1748

L'homme est une machine [1]

par Julien Offroy de La Mettrie

Extrait de « L'Homme-machine »

Contemplons l'Âme dans ses autres besoins.

Le corps humain est une Machine qui monte elle-même ses ressorts ; vivante image du mouvement perpétuel. Les aliments entretiennent ce que la fièvre excite. Sans eux l'Âme languit, entre en fureur, et meurt abattue. C'est une bougie dont la lumière se ranime, au moment de s'éteindre. Mais nourrissez le corps, versez dans ses tuyaux des sucs vigoureux, des liqueurs fortes ; alors l'Âme, généreuse comme elles, s'arme d'un fier courage, et le Soldat que l'eau eût fait fuir, devenu féroce, court gaiement à la mort au bruit des tambours.

[...]

On a vu en Suisse un Baillif, nommé Mr. Steiguer de Wittighofen ; il était à jeun le plus intègre, et même le plus indulgent des juges ; mais malheur au misérable qui se trouvait sur la sellette, lorsqu'il avait fait un grand dîner ! Il était homme à faire pendre l'innocent, comme le coupable.

Nous pensons, et même nous ne sommes honnêtes gens, que comme nous sommes gais, ou braves ; tout dépend de la manière dont notre machine est montée. On dirait en certains moments que l'âme habite dans l'estomac [...]

[...]

Mais si tel est ce merveilleux et incompréhensible résultat de l'organisation du cerveau ; si tout se conçoit par l'imagination, si tout s'explique par elle ; pourquoi diviser le principe sensitif qui pense dans l'homme ? N'est-ce pas une contradiction manifeste dans les partisans de la simplicité de l'esprit ? Car une chose qu'on divise, ne peut plus être sans absurdité, regardée comme indivisible. Voilà où conduit l'abus des langues, et l'usage de ces grands mots, spiritualité, immatérialité, etc. placés à tout hasard, sans être entendus, même par des gens d'esprit.

[...]

On ne peut détruire la Loi Naturelle. L'empreinte en est si forte dans tous les animaux, que je ne doute nullement que les plus sauvages et les plus féroces n'aient quelques moments de repentir. Je crois que la Fille Sauvage de Châlons en Champagne aura porté la peine de son crime, s'il est vrai qu'elle ait mangé sa sœur. Je pense la même chose de tous ceux qui commettent des crimes, même involontaires, ou de tempérament : de Gaston d'Orléans qui ne pouvait s'empêcher de voler ; de certaine femme qui fut sujette au même vice dans la grossesse, et dont ses enfants héritèrent : de celle qui dans le même état, mangea son mari ; de cette autre qui égorgeait les enfants, salait leurs corps, et en mangeait tous les jours comme du petit salé : de cette fille de voleur anthropophage, qui la devine à 12 ans, quoiqu'ayant perdu père et mère à l'âge d'un an, elle eût été élevée par d'honnêtes gens ; pour ne rien dire de tant d'autres exemples dont nos observateurs sont remplis ; et qui prouvent tous qu'il est mille vices et vertus héréditaires, qui passent des parents aux enfants, comme ceux de la nourrice, à ceux qu'elle allaite. Je dis donc et j'accorde que ces malheureux ne sentent pas pour la plupart sur le champ l'énormité de leur action. La boulimie, par exemple, ou la faim canine peut éteindre tout sentiment ; c'est une manie d'estomac qu'on est forcé de satisfaire. Mais revenues à elles-mêmes, et comme désenivrées, quels remords pour ces femmes qui se rappellent le meurtre qu'elles ont commis dans ce qu'elles avoient de plus cher ! quelle punition d'un mal involontaire, auquel elles n'ont pu résister, dont elles n'ont eu aucune conscience ! Cependant ce n'est point assez apparemment pour les juges. Parmi les femmes dont je parle, l'une fut rouée, et brûlée, l'autre enterrée vive. Je sens tout ce que demande l'intérêt de la société. Mais il serait sans doute à souhaiter qu'il n'y eût pour juges, que d'excellents médecins. Eux seuls pourraient distinguer le criminel innocent, du coupable. Si la raison est esclave d'un sens dépravé, ou en fureur, comment peut-elle le gouverner ?

