XXe SIÈCLE 

Alfred Jarry

1898

Texte fondateur

 

Docteur Faustroll, pataphysicien[1]

SOMMAIRE

Principe de Boris Vian, satrape pataphysicien

Définition

Faustroll plus petit que Faustroll

Selon Ibicrate le géomètre

De la surface de Dieu

Le droit au mensonge

Principe de Boris Vian, satrape pataphysicien[2]

 

Définition

pp. 31-33

Un épiphénomène est ce qui se surajoute à un phénomène.

La pataphysique, dont l'étymologie doit s'écrire et l'orthographe réelle 'pataphysique, précédé d'un apostrophe, afin d'éviter un facile calembour, est la science de ce qui se surajoute à la métaphysique, soit en elle-même, soit hors d'elle-même, s'étendant aussi loin au-delà de celle-ci que celle-ci au-delà de la physique. Et l'épiphénomène étant souvent l'accident, la pataphysique sera surtout la science du particulier, quoiqu'on dise qu'il n'y a de science que du général. Elle étudiera les lois qui régissent les exceptions et expliquera l'univers supplémentaire à celui-ci ; ou moins ambitieusement décrira un univers que l'on peut voir et que peut-être l'on doit voir à la place du traditionnel, les lois que l'on a cru découvrir de l'univers traditionnel étant des corrélations d'exceptions aussi, quoique plus fréquentes, en tout cas de faits accidentels qui, se réduisant à des exceptions peu exceptionnelles, n'ont même pas l'attrait de la singularité.

DÉFINITION : La pataphysique est la science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité.

La science actuelle se fonde sur le principe de l'induction : la plupart des hommes ont vu le plus souvent tel phénomène précéder ou suivre tel autre, et en concluent qu'il en sera toujours ainsi. D'abord ceci n'est exact que le plus souvent, dépend d'un point de vue, et est codifié selon la commodité, et encore ! Au lieu d'énoncer la loi de la chute des corps vers un centre, que ne préfère-t-on celle de l'ascension du vide vers une périphérie, le vide étant pris pour unité de non-densité, hypothèse beaucoup moins arbitraire que le choix de l'unité concrète de densité positive eau ?

Car ce corps même est un postulat et un point de vue des sens de la foule, et, pour que sinon sa nature au moins ses qualités ne varient pas trop, il est nécessaire de postuler que la taille des hommes restera toujours sensiblement constante et mutuellement égale. Le consentement universel est déjà un préjugé bien miraculeux et incompréhensible. Pourquoi chacun affirme-t-il que la forme d'une montre est ronde, ce qui est manifestement faux, puisqu'on lui voit de profil une figure rectangulaire étroite, elliptique de trois quarts, et pourquoi diable n'a-t-on noté sa forme qu'au moment où l'on regarde l'heure ? Peut-être sous le prétexte de l'utile. Mais le même enfant, qui dessine la montre ronde, dessine aussi la maison carrée, selon la façade, et cela évidemment sans aucune raison ; car il est rare, sinon dans la campagne, qu'il voie un édifice isolé, et dans une rue même les façades apparaissent selon des trapèzes très obliques.

Il faut donc bien nécessairement admettre que la foule (en comptant les petits enfants et les femmes) est trop grossière pour comprendre les figures elliptiques, et que ses membres s'accordent dans le consentement dit universel parce qu'ils ne perçoivent que les courbes à un seul foyer, étant plus facile de coïncider en un point qu'en deux. Ils communiquent et s'équilibrent par le bord de leurs ventres, tangentiellement. Or, même la foule a appris que l'univers vrai était fait d'ellipses, et les bourgeois mêmes conservent leur vin dans des tonneaux et non des cylindres.

Pour ne point abandonner en digressant notre exemple usuel de l'eau, méditons à son sujet ce qu'en cette phrase l'âme de la foule dit irrévérencieusement des adeptes de la science pataphysique :

Faustroll plus petit que Faustroll

pp. 33-35

À William Crookes[3].

