Vettori, 1513. Extrait de Josiane Boulad-Ayoub et François Blanchard, Les grandes figures du monde moderne, Les Presses de l'Université Laval © 2001, page 20.

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