Les criminels, les méchants, les ingrats, ceux enfin qui ne sentent pas la Nature, tyrans malheureux et indignes du jour, ont beau se faire un cruel plaisir de leur barbarie, il est des moments calmes et de réflexion, où la conscience vengeresse s'élève, dépose contre eux, et les condamne à être presque sans cesse déchirés de ses propres mains. Qui tourmente les hommes, est tourmenté par lui-même ; et les maux qu'il sentira, seront la juste mesure de ceux qu'il aura faits.

D'un autre coté, il y a tant de plaisir à faire du bien, à sentir, à reconnaître celui qu'on reçoit, tant de contentement à pratiquer la vertu, à être doux, humain, tendre, charitable, compatissant et généreux (ce seul mot renferme toutes les vertus), que je tiens pour assez puni, quiconque a le malheur de n'être pas né vertueux.

Nous n'avons pas originairement été faits pour être savants ; c'est peut-être par une espèce d'abus de nos facultés organiques, que nous le sommes devenus ; et cela à la charge de l'État, qui nourrit une multitude de fainéants, que la vanité a décorés du nom de philosophes. La Nature nous a tous créés uniquement pour être heureux ; oui tous, depuis le ver qui rampe, jusqu'à l'aigle qui se perd dans la nuée. C'est pourquoi elle a donné à tous les animaux quelque portion de la loi naturelle, portion plus ou moins exquise, selon que le comportent les organes bien conditionnés de chaque animal.

À présent comment définirons-nous la Loi naturelle ? C'est un sentiment, qui nous apprend ce que nous ne devons pas faire, parce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit. Oserais-je ajouter à cette idée commune, qu'il me semble que ce sentiment n'est qu'une espèce de crainte, ou de frayeur, aussi salutaire à l'espèce, qu'à l'individu ; car peut-être ne respectons-nous la bourse et la vie des autres, que pour nous conserver nos biens, notre honneur et nous-mêmes semblables à ces Ixion du Christianisme, qui n'aiment Dieu et n'embrassent tant de chimériques vertus, que parce qu'ils craignent l'enfer.

Vous voyez que la loi naturelle n'est qu'un sentiment intime, qui appartient encore à l'imagination, comme tous les autres, parmi lesquels on compte la pensée. Par conséquent elle ne suppose évidemment ni éducation, ni révélation, ni législateur, à moins qu'on ne veuille la confondre avec les lois civiles, à la manière ridicule des théologiens.

Les armes du fanatisme peuvent détruire ceux qui soutiennent ces vérités ; mais elles ne détruiront jamais ces vérités mêmes.

Ce n'est pas que je révoque en doute l'existence d'un Être suprême ; il me semble au contraire que le plus grand degré de probabilité est pour elle : mais comme cette existence ne prouve pas plus la nécessité d'un culte, que tout autre, c'est une vérité théorique, qui n'est guère d'usage dans la pratique : de sorte que, comme on peut dire d'après tant d'expériences, que la religion ne suppose pas l'exacte probité, les mêmes raisons autorisent à penser que l'athéisme ne l'exclut pas.

Qui sait d'ailleurs si la raison de l'existence de l'homme, ne serait pas dans son existence même ? Peut-être a-t-il été jeté au hasard sur un point de la surface de la Terre, sans qu'on puisse savoir ni comment, ni pourquoi ; mais seulement qu'il doit vivre et mourir ; semblable à ces champignons, qui paraissent d'un jour à l'autre, ou à ces fleurs qui bordent les fossés et couvrent les murailles.

[...]

Tel est le pour et le contre, et l'abrégé des grandes raisons qui partageront éternellement les philosophes : je ne prends aucun parti.

Non nostrum inter vos tantas componere lites. [Il ne nous revient pas de vous départager en de telles controverses.]