« D'autres fous répétaient sans cesse qu'un était en même temps plus grand et plus petit que lui-même, et publiaient nombre d'absurdités semblables, comme d'utiles découvertes. »

Le Talisman d'Oromane.

Le docteur Faustroll (si l'on nous permet de parler d'expérience personnelle) se voulut un jour plus petit que soi-même, et résolut d'aller explorer l'un des éléments, afin d'examiner quelles perturbations cette différence de grandeur apporterait dans leurs rapports réciproques.

Il choisit ce corps ordinairement liquide, incolore, incompressible et horizontal en petite quantité ; de surface courbe, de profondeur bleue et de bords animés d'un mouvement de va-et-vient quand il est étendu ; qu'Aristote dit, comme la terre, de nature grave ; ennemi du feu et renaissant de lui, quand il est décomposé, avec explosion ; qui se vaporise à cent degrés, qu'il détermine, et solidifié flotte sur soi-même, l'eau, quoi ! Et s'étant réduit, comme paradigme de petitesse, à la taille classique du ciron, il voyagea le long de la feuille d'un chou, inattentif aux cirons collègues et aux aspects agrandis de tout, jusqu'à ce qu'il rencontra l'Eau.

Ce fut une boule, haute deux fois comme lui, à travers la transparence de laquelle les parois de l'univers lui parurent faites gigantesques et sa propre image, obscurément reflétée par le tain des feuilles, haussée à la stature qu'il avait quittée. Il heurta la sphère d'un coup léger, comme on frappe à une porte : l'oeil désorbité de malléable verre « s'accommoda » comme un oeil vivant, se fit presbyte, se rallongea selon son diamètre horizontal jusqu'à l'ovoïde myopie, repoussa en cette élastique inertie Faustroll et refut sphère.

Le docteur roula à petits pas, non sans grand peine, le globe de cristal jusqu'à un globe voisin, glissant sur les rails des nervures du chou ; rapprochées, les deux sphères s'aspirèrent mutuellement jusqu'à s'en effiler, et le nouveau globe, de double volume, libra placidement devant Faustroll.

Du bout de sa bottine, le docteur crossa l'aspect inattendu de l'élément : une explosion, formidable d'éclats et de son, retentit, après la projection à la ronde de nouvelles et minuscules sphères, à la dureté sèche de diamant, qui roulèrent çà et là le long de la verte arène, chacune entraînant sous soi l'image du point tangent de l'univers qu'elle formait selon la projection de la sphère et dont elle agrandissait le fabuleux centre.

Au-dessous de tout, la chlorophylle, comme un banc de poissons verts, suivait ses courants connus dans les canaux souterrains du chou...

Selon Ibicrate le géomètre[4]

pp. 105-107

(Petits crayons de Pataphysique d'après Ibicrate le Géomètre et son divin maître Sophrotatos l'Arménien, traduits et mis en lumière par le docteur Faustroll.)

I. — FRAGMENT DU DIALOGUE SUR L'ÉROTIQUE

MATHETÈS

— Dis-moi, ô Ibicrate, toi que nous avons nommé le Géomètre parce que tu connais toutes choses par le moyen de lignes tirées en différents sens et nous as donné le véritable portrait des trois personnes de Dieu par trois écus qui sont la quarte essence de signes du Tarot, le second étant barré de bâtardise et le quatrième révélant la distinction du bien et du mal gravée dans le bois de l'arbre de science, je souhaite bien fort, s'il te plaît, de savoir tes pensées sur l'amour, toi qui as déchiffré les impérissables parce qu'inconnus fragments, tracés en rouge sur papyrus soufre, des Pataphysiques de Sophrotatos l'Arménien. Réponds, je te prie, car je t'interrogerai, et tu m'instruiras.

IBICRATE

— Cela certes est exactement juste du moins, ô Mathetès. Ainsi donc, parle.

MATHETÈS

— Avant toute chose, ayant remarqué comment tous les philosophes ont incarné l'amour en des êtres et l'exprimèrent en différents symboles de contingence, enseigne-moi, ô Ibicrate, la signification éternelle de ceux-ci.