C'est ce que je disais à un Français de mes amis, aussi franc Pyrrhonien que moi, homme de beaucoup de mérite, et digne d'un meilleur sort. Il me fit à ce sujet une réponse fort singulière. Il est vrai, me dit-il, que le pour et le contre ne doit point inquiéter l'âme d'un philosophe, qui voit que rien n'est démontré avec assez de clarté pour forcer son consentement, et même que les idées indicatives qui s'offrent d'un côté, sont aussitôt détruites par celles qui se montrent de l'autre. Cependant, reprit-il, l'Univers ne sera jamais heureux, à moins qu'il ne soit athée. Voici quelles étaient les raisons de cet abominable homme. Si l'athéisme, disait-il, était généralement répandu, toutes les branches de la religion seraient alors détruites et coupées par la racine. Plus de guerres théologiques ; plus de soldats de religion ; soldats terribles ! la Nature infectée d'un poison sacré, reprendrait ses droits et sa pureté. Sourds à toute autre voix, les mortels tranquilles ne suivraient que les conseils spontanés de leur propre individu ; les seuls qu'on ne méprise point impunément, et qui peuvent seuls nous conduire au bonheur par les agréables sentiers de la vertu.

Telle est la Loi Naturelle ; quiconque en est rigide observateur, est honnête homme, et mérite la confiance de tout le genre humain. Quiconque ne la suit pas scrupuleusement, a beau affecter les spécieux dehors d'une autre religion, c'est un fourbe, ou un hypocrite dont je me défie.

Après cela qu'un vain peuple pense différemment ; qu'il ose affirmer qu'il y va de la probité même, à ne pas croire la Révélation ; qu'il faut en un mot une autre religion, que celle de la Nature, quelle qu'elle soit ! quelle misère ! quelle pitié ! et la bonne opinion que chacun nous donne de celle qu'il a embrassée ! Nous ne briguons point ici le suffrage du vulgaire. Qui dresse dans son cœur des autels à la superstition, est né pour adorer les idoles, et non pour sentir la vertu.

Mais puisque toutes les facultés de l'âme dépendent tellement de la propre organisation du cerveau et de tout le corps, qu'elles ne sont visiblement que cette organisation même ; voilà une machine bien éclairée ! Car enfin quand l'homme seul aurait reçu en partage la Loi Naturelle, en serait-il moins une machine ? Des roues, quelques ressorts de plus que dans les animaux les plus parfaits, le cerveau proportionnellement plus proche du cœur, et recevant aussi plus de sang, la même raison donnée ; que sais-je enfin ? des causes inconnues, produiraient toujours cette conscience délicate, si facile à blesser, ces remords qui ne sont pas plus étrangers à la matière, que la pensée, et en un mot toute la différence qu'on suppose ici. L'organisation suffirait-elle donc à tout ? Oui, encore une fois. Puisque la pensée se développe visiblement avec les organes, pourquoi la matière dont ils sont faits, ne serait-elle pas aussi susceptible de remords, quand une fois elle a acquis avec le temps la faculté de sentir ?

L'âme n'est donc qu'un vain terme dont on n'a point d'idée, et dont un bon esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui pense en nous. Posé le moindre principe de mouvement, les corps animés auront tout ce qu'il leur faut pour se mouvoir, sentir, penser, se repentir, et se conduire en un mot dans le physique, et dans le moral qui en dépend.

Nous ne supposons rien ; ceux qui croiraient que toutes les difficultés ne seraient pas encore levées, vont trouver des expériences, qui achèveront de les satisfaire.

  1. Toutes les chairs des animaux palpitent après la mort, d'autant plus longtemps, que l'animal est plus froid et transpire moins. Les tortues, les lézards, les serpents etc. en font foi.

  2. Les muscles séparés du corps, se retirent, lorsqu'on les pique.

  3. Les entrailles conservent longtemps leur mouvement péristaltique, ou vermiculaire.

  4. Une simple injection d'eau chaude ranime le cœur et les muscles, suivant Cowper.

  5. Le cœur de la grenouille, surtout exposé au soleil, encore mieux sur une table, ou une assiette chaude, se remue pendant une heure et plus, après avoir été arraché du corps. Le mouvement semble-t-il perdu sans ressource ? Il n'y a qu'à piquer le cœur, et ce muscle creux bat encore. Harvey a fait la même observation sur les crapauds.

  6. Le Chancelier Bacon, auteur du premier ordre, parle, dans son histoire de la vie et de la mort, d'un homme convaincu de trahison qu'on ouvrit vivant, pour en arracher le cœur et le jeter au feu : ce muscle sauta d'abord à la hauteur perpendiculaire d'un pied et demi ; mais ensuite perdant ses forces, à chaque reprise, toujours moins haut, pendant 7 ou 8 minutes.