IBICRATE

— Les poètes grecs, ô Mathetès, encorbellèrent le front d'Éros d'une bandelette horizontale, qui est la bande ou fasce du blason, et le signe Moins des hommes qui étudient en la mathématique. Et Éros étant fils d'Aphrodite, ses armes héréditaires furent ostentatrices de la femme. Et contradictoirement l'Égypte érigea ses stèles et obélisques perpendiculaires à l'horizon crucifère et se distinguant par le signe Plus, qui est mâle. La juxtaposition des deux signes, du binaire et du ternaire, donne la figure de la lettre H, qui est Chronos[5], père du Temps ou de la Vie, et ainsi comprennent les hommes. Pour le Géomètre, ces deux signes s'annulent ou se fécondent, et subsiste seul leur fruit, qui devient l'oeuf ou le zéro, identiques à plus forte raison, puisque le sont les contraires. Et de la dispute du signe Plus et du signe Moins, le R. P. Ubu, de la Cie de Jésus, ancien roi de Pologne, a fait un grand livre qui a pour titre César-Antechrist, où se trouve la seule démonstration pratique, par l'engin mécanique dit bâton à physique, de l'identité des contraires[6].

MATHETÈS

— Cela est-il possible, ô Ibicrate ?

IBICRATE

— Tout à fait donc véritablement. Et la troisième figure abstraite des tarots, selon Sophrotatos l'Arménien, est ce que nous appelons le trèfle, qui est le Saint-Esprit en ses quatre angles, les deux ailes, la queue et la tête de l'Oiseau, ou renversé Lucifer debout cornu avec son ventre et ses deux ailes, pareil à la seiche officinale, cela principalement du moins quand on supprime de sa figure toutes les lignes négatives, c'est-à-dire horizontales ; — ou, en troisième lieu, le tau ou la croix, emblème de la religion de charité et d'amour ; — ou le phallus enfin, qui est dactyliquement à la vérité triple, ô Mathetès.

MATHETÈS

— Donc en quelque sorte en nos temples actuellement, l'amour serait Dieu encore, quoique, j'en conviens, sous des formes absconses quelque peu, ô Ibicrate ?

IBICRATE

— Le tétragone de Sophrotatos, se contemplant soi-même, inscrit en soi-même un autre tétragone[7], qui est égal à sa moitié, et le mal est symétrique et nécessaire reflet du bien, qui sont uniment deux idées, ou l'idée du nombre deux ; bien par conséquent jusqu'à un certain point, je crois, ou indifférent tout au moins, ô Mathetès. Le tétragone par l'intuition intérieure, hermaphrodite engendre Dieu et le mauvais, hermaphrodite aussi parturition...

De la surface de Dieu

pp. 108-111

Dieu est par définition inétendu, mais il nous est permis, pour la clarté de notre énoncé, de lui supposer un nombre quelconque, plus grand que zéro, de dimensions, bien qu'il n'en ait aucune, si ces dimensions disparaissent dans les deux membres de nos identités. Nous nous contenterons de deux dimensions, afin qu'on se représente aisément des figures de géométrie plane sur une feuille de papier.

Symboliquement on signifie Dieu par un triangle, mais les trois Personnes ne doivent pas en être considérées comme les sommets ni les côtés. Ce sont les trois hauteurs d'un autre triangle équilatéral circonscrit au traditionnel. Cette hypothèse est conforme aux révélations d'Anne-Catherine-Emmerich[8], qui vit la croix (que nous considérerons comme symbole du Verbe de Dieu) en forme d'Y, et ne l'explique que par cette raison physique, qu'aucun bras de longueur humaine n'eût pu être étendu jusqu'aux clous des branches d'un Tau.

Donc, POSTULAT :

Jusqu'à plus ample informé et pour notre commodité provisoire, nous supposons Dieu dans un plan et sous la figure symbolique de trois droites égales, de longueur a, issues d'un même point et faisant entre elles des angles de 120 degrés. C'est de l'espace compris entre elles, ou du triangle obtenu en joignant les trois points les plus éloignés de ces droites, que nous nous proposons de calculer la surface.

Soit x la médiane prolongement d'une des Personnes a, 2 y le côté du triangle auquel elle est perpendiculaire, N et P les prolongements de la droite (a + x) dans les deux sens à l'infini.

Nous avons :

x = ∞ — N — a — P.

Or

N = ∞ — 0.

et

P = 0

D'où

x = ∞ — (∞ — 0) — a — 0 = ∞ — ∞ + 0 — a — 0
x = — a.

D'autre part, le triangle rectangle dont les côtés sont a, x et y nous donne

a2 = x2 + y2.

Il vient, en substituant à x sa valeur (—a)

a2 = (—a)2 + y2 = a2 + y2.

D'où

y2 = a2a2 = 0

et

y = 0

Donc la surface du triangle équilatéral qui a pour bissectrices de ses angles les trois droites a sera

S = y (x + a) = 0 (—a + a)
S = 0 0.

COROLLAIRE : À première vue du radical 0, nous pouvons affirmer que la surface calculée est une ligne au plus ; en second lieu, si nous construisons la figure selon les valeurs obtenues pour x et y, nous constatons :

Que la droite 2 y, que nous savons maintenant être 2 0, a son point d'intersection sur une des droites a en sens inverse de notre première hypothèse, puisque x = —a ; et que la base de notre triangle coïncide avec son sommet ;

Que les deux droites a font avec la première des angles plus petits au moins que 60°, et bien plus ne peuvent rencontrer 2 0 qu'en coïncidant avec la première droite a.

Ce qui est conforme au dogme de l'équivalence des trois Personnes entre elles et à leur somme.

Nous pouvons dire que a est une droite qui joint 0 à ∞ et définir Dieu :

DÉFINITION : Dieu est le plus court chemin de zéro à l'infini.

Dans quel sens ? dira-t-on.

— Nous répondrons que Son prénom n'est pas Jules, mais Plus-et-Moins. Et l'on doit dire :

± Dieu est le plus court chemin de 0 à, dans un sens ou dans l'autre.

Ce qui est conforme à la croyance aux deux principes ; mais il est plus exact d'attribuer le signe + à celui de la croyance du sujet.

Mais Dieu, étant inétendu, n'est pas une ligne. — Remarquons en effet que, d'après l'identité

∞ — 0 — a + a + 0 = ∞

la longueur a est nulle, a n'est pas une ligne, mais un point.

Donc, définitivement :

DIEU EST LE POINT TANGENT DE ZÉRO ET DE L'INFINI.

La Pataphysique est la science...

Le droit au mensonge[9]

pp. 153-155

Le sexe de Varia est l'oeillère d'un masque.

Les yeux de Monsieur Dieu sont un affiquet[10] de son costume, même quand il est tout nu : ses portes de chair sur la Vérité.

Il n'y a qu'une Vérité.

Et des myriades, exactement toute la série indéfinie des nombres — tous les nombres qui ne sont pas l'Un — de choses qui ne sont pas cette Vérité[11].

La quantité de mensonges actuels ou possibles s'écrit   ∞ — 1 = ∞

Personne ne peut avoir cette Vérité, puisque c'est Dieu qui la détient.

Emmanuel Dieu ou l'Autre.

Ils empêchent l'harmonie d'un beau Mensonge universel, sans déchirure.

Ils sont le sexe du Mensonge, qui est femelle.

Ce sexe est une case veuve, tant qu'ils gardent leur Vérité pour eux.

Et comme il n'y a point de vide, il déborde toujours une chose quelconque, qui par définition n'est point la Vérité, dans la case à Vérité.

« Le cas de Vérité[12] », si l'on écrit la vie de cette Dame galante.

Pour toutes les Unités du Mensonge, l'amant actuel porte son nom.

Mais elles ignorent qu'il n'est pas celle qui est.