  7. Prenez un petit poulet encore dans l'œuf ; arrachez-lui le cœur ; vous observerez les mêmes phénomènes, avec à peu près les mêmes circonstances. La seule chaleur de l'haleine ranime un animal prêt à périr dans la machine pneumatique.
    Les mêmes expériences que nous devons à Boyle et à Sténon, se font dans les pigeons, dans les chiens, dans les lapins, dont les morceaux de cœur se remuent, comme les cœurs entiers. On voit le même mouvement dans les pattes de taupe arrachées.

  8. La chenille, les vers, l'araignée, la mouche, l'anguille, offrent les mêmes choses à considérer ; et le mouvement des parties coupées augmente dans l'eau chaude, à cause du feu qu'elle contient.

  9. Un soldat ivre emporta d'un coup de sabre la tête d'un coq d'Inde. Cet animal resta debout, ensuite il marcha, courut ; venant à rencontrer une muraille, il se tourna, battit des ailes, en continuant de courir, et tomba enfin, étendu par terre, tous les muscles de ce coq se remuaient encore. Voilà ce que j'ai vu, et il est facile de voir à peu près ces phénomènes dans les petits chats, ou chiens, dont on a coupé la tête.

  10. Les polypes font plus que de se mouvoir, après la section ; ils se reproduisent dans huit jours en autant d'animaux, qu'il y a de parties coupées. J'en suis fâché pour le système des naturalistes sur la génération, ou plutôt j'en suis bien aise ; car que cette découverte nous apprend bien à ne jamais rien conclure de général, même de toutes les expériences connues, et les plus décisives !

Voilà beaucoup plus de faits qu'il n'en faut, pour prouver d'une manière incontestable que chaque petite fibre, ou partie des corps organisés, se meut par un principe qui lui est propre, et dont l'action ne dépend point des nerfs, comme les mouvements volontaires ; puisque les mouvements en question s'exercent, sans que les parties qui les manifestent, aient aucun commerce avec la circulation. Or si cette force se fait remarquer jusque dans des morceaux de fibres, le cœur, qui est un composé de fibres singulièrement entrelacées, doit avoir la même propriété. L'histoire de Bacon n'était pas nécessaire pour me le persuader. Il m'était facile d'en juger, et par la parfaite analogie de la structure du cœur de l'homme et des animaux ; et par la masse même du premier, dans laquelle ce mouvement ne se cache aux yeux, que parce qu'il y est étouffé, et enfin parce que tout est froid et affaissé dans les cadavres. Si les dissections se faisaient sur des criminels suppliciés, dont les corps sont encore chauds, on verrait dans leur cœur les mêmes mouvements, qu'on observe dans les muscles du visage des gens décapités.

Tel est ce principe moteur des corps entiers, ou des parties coupées en morceaux, qu'il produit des mouvements non déréglés, comme on l'a cru, mais très réguliers, et cela, tant dans les animaux chauds et parfaits, que dans ceux qui sont froids et imparfaits. Il ne reste donc aucune ressource à nos adversaires, si ce n'est de nier mille et mille faits que chacun peut facilement vérifier.

Si on me demande à présent quel est le siège de cette force innée dans nos corps ; je réponds qu'elle réside très clairement dans ce que les Anciens ont appelé parenchyme ; c'est-à-dire dans la substance propre des parties, abstraction faite des veines, des artères, des nerfs, en un mot de l'organisation de tout le corps ; et que par conséquent chaque partie contient en soi des ressorts plus ou moins vifs, selon le besoin qu'elles en avaient.