Il n'y a que Dieu (Emmanuel, et l' Autre) qui puisse, sachant où est la Vérité, perpétuellement et d'une façon très parfaite et variée, mentir.

Ils mentent à coup sûr, sachant qu'ils la gardent.

Monsieur Dieu serait une prostituée, s'il la livrait — s'il se livrait.

Et quand il livre autre chose, les gens ont quelque chance de croire qu'il dit la Vérité, puisqu'il est d'autant plus probable qu'il dira une chose voisine de ce qu'ils croient la Vérité, qu'il dira une chose sensiblement contradictoire à sa vraie Vérité, qu'il garde.

Étant donc sûr de ne pouvoir parler, pour être compris, qu'en mentant, tout mensonge lui indiffère.

C'est un chemin vers autrui.

Si — il préfère le plus court.

Il fait volontiers, en même temps, des mensonges différents à des êtres différents, puisque, quoique en pratique infiniment loin de lui, ils ne sont pas loin dans la même direction.

Il ne leur ment point, parlant selon leur voie.

Mais à soi.

Quand il leur ment à tous ensemble, comme l'épeire-diadème[13] s'écarte à la fois de toute la circonférence de sa toile, il réintègre son centre.

Qui différencie donc Emmanuel de Varia, celle qui ment ?

Les femmes mentent par le chemin des écoliers.

Avec détails.

Analytiquement.

Miriam (le sommeil nerveux ment toujours, par instinct défensif de faible) ment dans le sens de la volonté d'Emmanuel.

Elle enregistre le Vrai qu'il improvise.

Elle est, à son gré, la Vérité absolue.

La Vérité humaine, c'est ce que l'homme veut : un désir.

La Vérité de Dieu, ce qu'il crée.

Quand on n'est ni l'un ni l'autre — Emmanuel —, sa Vérité, c'est la création de son désir[14].

[1] Alfred Jarry, Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien, Gallimard © 1980.

[2] Émission de radio à propos des Cahiers et Dossiers du Collège de 'Pataphysique, sur France 3, le 25 mai 1959. Voir Dossier n° 12, p. 32.
Extrait de Magali Noël, Regard sur Vian, Disques Dreyfus © 2009, CD2-11.
(Désassemblage F. B., Philo5, 2017)

[3] Crookes, William (1832-1919). Chimiste et physicien anglais. Prix Nobel de chimie en 1907. Grand utilisateur de l'analyse spectrale, il découvrit le thallium en 1861. Il inventa les tubes à cathode froide, travailla sur les décharges électriques dans les gaz raréfiés et soupçonna la nature corpusculaire des rayons cathodiques. L'illustre physicien, comme beaucoup de savants anglais de la fin du siècle, ne rejetait pas les phénomènes parapsychiques. C'est à une conférence prononcée par William Crookes à la Société des recherches psychiques de Londres en vue de démontrer la réalité de la télépathie que Jarry emprunte l'histoire de l'homme microscopique explorant une feuille de chou. Il s'agit évidemment d'expliquer la relativité des connaissances humaines, vieux bateau que Crookes, par sa fable, remet à neuf. Jarry prendra connaissance de la conférence de Crookes dans le numéro de mai 1897 de la Revue scientifique. Le savant anglais est déjà cité par Catulle Mendès dans Gog (livre III, chap. 1, p. 121) pour « l'effet de la 4e dimension de la Matière » et le corps astral « qui a toujours 30 ans ».

[4] Les trois noms qui apparaissent dans ce chapitre [...] sont forgés du grec par Jarry. Ibicrate, graphié « Ybicrate » dans le manuscrit Lormel, signifie : pouvoir de l'Ybex, mot fictif donné par Jarry dans Les Paralipomènes d'Ubu (voir Ubu, Folio n° 980, p. 323) comme l'étymon d'Ubu ; on pourrait alors considérer qu'Ybicrate est le « pouvoir d'Ubu ». Sophrotatos, nom formé de deux mots grecs, annonce le Très-Sage. Mathetès (ou Matetès, d'après le manuscrit Lormel) signifie : le Disciple. Dans La Revanche de la nuit, poèmes de Jarry retrouvés par Maurice Saillet, on lit sept versets de Les pataphysiques de Sophrotatos l'Arménien, traduits pour la première fois en langue vulgaire, avec le texte latin, le seul qui ait été conservé (voir Pléiade, t. 1, pp. 265-266).