Entrons dans quelque détail de ces ressorts de la machine humaine. Tous les mouvements vitaux, animaux, naturels, et automatiques se font par leur action. N'est-ce pas machinalement que le corps se retire, frappé de terreur à l'aspect d'un précipice inattendu ? que les paupières se baissent à la menace d'un coup, comme on l'a dit ? que la pupille s'étrécit au grand jour pour conserver la rétine, et s'élargit pour voir les objets dans l'obscurité ? N'est-ce pas machinalement que les pores de la peau se ferment en hiver, pour que le froid ne pénètre pas l'intérieur des vaisseaux ? que l'estomac se soulève, irrité par le poison, par une certaine quantité d'opium, par tous les émétiques, etc. ? que le cœur, les artères, les muscles se contractent pendant le sommeil, comme pendant la veille ? que le poumon fait l'office d'un soufflet continuellement exercé ? N'est-ce pas machinalement qu'agissent tous les sphincters de la vessie, du rectum etc. ? que le cœur a une contraction plus forte que tout autre muscle ? que les muscles érecteurs font dresser la verge dans l'homme, comme dans les animaux qui s'en battent le ventre ; et même dans l'enfant, capable d'érection, pour peu que cette partie soit irritée ? Ce qui prouve, pour le dire en passant, qu'il est un ressort singulier dans ce membre, encore peu connu, et qui produit des effets qu'on n'a point encore bien expliqués, malgré toutes les lumières de l'anatomie.

Je ne m'étendrai pas davantage sur tous ces petits ressorts subalternes connus de tout le monde. Mais il en est un autre plus subtil, et plus merveilleux, qui les anime tous ; il est la source de tous nos sentiments, de tous nos plaisirs, de toutes nos passions, de toutes nos pensées ; car le cerveau a ses muscles pour penser, comme les jambes pour marcher. Je veux parler de ce principe incitant, et impétueux, qu'Hippocrate appelle (l'âme). Ce principe existe, et il a son siège dans le cerveau à l'origine des nerfs, par lesquels il exerce son empire sur tout le reste du corps. Par là s'explique tout ce qui peut s'expliquer, jusqu'aux effets surprenants des maladies de l'imagination.

Mais pour ne pas languir dans une richesse et une fécondité mal entendue, il faut se borner à un petit nombre de questions et de réflexions.

Pourquoi la vue, ou la simple idée d'une belle femme nous cause-t-elle des mouvements et des désirs singuliers ? Ce qui se passe alors dans certains organes, vient-il de la nature même de ces organes ? Point du tout ; mais du commerce et de l'espèce de sympathie de ces muscles avec l'imagination. Il n'y a ici qu'un premier ressort excité par le bene placitum [à  volonté, librement] des Anciens, ou par l'image de la beauté, qui en excite un autre, lequel était fort assoupi, quand l'imagination l'a éveillé : et comment cela, si ce n'est par le désordre et le tumulte du sang et des esprits, qui galopent avec une promptitude extraordinaire, et vont gonfler les corps caverneux ?

[...]

La jaunisse vous surprend ! Ne savez-vous pas que la couleur des corps dépend de celle des verres au travers desquels on les regarde ! Ignorez-vous que telle est la teinte des humeurs, telle est celle des objets, au moins par rapport à nous, vains jouets de mille illusions. Mais ôtez cette teinte de l'humeur aqueuse de l'œil ; faites couler la bile par son tamis naturel ; alors l'âme ayant d'autres yeux, ne verra plus jaune. N'est-ce pas encore ainsi qu'en abattant la cataracte, ou en injectant le canal d'Eustache, on rend la vue aux aveugles, et l'ouïe aux sourds ? Combien de gens qui n'étaient peut-être que d'habiles charlatans dans des siècles ignorants, ont passé pour faire de grands miracles ! La belle âme et la puissante volonté qui ne peut agir, qu'autant que les dispositions du corps le lui permettent, et dont les goûts changent avec l'âge et la fièvre ! Faut-il donc s'étonner si les philosophes ont toujours eu en vue la santé du corps, pour conserver celle de l'âme ? Si Pythagore a aussi soigneusement ordonné la diète, que Platon a défendu le vin ? Le régime qui convient au corps, est toujours celui par lequel les médecins sensés prétendent qu'on doit préluder, lorsqu'il s'agit de former l'esprit, de l'élever à la connaissance de la vérité et de la vertu, vains sons dans le désordre des maladies et le tumulte des sens ! Sans les préceptes de l'hygiène, Épictète, Socrate, Platon, etc., prêchent en vain : toute morale est infructueuse, pour qui n'a pas la sobriété en partage ; c'est la source de toutes les vertus, comme l'intempérance est celle de tous les vices.