[5] Cette notion du temps (Chronos) est chère à Jarry. Il reprend ici sa démonstration de César-Antechrist (même collection, pp. 150-154) auquel du reste il se réfère explicitement. La lettre H est en effet astrologiquement la représentation du temps. La rotation du phallus — qui, dans la position verticale, est plus (signe mâle) et dans la position horizontale moins (signe femelle) — devient par son accélération le cercle ou signe zéro qui annule plus et moins, mais instantanément les féconde car il est aussi la sphère, l'oeuf : le bâton à physique démontre donc l'identité des contraires. Quant au phallus il est, d'évidence, par ses trois attributs, la vérité triple ou, si l'on préfère, hermaphrodite : hibou (représentation phallique chez Jarry), sexe et esprit, créateur et destructeur, mal en même temps que bien (voir la suite du chapitre). Dans L. : qui est Saturne ou Chronos.

[6] Allusion à l'« Acte héraldique » de César-Antechrist (même collection, pp. 149-151).

[7] Figure géométrique à quatre angles plans. On dirait de préférence aujourd'hui quadriangle.

[8] Anne-Catherine Emmerich (1774-1824), nonne de Dülmen ; elle reçut les stigmates et eut des visions dans lesquelles, telles que les transcrit Clemens Brentano dans Douloureuse passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ (Munich, 1833), elle décrit la vie du Christ et sa passion avec un stupéfiant luxe de détails. Jarry la cite en 1901 dans sa conférence sur Le Temps dans l'art.

[9] Ibid., L'amour absolu.
L'Amour Absolu s'ouvre sur une incertitude, et qui durera : « il ». Qu'il s'appelle Emmanuel Dieu, cela ne fait aucun doute, mais le rêve, pourtant, est déjà commencé. On ne saura donc jamais son nom, bien qu'Emmanuel Dieu soit son seul nom possible ; on ne saura jamais qui il est en réalité — mais cela n'a pas d'importance précisément parce que ce qui est écrit dans le livre est incontestablement vrai. [Emmanuel signifie « Dieu avec nous ». C'est le nom donné au Christ, le sauveur annoncé dans l'Ancien Testament.]

[10] Affiquet : instrument généralement de fer que les femmes accrochent à leur ceinture quand elles tricotent, et qui empêche les mailles de tomber des aiguilles. Jarry l'emploie ici, bien que dans ce sens il soit le plus souvent au pluriel, avec la signification de petite pendeloque attachée aux vêtements des élégantes ou élégants.

[11] Les deux phrases semblent, et sont, contradictoires. Elles renvoient au classique problème platonicien de l'opposition Vérité/vérités. Jarry ne saurait mieux illustrer la pataphysique et indiquer que la littérature, texte un et multiple, est seule vraie.

[12] Il faut entendre le cas de Vérité comme le sexe féminin (sens ancien). La Vérité est assimilée à une péripatéticienne ou, au moins, une femme facile (allusion aux Dames galantes de Brantôme).

[13] L'épeire est une araignée. La toile de l'épeire-diadème peut avoir jusqu'à trente cercles concentriques et les fils qui la relient à ses points d'attache ont parfois trois mètres de long. La femelle dévore fréquemment le mâle au temps des amours.

[14] Rappel des termes employés par Marie lors de l'Annonciation (cf. note 32). Dans L., la première rédaction corrigée est : la création de ce qu'on désire.
Note 32 : Jarry joue ici de l'ambiguïté du mot Dieu qui peut renvoyer à l'Annonciation (Luc, l, 38) ou à la soumission de Miriam, créature du rêve d'Emmanuel Dieu.

Philo5
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