En faut-il davantage, (et pourquoi irais-je me perdre dans l'histoire des passions, qui toutes s'expliquent par l'  d'Hippocrate) pour prouver que l'homme n'est qu'un animal, ou un assemblage de ressorts, qui tous se montent les uns par les autres, sans qu'on puisse dire par quel point du cercle humain la Nature a commencé ? Si ces ressorts diffèrent entre eux, ce n'est donc que par leur siège, et par quelques degrés de force, et jamais par leur nature ; et par conséquent l'âme n'est qu'un principe de mouvement, ou une partie matérielle sensible du cerveau, qu'on peut, sans craindre l'erreur, regarder comme un ressort principal de toute la machine, qui a une influence visible sur tous les autres, et même paraît avoir été fait le premier ; en sorte que tous les autres n'en seraient qu'une émanation, comme on le verra par quelques observations que je rapporterai, et qui ont été faites sur divers embryons.

Cette oscillation naturelle, ou propre à notre machine, et dont est douée chaque fibre, et, pour ainsi dire, chaque élément fibreux, semblable à celle d'une pendule, ne peut toujours s'exercer. Il faut la renouveler, à mesure qu'elle se perd ; lui donner des forces, quand elle languit ; l'affaiblir, lorsqu'elle est opprimée par un excès de force et de vigueur. C'est en cela seul que la vraie médecine consiste.

Le corps n'est qu'une horloge, dont le nouveau chyle est l'horloger. Le premier soin de la Nature, quand il entre dans le sang, c'est d'y exciter une sorte de fièvre, que les chimistes qui ne rêvent que fourneaux, ont dû prendre pour une fermentation. Cette fièvre procure une plus grande filtration d'esprits, qui machinalement vont animer les muscles et le cœur, comme s'ils y étaient envoyés par ordre de la volonté.

Ce sont donc les causes ou les forces de la vie, qui entretiennent ainsi durant cent ans le mouvement perpétuel des solides et des fluides, aussi nécessaire aux uns qu'aux autres. [...]

[...]

Qu'on m'accorde seulement que la matière organisée est douée d'un principe moteur, qui seul la différencie de celle qui ne l'est pas (eh ! peut-on rien refuser à l'observation la plus incontestable ?) et que tout dépend dans les animaux de la diversité de cette organisation, comme je l'ai assez prouvé ; c'en est assez pour deviner l'énigme des substances et celle de l'homme. On voit qu'il n'y en a qu'une dans l'Univers, et que l'homme est la plus parfaite. Il est au singe, aux animaux les plus spirituels, ce que la pendule planétaire de Huygens, est à une montre de Julien le Roi. S'il a fallu plus d'instruments, plus de rouages, plus de ressorts pour marquer les mouvements des planètes, que pour marquer les heures, ou les répéter ; s'il a fallu plus d'art à Vaucanson pour faire son flûteur, que pour son canard, il eût dû en employer encore davantage pour faire un parleur : machine qui ne peut plus être regardée comme impossible, surtout entre les mains d'un nouveau Prométhée. Il était donc de même nécessaire que la Nature employât plus d'art et d'appareil pour faire et entretenir une machine, qui pendant un siècle entier pût marquer tous les battements du cœur et de l'esprit ; car si on n'en voit pas au pouls les heures, c'est du moins le baromètre de la chaleur et de la vivacité, par laquelle on peut juger de la nature de l'âme. Je ne me trompe point ; le corps humain est une horloge, mais immense, et construite avec tant d'artifice et d'habilité, que si la roue qui sert à marquer les secondes, vient à s'arrêter ; celle des minutes tourne et va toujours son train [...]

[...]

Concluons donc hardiment que l'homme est une Machine ; et qu'il n'y a dans tout l'Univers qu'une seule substance diversement modifiée. Ce n'est point ici une hypothèse élevée à force de demandes et de suppositions : ce n'est point l'ouvrage du préjugé, ni même de ma raison seule ; j'eusse dédaigné un guide que je crois si peu sûr, si mes sens portant, pour ainsi dire, le flambeau, ne m'eussent engagé à la suivre, en l'éclairant. L'expérience m'a donc parlé pour la raison ; c'est ainsi que je les ai jointes ensemble.

[1] La Mettrie, L'Homme-Machine, Wikisource (page consultée le 23 janvier 2011).
La version originale ici reproduite a été adaptée au français courant.

Philo5...
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